L'ÉVOLUTION DE LA CABANE CAMARGUAISE AU XXe SIÈCLE

D'APRÈS DES CARTES POSTALES ET PHOTOS ANCIENNES

Christian Lassure

 

XI - CABANES HÔTELIÈRES ET MAISONS À LA GARDIANE

1 - Le pignon en forme de losange

 

La construction de cabanes à la mode gardiane n'a jamais cessé pendant les trois premiers quarts du  XXe siècle aux Saintes-Maries-de-la-Mer et alentour. Grâce aux nombreuses cartes postales qui leur ont été consacrées, les édifices peuvent être classés selon certains critères architecturaux et placés dans une fourchette chronologique. Ce que nous appelons le « pignon en forme de losange » est l'un de ces critères. Absent des cartes postales antérieures aux années 1950, il semble s'être généralisé entre 1950 et 1970.

 

Document No 1

Carte postale colorisée des années 1950-1960 (bords dentelés).
Légende : LA FRANCE TOURISTIQUE.
PORT ST-LOUIS DU RHONE (B.-du-R.).
SE 856 - Plage de Carteau.
Cabane de Gardians.
Editeur : Les Editions du Sud-Est / 28, rue du Petit St-Jean, MARSEILLE - 1er.

Avec cette carte postale colorisée des années 1950-1960, on quitte les Saintes-Maries-de-la-Mer et le cœur de la Camargue pour Port-Saint-Louis-du-Rhône et l'Est de la région.

Au premier coup d'œil, on se rend compte que la petite cabane blanche au centre du cliché, relève d'un style tout nouveau qui est marqué par des rampants surhaussés par rapport aux versants de la toiture et terminés en bas par une sorte d'encorbellement au-dessus des angles pignon/gouttereau. Le pignon, dont l'élévation fait penser à un losange, a quelque chose d'architecturé.

Comme dans les cabanes à pignon en dur de la 1re moitié du XXe siècle, la porte d'entrée est décalée vers la gauche mais ce n'est pas pour cause de cheminée adossée intérieurement contre le pignon : celle-ci est en effet reléguée à l'intérieur de la pièce contre un refend (sinon remplacée par un poele) comme l'indique la position de la souche de cheminée bien en arrière, au tiers du faîtage. Le décentrage de l'entrée a été conservé et il permet d'ouvrir un fenestron dans la partie de droite du pignon.

Curieusement, le cabanier a laissé au pignon sa souche de cheminée, quoique factice, mais en l'intégrant, sous forme d'excroissance, au rampant de droite.

Le versant de toiture visible ne compte pas plus de cinq rangées de roseau, ce qui donnne une idée de la petitesse de la cabane.

L'éclairage du bâtiment est obtenu par une petite fenêtre percée dans le gouttereau, côté chemin. On peut penser que le pendant existe dans le gouttereau opposé.

Une autre curiosité de cette vue réside dans le fait que la grande cabane à l'arrière-plan, est disposée à angle droit par rapport à la petite, alors qu'on s'attendrait à voir deux bâtiments disposés en parallèle, la croupe au vent. On peut penser que c'est la petite cabane, qui offre le moins de prise au vent, qui contrevient à la règle.

 

Document No 2

Carte postale des années 1970
Légende : En Camargue avec les gardians.
Editeur : IRIS

Nous retrouvons cette innovation qu'est le fronton en forme de losange dans ce petit bâtiment flambant neuf bordant une roubine. On observe toutefois une différence : la cheminée est bien adossée contre la paroi intérieure du pignon – d'où l'absence de fenestron – et la souche de cheminée, en haut du rampant de droite est bien fonctionnelle.

Autre différence : le gouttereau visible est percé non pas d'une mais de deux fenêtres. On se demande d'ailleurs comment fait l'habitant pour ouvrir les volets avec l'obstacle de la rive de sagne.

Le versant de toiture visible comporte sept rangées de sagne, dont une double en rive, ce qui est le signe de la faible élévation de la cabane.

La porte d'entrée est dotée d'un volet extérieur.

 

Document No 3

Carte postale en couleurs des années 1960-1970.
Légende : 69-211 – LA CAMARGUE PITTORESQUE
Maison de Gardian.
Editeur : Editions S.E.P.T. - 35, Boulevard Gorbella - NICE.
Imprimé en France..

Au plan architectural, cette maisonnette est semblable en tous points à la précédente. Elle ne s'en éloigne que par son décor extérieur, un fer de harpon surdimensionné, plaqué dans le triangle du pignon et proclamant le caractère « gardian » de l'édifice.

Le versant de toiture visible comporte six rangées de roseau; la rangée en rive a une double épaisseur.

Le portail d'entrée de la parcelle, fabriqué à partir de roues de charrettes et de fers à cheval, relève du recyclage, alors en vogue, des outils du monde rural.

Cette cabane existait déjà dans les années 1950 ainsi que l'atteste une carte postale en noir et blanc aux bords dentelés très caractéristiques (voir carte suivante).

 
Document No 4

Carte postale en noir et blanc des années 1950 (les bords dentelés ont été supprimé au recadrage).
Informations non disponibles.

Le fer de harpon ornemantal apposé sur la façade ne laisse aucun doute : c'est le même édifice, au moins une dizaine d'années plus tôt. Il paraît flambnt neuf. Son côté droit comporte deux fenestrons comme son homologue gauche. Une croix est visible en haut du pignon aalors qu'elle n'apparaît pas sur la carte postale en couleurs des années 1960-1970.

2 - Les cabanes hôtelières à la gardiane

Une des conséquences de la vogue du tourisme équestre aux Saintes-Maries-de-la-Mer à partir des années 1950, a été la création d'auberges cavalières et de cabanes hôtelières, destinées à accueillir et à loger les amateurs de tourisme équestre.

 

Document No 5

Carte postale en couleurs des années 1970.
Légende : Le Pont des Bannes / Auberge Cavalière ***NN / RN. 570 - Tél. : 194 / Motel - Bar -Restaurant / Arène Chevaux / Saintes-Maries-de-la-Mer - Camargue (13).
Editeur : Editions "SL" / 83, rue Magenta - 69 - LYON-VILLEURBANNE.

Cette vue aérienne de l'auberge cavalière du Pont des Bannes aux Saintes-Maries dans les années 1970 révèle un essaim d'une douzaine de cabanes à pignon losangique perdues dans la végétation et servant manifestement à loger des touristes. On passe ici de la production artisanale à la production en petite série ! Quant  à l'auberge elle-même, également digne d'attention, elle fera l'objet d'une description plus avant.

Ces petites cabanes hôtelières à la mode gardiane ne comptent pas plus de six rangées de roseau par versant de toiture. Chaque entrée est dotée d'un volet extérieur qui se rabat sur la droite du pignon.

 

Document No 6

Carte postale colorisée des années 1950-1960 (bords dentelés, non conservés ici) (existe aussi en noir et blanc) (a circulé en 1960).
Légende : Saintes-Maries-de-la-Mer - Cabanes de gardians.
Éditeur :  MAR BA87.

Les mêmes logements apparemment, mais peu de temps après leur édification à en juger par la végétation encore maigrichonne et clairsemée (et le fait que la carte est antérieure d'au moins une dizaine d'années à la précédente).

Les pignons, avec leur entrée élancée et leur regard dans la partie de droite, sont en tous points semblables à ceux de la cabane de Port-Saint-Louis-du-Rhône supra.

Les entrées ont une porte qui s'ouvre vers l'intérieur mais n'ont pas encore reçu leur volet extérieur.

 

Document No 7

Carte postale des années 1950 (bords dentelés, non représentés ici).
Légende : No 10184 - Le Pont des Bannes - Résidence hôtelière.
Éditeur : SL.

Toujours les mêmes cabanes hôtelières, mais dotées désormais d'un volet d'entrée qui se rabat à droite sans cacher le fenestron..

 

Document No 8

Carte postale noir et blanc des années 1950-1960 (bords dentelés).
Légende : Domaine de Méjanes par Arles, Chevaux traversant le village des cabanes de gardians, 1963.
Editeur : information non disponible.

D'après la légende au dos de cette carte qui a voyagé en 1963, la scène se déroule au « domaine de Méjanes par Arles  », c'est-à-dire le domaine à vocation agricole et touristique créé en 1939 par Paul Ricard en bordure de l'étang de Vaccarès (1).

Derrière la troupe de chevaux qui, comme par hasard, passait par là, suivie de son gardian, on aperçoit cinq cabanes à pignon losangique, toutes bâties sur le même modèle, manifestement des cabanes hôtelières destinées aux touristes amateurs de chevauchées gardianes. La légende parle de « village de cabanes de gardians », appellation qui, à défaut d'être authentique, est de nature à dépayser le chaland (2).

Ces cabanes, qui sont faites pour y passer la nuit et non pour y vivre, diffèrent légèrement de celles de la carte précédente par l'absence de regard en pignon, à droite de l'entrée, et par la présence d'un minuscule auvent de chaume au-dessus de la porte d'entrée. Leur fronton se termine par une fausse souche de cheminée, en souvenir de l'archétype des anciennes cabanes.

Elles ne comportent pas plus de quatre rangées de sagne par versant, rangées de si faible épaisseur qu'elles ne semblent être là que pour la décoration. La chape de plâtre est une étroite bande bien rectiligne, d'aspect factice (3).

 

(1) Ce domaine est pourvu d'une véritable gare à la mode gardiane, aux murs blanchis et à la couverture de roseaux : elle permet d'accéder au petit train faisant le tour de la propriété.

(2) Cette appellation n'est pas sans évoquer le célèbre « village des bories » à Gordes dans le Vaucluse, réunion de granges et de cabanes en pierres sèches où l'on chercherait en vain église, mairie, école. Ainsi va l'évolution de la langue...

(3) Ces cabanes, au nombre de 32, devaient être démolies pour cause de vétusté en 1970 (cf. La Charte révisée, sur le site « Renaissance Saintoise », 20-10-2009).

Document No 9

Carte postale des années 1970.
Légende : La Camargue - Cabane de gardian.
Editeur : information non disponible.

Le photographe ayant fait un pas de trop en arrière et étant tombé dans la roubine, nous avons droit à cette vue pour le moins insolite, prise à travers les roseaux, d'une cabane de gardian...

Ce qui fait l'intérêt de cet édifice, c'est son pignon-façade aux rampants surhaussés (ou découverts) se terminant en bas non pas par un angle mais par un arrondi.

Autres particularités, la présence d'un fenestron dans le triangle du pignon et d'un large auvent au-dessus de la porte d'entrée.

3 - Les maisons à la gardiane

Si la majorité des cartes postales des années 1960 à 1980 usent encore de l'expression « cabane de gardian », quelques-unes adoptent  un qualificatif tout nouveau, celui de « maison de gardian », tenant compte ainsi du changement d'échelle dans les dimensions et le confort des nouvelles constructions (4). Le pignon losangique, pour sa part, est omniprésent.

 

(4) Ce changement d'échelle a peut-être commencé deux décennies plus tôt. En effet, en 1942, on avait construit sur la commune d'Arles, près du hameau de Saliers, un camp d'internement pour gitans comprenant 24 bâtiments semblables à des maisons de gardians avec un toit en roseau. Saliers étant situé dans un site naturel classé, l’architecte des Monuments historiques avait été chargé du projet, aussi l’esthétique avait-elle été particulièrement soignée.  Cette installation, où 700 personnes avaient été internées et qui avait fonctionné jusqu'en août 1944, devait servir en 1952 de décor (le « village guatémaltèque ») au célèbre film Le salaire de la peur, avant d'être rasée. Sur cette page d'histoire, cf. Mathieu Pernot, Un camp pour les bohémiens – Mémoires du camp d'internement pour nomades de Saliers, éd. Actes Sud, 2001, 110 p.

 

Document No 10

Carte postale en couleur des années 1970.
Légende : Numéro : 10-10870 - Camargue : Maison de gardian en bordure de roubine.
Editeur : Yvon - Paris.

Si ce bâtiment présente les mêmes caractéristiques (pignon en losange, fausse souche de cheminée, porte décentrée dans la partie gauche du pignon, petite fenêtre à appui en ciment dans la partie droite) que les cabanes hôtelières précédentes, il s'en éloigne toutefois par ses dimensions, lesquelles sont celles d'une véritable maison : la porte d'entrée paraît toute petite et étroite par rapport au vaste pignon et le versant de toiture compte jusqu'à 15 rangées de sagne, celle de la chemise comprise. C'est de « maison de gardian » qu'il faut parler, ainsi que le fait à juste titre la légende de la carte.

Le photographe a pris du recul, mais même au bout de sa roubine l'édifice n'a pas perdu de sa grandeur.

 

Document No 11

Carte postale en couleur des années 1970.
Légende : EN CAMARGUE CABANE DE GARDIANS.
Editeur : information non disponible.

Bien que qualifié de « cabane de gardians » au dos de la carte, ce bâtiment mérite davantage le terme de « maison » eu égard à sa largeur et son élévation importantes et la raideur de ses versants de toiture (il y a douze rangées de sagne, celle de la chemise comprise, alors que les cabanes hôtelières décrites précédemment n'en comportent que quatre ou cinq).

Si le pignon-façade tient du losange avec ses deux encorbellements à la base des rampants, en revanche la fausse souche de cheminée est absente. Une vraie souche se dresse en arrière, sans doute au niveau d'un refend.

Deux petits regards s'ouvrent dans la partie de droite du pignon, au-dessus d'un appui.

Qui dit « cabane de gardian », dit « roubine ». Celle-ci est au premier plan et un pont la traverse, bordée de deux murs-bahut à chapeau de tuiles, pour le moins prégnants.

 

Document No 12

Carte postale en couleurs des années 1960-1970 (a voyagé du 28-8-1968 au 30-8-1968).
Légende : 10.027 - EN CAMARGUE (Bouches-du-Rhône).
Cabane de gardians.
EDITIONS "S.L." - 83, rue Magenta, LYON VILLEURBANNE (Rhône) - Cliché J.C. -

La même bâtisse, vue de plus près. On distingue mieux le gouttereau avec sa fenêtre à appui et son petit réduit adventice (pour abriter une bouteille de gaz ?).

La couverture de chaume compte 12 rangées de roseau, dont celle de la chemise. La rangée de rive superpose deux épaisseurs.

 

Document No 13

Carte postale en couleurs des années 1960.
Légende : Camargue avec les gardians - Cabane au milieu des marais.
Editeur : IRIS.

Encore plus imposante que la précédente, cette « cabane au milieu des marais » ne doit vraisemblablement plus grand chose au cabanier en dehors de sa couverture de chaume et il ne serait pas surprenant qu'un architecte soit intervenu dans sa conception et son tracé.

La partie droite du pignon est percée d'une baie plus large que haute, inédite dans la construction de cabanes de gardian. La fausse souche de cheminée émousse la pointe du pignon, alors même que la vraie souche se dresse quelques mèttres en arrière. Les encorbellements à l'amorce des rampants sont désormais impressionnants. On dirait que la fonction du pignon maçonné est surtout de cacher la couverture de sagne, du moins à l'observateur placé dans l'axe médian du pignon.

On compte jusqu'à 15 rangées de roseau, celle de chemise comprise, sur le versant de toiture visible.

Une toile rouge pend dans l'embrasure de la porte d'entrée : sur ce point, la tradition est sauve.

 

Document No 14

Carte postale des années 1950 (bords dentelés)
Légende : No IB 2687 - LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER (B.-du-R.).
Cabane de Gardian et "roubine".
Editeur : Editions d'Art Yvon 15, rue Martel, PARIS.
Fabrication française.

Le même édifice, mais en noir et blanc et quelques temps après : on distingue, à droite, une sorte d'annexe en tôles d'éternit qui n'existe pas dans la précédente, et une petite croix gardiane qui est apposée sur le pignon entre porte et fenêtre.

 

Document No 15

Carte postale en couleurs des années 1960 (a circulé en 1966).
Légende : La Camargue - The Camargue.
Gardian et Cabane.
« Gardian » and Cottage.
Editeur : MAR.

Encore le même bâtiment, mais avec une jeune cavalière prenant la pose pour le photographe (même la monture regarde en direction de l'appareil photo...).

 

Document No 16

Carte postale colorisée des années 1950-1960 (bords dentelés; a circulé en 1962).
Légende : EN CAMARGUE AVEC LES GARDIANS
N° 13.200/94  - Cabane de Gardians au milieu des Marais.
Editeur : Etablissements G. GANDINI 36-40, rue Longue-des-Capucins, Marseille  (IRIS).

Toujours le même édifice, vu de trois quarts droite, ce qui permet de mieux juger de sa longueur et du nombre de fenêtres qu'il présente en gouttereau.. Le caractère massif des rampants découverts est accentué par l'absence d'ouvertures dans le triangle du pignon.

 

Document No 17

Carte postale des années 1960 (a circulé en 1967).
Légende : EN CAMARGUE AVEC LES GARDIANS.
13.200/104 - A la recherche de la manade...
Editeur :  Etablissements G. Gandini - 36-40, rue Longue-des-Capucins, Marseille (IRIS)

Si ce n'est la même maison que celle des quatre cartes postales précédentes (on dénombre également 15 rangées de sagne), c'est sa sœur. Ici, le devant de la scène est occupé par un accessoire folklorique (5) : un poteau muni d'échelons, appelé escalassoun, auquel le bouvier était censé monter pour surveiller son troupeau. Des trois gardians, c'est manifestement le plus mince qui est monté.

 

(5) Ce mât de vigie n'apparaît sur aucune carte postale antérieure à 1950. Dans son livre « Camargue et gardians »,  publié en 1977 par le Parc naturel régional de Camargue, l'ethnologue camarguais Carle Naudot décrit semblable dispositif observé avant 1925 au lieudit Le Cardinal, terrain de l'Esquinau en basse Camargue : il s'agit du mât d'un navire naufragé sur la côte de Faraman, il est non pas planté en terre mais adossé à un peuplier blanc (p. 48).

 

Document No 18

Carte postale en couleurs des années 1960-1970.
Légende : Intérieur d´un mas en Camargue Saintes Maries de la Mer.
Editeur : Yvon - Paris.

Cette vue intérieure de ce qui est dénommé improprement « mas » et qui relève en fait de la « maison gardiane », donne une idée des vastes dimensions de ce type de bâtiment. La petite cabane de gardian de l'Amarée du début du XXe siècle tiendrait facilement dans la moitié de cette pièce sans plafond.

Authenticité oblige, la couverture de sagne reste visible depuis l'intérieur et une cheminée vient s'adosser au refend. Faute d'épaisseur, ce refend fait toc et la large porte en enfilade qui s'y ouvre, dénote avec son arc cintré. Des éléments appartenant à l'attirail du gardian sont accrochés au refend.

Les rideaux rouges aux fenêtres donnent à penser que l'on a affaire au même bâtiment que celui des cartes Nos 12, 13, 14 et 15.

 

Document No 19

Publicité Hormantoxone Principe antitoxique du foie (a circulé en 1966).
Légende : Collection "LA DOUCE FRANCE".
La Camargue.
Maison de gardian.
Editeur : Draeger.

En général, les vues des des grandes bâtisse à la mode gardiane sont prises depuis l'avant, celles prises depuis l'arrière étant sans doute jugées peu photogéniques. Il en existe cependant quelques-unes qui permettent de voir ce qui se passe à l'arrière des rampants découverts, ainsi que d'observer le nombre et la disposition des baies, entre autres caractéristiques. C'est le cas de cette « maison de gardian », ainsi qu'elle est baptisée, ornant une publicité des laboratoires Phygiène remontant à 1996. Elle est vue de trois quarts arrière gauche mais l'on devine que ce qui a poussé le photographe, c'est la possibilité de saisir la symétrie verticale de la maison et de son reflet en forme de diabolo dans l'étang.

Le surhaussement des rampants est plus marqué en bas qu'en haut. Le versant de toiture ne présente pas plus de douze rangées, celle du bas étant double.

Les baies sont plus hautes que larges, l'une d'elles s'ouvre au milieu de l'arrondi absidial, toutes ont un appui en ciment. Une bande noire (goudron ?) ceint la base de l'édifice.

 

Document No 20

Carte postale en couleurs des années 1970 (bords légèrement dentelés, non représentés ici).
Légende : LES BELLES IMAGES DE CAMARGUE.
CABANE DE GARDIAN ET SA ROUBINO.
 Editeur : Editions de Provence  « GAL » - Carpentras.

Autre vue de trois quarts arrière gauche d'une maison de même type que la précédente mais un peu plus longue. Il semble s'agir de l'hôtel-restaurant dit « La cabane du Boumian » (c'est-à-dire « la cabane du bohémien »), représentée également sur les deux cartes postales suivantes.

Le versant de toiture comporte 15 rangées de roseau pour autant qu'on puisse en juger.

La disposition des baies est différente : aucune au centre de l'abside, une de chaque côté de l'abside, une large baie au centre du gouttereau.

Le pylone électrique est le signe que l'on s'éclaire à l'électricité et non plus à la lampe à huile comme au temps de René Baranger (6).

 

(6) René Baranger dans En Camargue avec Baroncelli, l'auteur, Clichy, 1983, p. 103.

 

Document No 21

Carte postale des années 1950 (bords dentelés, non représentés ici)
Légende : information non disponible.
Editeur : information non disponible.

Cett carte postale de la « Cabane du Boumian » à ses débuts au milieu du XXe siècle est intéressante par la présence de ces curieux murs qui encadrent l'entrée du domaine. Ils sont comme un saisissant raccourci du pignon et du gouttereau du bâtiment : on retrouve, en tête, la pointe latérale du pignon en forme de losange, et, en arrière, le faîtage de tuiles creuses, la chape blanche (réduite à une mince bande) et la rangée de javelles de sagne faisant office de rive. La bande de goudron ceignant le bâtiment principal est également reprise dans cette construction originale quoique baroque.

On dénombre 15 rangées de sagne comme dans le bâtiment précédent.

En dehors du restaurant, on aperçoit trois autres cabanes à toit de sagne. Il s'agit de bâtiments qui bordent l'étang des Launes.

 

Document No 22

Carte postale des années 1970
Légende : information non disponible.
Editeur : information non disponible.

On reconnaît, dans cette vue cavalière (au sens d'aérienne...) la « Cabane du Boumian » et les deux murs en arc de cercle bordant l'entrée de la propriété.

On distingue, dans la frange de terre bordant l'étang, de nombreuses bâtisses à toiture végétale, toutes tournées vers la mer.

 

Document No 23

Carte postale en couleurs des années 1970 (a voyagé en 1972).
Légende : No 13337 Camargue - Maison de Gardians.
Editeur : Société Editions de France à Marseille.

Baptisée « Maison de Gardians » (7) par l'éditeur de la carte, cette grande bâtisse est effectivement une maison par ses dimensions et son aspect mais elle ne doit le qualificatif « de gardians » qu'aux caractéristiques morphologiques, propres à la cabane de gardian, qui lui ont été données par son architecte : façade en pignon, toiture à deux versants et à croupe, couverture en roseau des marais, blanchiment des murs, enduit à la chaux le long du faîtage, croix inclinée en haut de la croupe, (fausse) souche de cheminée décentrée en haut du pignon. Seule entorse au stéréotype : la symétrie axiale des percements en pignon, innovation permise par la largeur donnée à la bâtisse..

Il suffit de remplacer l'abside et la croupe à l'arrière par un pignon maçonné droit, le roseau des marais par de la tuile plate, de gommer fausse souche et croix de croupe, pour se retrouver avec un pavillon moderne, semblable à ceux construits sous d'autres cieux que ceux de la Camargue.

Ce que l'on observe ici, c'est le stade final de l'évolution de la chaumière camarguaise : la coalescence de la cabane de gardian du début du XXe siècle et du pavillon des années 1970.

Si l'on se reporte 70 ans plus tôt, au spectacle des huttes en roseaux que nous livrent les cartes postales de l'époque, le contraste est saisissant.

 

(7) « Gardians » au pluriel car il y a manifestement la place pour plus d'un...

 

Document No 24

Carte postale en couleurs des années 1970
Légende : information non disponible.
Editeur : information non disponible.

Exactement la même vue que précédemment sauf que l'éditeur a rajouté dans le ciel bleu deux traînées nuageuses, assez haut cependant pour qu'il n'ait pas à faire leur reflet dans la roubine (mission impossible...). On compte 13 rangées de sagne sur le versant de toiture; celle de rive, qui est double, est échancrée au-dessus des baies.

 

Document No 25

Carte postale en couleurs des années 1960-1970.
Légende : CAMARGUE « Lumières et Traditions »
Chevaux de Promenades de l´Auberge Cavalière.
Editeur : Société Editions de France - 2, rue Clapier, Marseille - Tél. 62-75-11

Dernier avatar de la maison à la gardiane, ce bâtiment dont on ne voit que le pignon. Il s'agit de l'auberge cavalière du Pont des Bannes évoquée plus haut (document No 5).

Les rampants sont dissymétriques, chose inédite jusqu'ici, et il n'y a pas de pointe (ou corbeau) dans leur partie inférieure. Mais surtout, le triangle du pignon est percé de deux niveaux successifs d'ouvertures, signe qu'il y a un plafond intérieur cachant à la vue la charpente et la couverture de sagne.

Détail amusant, l'éditeur a rajouté dans le bleu du ciel quelques nuages effilochés ressemblant (comme deux gouttes de vapeur d'eau..) à ceux de la carte précédente.

Dans un enclos, quelques chevaux de promenade attendent stoïquement le client.

 

Document No 26

Carte postale en couleurs des années 1970.
Légende : "EN CAMARGUE" - Scène Folklorique - Typical scene.
Editeur : COMBIER IMPRIMEUR MACON (71 - S.-&-L.) "CIM".

La même auberge cavalière, quelques années plus tard : contre le pignon est venu se greffer un bâtiment en rez-de-chaussée, au toit en terrasse correspondant aux deux baies inférieures du pignon.

Un versant de chaume est visible et le nombre de rangées de roseau (une trentaine) donne une idée de l'importante élévation du bâtiment.

Dans une scène spécialement échafaudée pour l'occasion, l'archétype du gardian et son Arlésienne occupent le premier plan tandis que dans l'entrée de la propriété joue un orchestre gitan. Une roulotte des années 1920 renforce cette deuxième composante du folklore des Saintes-Maries-de-la-Mer. Un chien, blasé, tourne le dos à la scène...

 

Document No 27

Carte postale en couleurs des années 1970 (pantalons à pattes d'éléphant).
Légende : "EN CAMARGUE" - Scène Folklorique - Typical scene.
Editeur : COMBIER IMPRIMEUR MACON (71 - S.-&-L.) "CIM".

Dans cette vue, prise dans la foulée de la précédente, gardians et gitans sont réunis à l'intérieur de la propriété en une savante composition à la fois statique et animée, dont le point central est la petite danseuse de flamenco. Le chien semble en avoir vu d'autres...

On distingue mieux la configuration du bâtiment accolé au pignon de la maison mais avec lui on n'est plus dans l'architecture gardiane.

4 - L'architecture gardiane

L'« architecture gardiane », le mot est lâché. Le troisième quart du XXe siècle aura vu la floraison de cette architecture issue de l'humble logement de la société rurale camarguaise célébré par le marquis de Baroncelli. Cette architecture, qui pastiche la cabane de gardian du début du XXe siècle tout en faisant place à des aménagements modernes, est la marque distinctive de la Camargue et des Saintes-Maries. Elle aura permis aux cabaniers et à leurs techniques de couverture de perdurer (8).

On imagine mal les Saintes sans l'étonnante kyrielle des cabanes du front de mer qui constitue une fait architectural unique et dont la genèse est liée à l'histoire municipale récente.

 
Document No 28

Les cabanes du front de mer aux Saintes-Maries sur le site Google Earth.

 

Mais tout comme leurs prédécesseurs, les cabanes et maisons à la gardiane ne sont pas éternelles. Il y a bien sûr le fait que tout bâtiment a une durée de vie limitée mais aussi les aléas de l'aménagement touristique et immobilier. En ce début du XXIe siècle, l'âge d'or de cette architecture semble bien révolu.

 

(8) Dans son livre La Camargue gardiane, publié en 1938, le poète camarguais Rul d'Elly faisait la constatation suivante : « Il n'existe plus actuellement que deux maîtres-cabaniers ayant conservé le secret de ce genre de construction. L'un habite Aigues-Mortes en Languedoc, l'autre, Honoré Gasquet, dit Bosco, et ses fils, au Mas-Thibert » (p. 16). Il ajoutait cependant ceci : « Toutefois, depuis cinq ou six ans, de nouvelles cabanes se sont élevées autour de Sainte-Marie; elles donnent asile aux gardians du mas de "Simbéu" ou à des félibres de la région » (p. 26). Dix ans plus tard, l'ethnologue camarguais Carle Naudot, dans son livre Camargue et gardians, achevé en 1948 mais publié seulement en 1977, à titre posthume, donnait comme « constructeurs de cabanes »  le même « BOSCO au Mas-Thibert » et un certain « VEROLET aux Saintes-Maries-de-la-Mer ».

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Le 12 avril 2009 / April 12th, 2009 - Augmenté le 18 avril 2009 - 3 mai 2009 - 13 août 2009 - 3 septembre 2009 - 18 mai 2010 - 13 mars 2011 / Augmented on April 18th, 2009 - May 3rd, 2009 - August 13th, 2009 - September 3rd, 2009 - May 18th, 2010 - March 13th, 2011

Références à citer / To be referenced as :

Christian Lassure
L'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle d'après des cartes postales et photos anciennes (The evolution of the Camarguaise hut in the 20th century as shown in old postcards and photos)
XI - Cabanes hôtelières et maisons à la gardiane (Gardian-style hotel huts and houses)
http://www.pierreseche.com/maisons_gardianes.htm
12 avril 2009

I - Cabanes entièrement en roseau des années 1900
II- Le mas de l'Amarée et ses deux cabanes
III - Les cabanes du premier mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer
IV - Les cabanes du deuxième mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer
V - Cabanes et maisons de pêcheurs en Camargue
VI - Les « Cabanes de Cacharel » aux Saintes-Maries-de-la-Mer
VII - Cabanes classiques
VIII - Intérieurs de cabanes
IX - Van Gogh et les chaumières saintines
X - Cabanes du front de mer aux Saintes-Maries-de-la-Mer
XI - Cabanes hôtelières et maisons à la gardiane
XII- Vocabulaire architectural de la chaumière camarguaise

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