L'ÉVOLUTION DE LA CABANE CAMARGUAISE AU XXe SIÈCLE D'APRÈS DES CARTES POSTALES ET PHOTOS ANCIENNES Christian Lassure II - LE MAS DE L'AMARÉE ET SES DEUX CABANES
1 - Le mas
Dans son livre de souvenirs,
En Camargue avec Baroncelli, publié en 1983, René Baranger décrit
ainsi, aux pages 30-31, le mas de l'Amarée (1), loué en 1899 par le marquis de
Baroncelli : « Il s'agit d'une propriété importante
comprenant 200 hectares d'herbages à taureaux et de chasse, jouxtant des
terrains communaux que Folco n'aura aucune difficulté à louer à la commune
des Saintes-Maries-de-la-Mer. La maison d'habitation est vaste, assez
confortable. Au rez-de-chaussée, une grande pièce sert de salle de séjour
– de salle-à-manger devrais-je dire. A côté, une autre pièce sert de
cuisine. A droite, dans la salle de séjour, derrière une énorme tenture se
cache l'escalier qui conduit à l'étage supérieur où se situent les
chambres. Attenant à l'habitation principale se trouve l'écurie pouvant
recevoir une dizaine de chevaux. Derrière les chevaux, le long du mur,
sont fixés des chevrons qui recevront les selles gardianes et leurs
harnachements. Au-dessus, la fenière, desservie par un escalier de bois,
avec en son milieu une porte-fenêtre qui présente un panorama magnifique
sur l'église-forteresse, la mer et la Camargue. En contournant l'écurie se
trouve un vaste hangar où sont rangés des ballots de paille, des gerbes de
roseaux qui serviront de litière. La jardinière, le tonneau à eau potable
monté sur roues, sont rangés à droite, tandis que le coffre d'avoine et le
baril de son mélassé occupent le coin gauche. La photo du mas de l'Amarée publiée en 1980 dans le volume Provence du Corpus de l'architecture rurale française correspond bien à cette description : on y voit la façade d'une grande bâtisse tout en longueur, à un étage, sous une toiture à deux versants dissymétriques couverts de tuiles canal; de gauche à droite, on repère la cuisine (cf l'emplacement de la souche de cheminée), la salle-à-manger, avec au-dessus les chambres, puis l'écurie (grande entrée), avec au-dessus la fenière (porte-fenêtre). Seul le hangar n'est pas visible, son entrée étant dans le pignon à l'arrière d'un petit appentis adossé contre celui-ci sur la hauteur du rez-de-chaussée, et divisé en deux niveaux, avec entrée et ouverture. A gauche de la maison d'habitation et en avant de celle-ci, on aperçoit une cabane de gardian, la plus proche et la plus petite des deux cabanes que compte le mas. (1) NDLR : « Amarée » semble être la francisation du terme provençal amaréu désignant un bouquet d'arbres. (2) NDLR : « Roubine » est la francisation du provençal roubino désignant en Camargue un canal de drainage.
Une carte postale du début du XXe siècle nous donne heureusement une vue du pignon et de sa configuration. La dissymétrie que l'on constate provient de l'adjonction du hangar en appentis contre le gouttereau arrière du mas : une ligne verticale dessine en effet un hiatus entre les deux crépis. On distingue même, dans le haut du pignon, les trous d'un pigeonnnier. Grâce à cette vue, on peut constater que le petits appentis adossé contre le pignon est de faible profondeur. Tout le personnel de la manade est présent : les gardians et leur patron, Folco de Baroncelli, à l'extrême gauche.
Lorsqu'on compare les photos du mas de l'Amarée et celle du mas du Simbèu, édifié en 1931 par le marquis de Baroncelli après son départ de l'Amarée, force est de constater que notre homme a fait bâtir une copie conforme du premier mas, à quelques petites différences près toutefois : la partie écurie-fenière est de longueur moindre et l'appentis en pignon a gagné un étage et une ouverture supplémentaires (cf. la 3e partie de la présente étude : Les cabanes du premier mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer). On retrouve également la réplique de la première et plus petite des deux cabanes de gardians.
2 - La petite cabane La cabane sur la photo suivante est la même que celle de la carte postale à la jeune Saintine, déjà décrite dans la première partie de la présente étude. Elle a cependant quelques décennies de plus, étant datée de 1943 : l'auvent n'est plus, l'enduit est grisâtre, la porte est fermée, la bâtisse respire l'abandon et le manque d'entretien. On en voit mieux cependant la forme et les matériaux. La couverture de roseaux semble avoir reçu une nouvelle couche uniforme de javelles placées directement sur les rangées initiales (seules les deux rangées en rive ont été épargnées, du moins en partie). Pour faire tenir ce rechargement en place, des perches ont été fixées horizontalement d'un bout à l'autre du versant.
Entre 1926 et 1931, cette petite cabane eut comme pensionnaire
le gardian René Baranger. Dans son autobiographie, En Camargue avec Baroncelli,
il décrit ainsi l'intérieur de « sa petite cabane » : « Je
suis très heureux d'avoir mon petit chez-moi. Je l'ai agencé à ma
fantaisie. Il s'agit d'une pièce assez grande : la porte d'entrée se
trouve au milieu du panneau sud. A droite, en entrant, une cheminée, un
peu surélevée, peut contenir un gros fagot de tamaris pour les grands
froids d'hiver. Au-dessus, une bordure de plâtre permet d'y installer
quelques bibelots. Entre le coin du mur et le montant de la cheminée se
trouve un enfoncement que j'ai meublé d'étagères et qui sert de placard,
fermé par un rideau. Dans le bas, un broc pour la toilette, la roubine du
mas permet de se ravitailler en eau non potable. Le long du panneau est,
se trouve une petite table encadrée de deux chaises pliantes. Sur la
table, une petite lampe-pigeon au pétrole. Le fond de la cabane est occupé
par la « bresso » – lit de bois, assorti d'une paillasse, de
deux couvertures. Sur le côté ouest, j'ai aménagé une penderie avec
plusieurs porte-manteaux. Le tout recouvert de tissu provençal.
Evidemment, le sol de terre battue devient humide, lorsque pendant l'hiver
le temps est pluvieux. Par contre, par grands froids, malgré une flambée
dans la cheminée, le matin les vêtements sont glacés et le ciré de toile
huilée, raide comme une morue sèche. 3 - La grande cabane Si cette cabane est plus grande que la précédente, c'est parce qu'il s'agit de la cabane du baile-gardian, c'est-à-dire le gardian en chef, le régisseur, qui est directement sous les ordres du manadier. Document No 1 Dans cette carte postale des années 1940, on est toujours au mas de l'Amarée : un bout de la partie exploitation du bâtiment est visible à l'extrême droite, derrière la grande cabane au premier plan. Celle-ci occulte, à gauche, la partie avant de la petite cabane précédemment décrite. A l'extrême gauche se dessine un petit bâtiment en roseaux, en forme d'appentis. C'est l'hiver, la cabane semble inhabitée, la barrière qui la borde du côté du canal est affalée. La porte extérieure est ouverte tandis que le fenestron du mur gouttereau gauche, sous l'échancrure de la rive, est fermé par un barreau.
Document No 2 Sur cette carte postale des années 1950 (bords chantournés), on retrouve notre grande cabane du mas de l'Amarée, toujours inoccupée et abandonnée. La porte en bois bat au gré du vent, le fenestron est clos, l'enduit de chaux sous le faîtage s'effrite. On aperçoit à l'extrême gauche le bout de la partie exploitation du mas proprement dit.
Document No 3 Il ne serait pas étonnant que cette cabane soit la même que la précédente, mais vue de trois quarts droite. Les arbres sont les mêmes, sauf qu'ils ont leur feuillage. Peut-être s'agit-il d'un cliché fait dans les années 1920 et le personnage à gauche serait le marquis de Baroncelli lui-même, quelques années avant de quitter le mas de l'Amarée pour le mas du Simbèu (en 1931). Son vis-à-vis serait le gardian Xavier Ranchier, venu habiter la grande cabane en 1926 ainsi que le rapporte René Baranger (dans En Camargue avec Baroncelli, p. 70).
4 - La disparition des deux cabanes Triste destin que celui des deux cabanes du mas de l'Amarée. Sorties de l'anonymat grâce au grand créateur de la légende gardianesque, témoins précieux d'une page pittoresque de l'histoire récente de la Camargue, elles n'ont cependant pas évité la destruction une fois passé le terme de leur utilité. Comme le notent laconiquement les enquêteurs de feu le Musée des Arts et traditions populaires, de passage au mas en 1979, la petite cabane « a disparu, tout comme sa voisine, après 1943 » (volume Provence du Corpus de l'architecture rurale française, 1980, op. cit., p. 168). Quoi qu'il en soit, leur reproduction sur des cartes postales anciennes a certainement contribué à figer, dans la culture populaire, le type architectural de la cabane camarguaise comme étant une structure évoluée, non pas entièrement végétale mais partiellement en dur, dans la continuation de celle décrite par Lanéry d'Arc à la fin du XIXe siècle. À SUIVRE Pour imprimer, passer en mode paysage © Christian Lassure - CERAV Le 5 septembre 2008 / September 5th, 2008 - Revu et augmenté le 13 septembre 2008 - 9 février 2009 / Revised on September 13th, 2008 - February 9th, 2009
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I - Cabanes entièrement en roseau des années 1900 |