L'ÉVOLUTION DE LA CABANE CAMARGUAISE AU XXe SIÈCLE

D'APRÈS DES CARTES POSTALES ET PHOTOS ANCIENNES

Christian Lassure

 

VI - LES « CABANES DE CACHAREL » AUX SAINTES-MARIES-DE-LA-MER

L'écrivain saintois Denys Colomb de Daunant (1922-2006) a connu la notoriété à deux titres au moins :
- il fut l'un des co-auteurs, avec Albert Lamorisse et James Agee, du scénario du court-métrage « Crin blanc : le cheval sauvage », sorti sur les écrans en 1952, ainsi que co-auteur, avec Albert Lamorisse, du roman de même nom paru en 1953;
- il fut le concepteur de l'auberge pour cavaliers dite « Cabanes de Cacharel » ou « Mas de Cacharel » (1), construite en 1947 sur la commune des Saintes-Maries-de-la-Mer.
Ces deux titres de gloire sont d'ailleurs liés : les cabanes de Cacharel servirent de lieu de tournage aux scènes de dressage et de combat du film.

Il fut également co-auteur, avec l'écrivain Jean Proal, du livre « Camargue - terre des chevaux et des taureaux sauvages », paru aux éditions Marguerat en 1955.

Ainsi que le rapporte l'historien d'art John Richardson dans son livre « The Sorcerer's Apprentice » (2), paru en 1999, Denys Colomb de Daunant, qui avait épousé en 1948 Monique Bonis, petite-fille du marquis Folco de Baroncelli, s'attachait à perpétuer l'esprit du grand-père charismatique de son épouse et vivait et s'habillait comme du temps du marquis. Opposé aux poteaux électriques, il refusait l'électricité.

(1) « Cacharel » est le nom camarguais de la sarcelle d'été (Anas querquedula).

(2) John Richardson, qui fut le compagnon du collectionneur d'art Douglas Cooper au Château de Castille de 1949 à 1961, mentionne Colomb de Daunant en ces termes : « I recently read somewhere that he had finally installed electricity in his austerely handsome home, Le Mas de Cacharel, otherwise he continues to live and dress much as people did in the days of Baroncelli ».

Document No 1

Cette vue aérienne des années 1950-1960 (bords dentelés) saisit l'ensemble des bâtiments du mas de Cacharel dans leur décor naturel. La configuration des lieux est perceptible d'emblée : depuis la route départementale (à gauche), on accède à un groupe formé par deux cabanes bâties sur un terre-plein, une petite et une grande, formant l'auberge, puis (à droite) à un bâtiment longiforme, divisé en stalles, les écuries.

Tous les bâtiments sont recouverts de chaume, même lorsque la pente de la toiture ne s'y prête pas comme c'est le cas pour les écuries. Entre les deux cabanes se dresse un édicule entièrement végétal (3).

(3) Il n'apparaît pas sur les cartes postales les plus anciennes, preuve qu'il s'agit d'un ajout ultérieur (citerne, débarras, toilettes ?).

Carte postale des années 1950-1960 (bords dentelés, supprimés au traitement de l'image).
Légende : EN AVION AU-DESSUS DE...
1. LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER (Bouches-du-Rhône) - Mas de Cacharel.
Editeur : Edition LAPIE - St-MAUR - 125, rue Garibaldi
Véritable photo au bromure.

Document No 2

Le même ensemble, vu au ras de l'étang : les bâtiments sont comme placés à la limite entre l'eau, élément statique, et le ciel, élément mouvant. On aperçoit le pignon des écuries avec son entrée.
 

Carte postale des années 1950-1960 (bords dentelés).
Légende : LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER.
« Cacharel ».
Editeur : Editions d'Art Yvon 15, rue Martel, PARIS.
Fabrication Française.

 Document No 3

D'un type en vogue dans les années 1950-1960 (bords dentelés), cette carte multivue (4) donne un aperçu de l'extérieur et de l'intérieur de l' « hôtel club et [de la] cabane des cavaliers du 'mas de Cacharel'  ».

L'angle supérieur gauche est occupé par les deux cabanes, vues depuis la route proche, tandis que l'angle supérieur droit donne à voir la pièce antérieure, sans plafond, de la grande cabane, avec sa cheminée adossée à la paroi intérieure du pignon. Les deux vues inférieures ne correspondent pas à un bâtiment du type cabane : il s'agit de pièces sans plafond, où des pannes – et non pas chevrons – portent une toiture à très faible pente et où de larges fenêtres éclairent l'intérieur.

L'abondance de chandeliers et l'absence de luminaires semble indiquer que l'électricité n'avait pas encore été installée à l'époque. Il y a toutefois des radiateurs de chauffage central.

Les outils de travail des gardians sont disséminés dans les différents bâtiments et pièces : bottes et trident en haut à droite, chapeau, selle et trident en bas à gauche, bottes et chapeau en bas à droite.

Au centre, l'affrontement de Crin Blanc et de son rival.

(4) Il s'agit de cinq cartes postales existantes qui sont regroupées sur un seul support.

Carte postale des années 1950-1960 (bords dentelés, supprimés au traitement de l'image).
Légende : La CAMARGUE.
AB-98. SAINTES-MARIES-DE-LA-MER.
Hôtel Club et cabanes des cavaliers du « MAS DE CACHAREL ».
Editeur : Les Editions « MAR » - 4, Bd de Cimiez - NICE.
Photo véritable.

Document No 4

Bien qu'ayant l'une et l'autre les caractéristiques externes de la cabane classique, les deux cabanes du mas de Cacharel présentent une différence notable : les rives de la toiture de la grande cabane saillent en pignon alors que dans la petite cabane la toiture est arrêtée par les rampants maçonnés du pignon.

La grande bâtisse comporte diverses fenêtres, dont une en pignon, à gauche de l'entrée. Cette fenêtre est destinée à faire entrer un peu plus de jour dans un intérieur sombre en raison de la faible hauteur des gouttereaux..

Au-dessus de l'entrée de chaque cabane, on a accroché un crâne de taureau pour faire couleur locale.

Un appentis porté par deux portiques de hauteur inégale occupe l'intervalle entre la grande et la petite cabane.

Carte postale des années 1950-1960.
Légende : En Camargue avec les gardians.
Les Cabanes de Cacharel.
Editeur : Mireille.

Document No 5

Ici nos deux cabanes sont vues de de trois quarts avant.

On découvre la totalité de la petite cabane : elle n'est pas sans rappeler sa consœur du mas de L'Amarée : en serait-ce une copie ? Sa porte d'entrée est insérée dans l'embrasure intérieure. Elle est ajourée dans sa partie supérieure.

La porte d'entrée de la grande cabane par contre est insérée dans l'embrasure extérieure. À travers les deux vitres qui en occupent la partie supérieure, on aperçoit le classique rideau de toile qui protège l'intérieur du soleil et des insectes (5). Preuve que rien n'est laissé au hasard, un décrottoir en fer est ancré dans le sol à gauche de l'entrée, sous la fenêtre.

Un gardian et une Arlésienne ajoutent un zeste de (fausse) couleur locale, comme dans la scène précédente.

(5) Sur une autre carte de la même époque, non reproduite ici, la porte est ouverte et laisse voir cette toile qui pend dans l'embrasure intérieure.

Carte postale des années 1950-1960.
Légende : Cabanes de Cacharel.
Editeur : Mireille

Document No 6

L'intérêt de cette carte en couleurs des années 1970 est de montrer le côté de droite de la grande cabane avec ses deux fenêtres en gouttereau, sous la rive du versant de toiture, et sa souche de cheminée trônant en haut du rampant.

Le gardian de service bloque avec le coude le trident posé sur son épaule tout en tenant les rênes de l'autre main.

On note que le pignon de la petite cabane a perdu le crâne de taureau qui l'ornait dans les deux cartes précédentes.

Carte postale en couleurs des années 1970.
Légende : Scène de Camargue.
Editeur : S.E.P.T.

Document No 7

S'il est un bâtiment du mas de Cacharel qui est peu représenté sur les cartes postales, c'est bien les écuries.  On aperçoit une portion de celles-ci dans cette carte postale en couleurs des années 1970. Sous un vaste bâtière de sagne, à la pente bien moins marquée que celle des cabanes, on distingue l'alignement des stalles réservées aux montures. Comme ce bâtiment est bien plus grand que celui de la photo aérienne (document no 1), on doit en déduire qu'il a été reconstruit en plus grand pour accueillir davantage de montures.

La  grande cabane est prise sous un angle qui permet d'en voir le gouttereau de gauche avec son  unique fenêtre.

Un des moniteurs du centre équestre pose pour la photo avec sa monture toute harnachée (selle gardiane, étriers en forme de cage).  Son trident est posé contre la façade du bâtiment.

Carte postale en couleurs des années 1970.
Légende : La Camargue pittoresque - Cabane et Gardian.
Editions : S.E.P.T.

Document No 8

Sur cette carte postale en couleurs des années 1970, on distingue mieux le bâtiment des écuries avec sa batterie de stalles donnant sur une esplanade où s'ébattent quelques chevaux, dont un manifestement n'a pas la robe blanche de rigueur. On compte jusqu'à 14 rangées successives de gerbes de sagne, chemise comprise, sur un versant de toiture dont la déclivité est trop faible pour autoriser une telle couverture de chaume. On peut supposer qu'un matériau de couverture moderne se dissimule en dessous.

Carte postale en couleurs des années 1970.
Légence : LA CAMARGUE et ses Chevaux Sauvages.
Editeur : S.E.P.T.

Document No 9

Sur cette carte postale de la petite cabane, on retrouve l'édicule intermédiaire tout en roseaux qui est visible sur la vue aérienne et la carte multivue reproduites plus haut. Ce bâtiment a vraisemblablement remplacé le petit appentis visible sur les deux autres cartes des éditions Mireille.

Derrière les deux gardians, leurs montures et leur harnachement (selle gardiane à gauche, étriers et corde ou seden à droite), on découvre le versant de gauche de la toiture avec son faîtage de tuiles canal sous l'enduit de plâtre, ses étages successifs de gerbes de roseaux, sa croix terminant le chevron axial de croupe, etc.

Si l'enduit de plâtre a été appliqué tout au long du rampant visible, là où vient mourir la couverture de roseau, sc'est ans doute pour éviter les infiltrations d'eau de pluie.

Carte postale des années 1950-1960.
Légende : FOLKLORE DE FRANCE - LA CAMARGUE.
Editeur : Gaby.

Document No 10

Toujours sous le même angle, la petite cabane, mais cette fois en charmante et souriante compagnie féminine.

Cette carte postale est la version mal colorisée d'une carte noir et blanc des années 1950 (décalage en hauteur du fond bleu).

Elle n'apporte pas grand chose par rapport à la précédente, sinon la constatation qu'un panneau mobile en bois sert à occulter la partie supérieure vitrée de la porte d'entrée.

Carte postale colorisée des années 1950-1960 (a voyagé en 1958).
Légende : Les belles images de Camargue
MIREILLE à la cabane de Cacharel.
Editeur : « Editions Photo d'Art de Provence »
Carpentras GAG (Vaucluse)

DOCUMENT No 11

Cette carte postale est plus récente que les précédentes. Elle date vraisemblablement des années 1970 à en juger par ses couleurs et le nom de son éditeur (IRIS).

L'œil attentif ne peut manquer de découvrir quelques modifications dans l'aspect extérieur de la grande cabane. Tout d'abord, elle a été prolongée en pignon (la seule possibilité d'extension) ainsi que l'attestent d'une part la plus grande longueur du faîtage et d'autre part le hiatus visible dans la couverture de chaume, là où se trouve l'ancien rampant. Le nouveau pignon est percé de deux fenêtres (au lieu d'une seule dans l'ancien) tandis que le prolongement du gouttereau en a reçu une lui aussi.

Enfin, le petit bâtiment intermédiaire en sagne a disparu.

Carte postale en couleurs des années 1970 (a circulé en 1976).
Légende : EN CAMARGUE AVEC LES GARDIANS.
13.200/167 - Près des Marais, les Cabanes des Gardians.
Editeur : Etablissements G. GANDINI.
36-40, rue Longue-des-Capucins, Marseille.

Document No 12

De même époque que la précédente, cette dernière carte nous procure, en toile de fond au rassemblement de la petite troupe taurine, une vue d'ensemble du mas de Cacharel, dont les bâtiments (petite cabane et grande cabane augmentée à gauche, écurie à droite) se profilent contre le ciel bleu.

Carte postale en couleur des années 1970.

Il existe de nombreuses autres vues des cabanes de Cacharel mais elles n'apportent guère plus de renseignements par rapport à celles que nous avons retenues. Aussi arrêterons-nous là un défilé d'images qui deviendrait vite répétitif.

Cabane à l'extérieur, maison à l'intérieur

Que dire, pour conclure, de la place des cabanes de Cacharel dans l'évolution de la cabane camarguaise ?

La plus petite, qui semble être la réplique de la petite cabane du mas de l'Amarée (cf. la partie II de notre étude), reste dans les normes de la cabane classique.

La plus grande, en revanche, qui a la taille et les aménagements d'une véritable maison tout en conservant l'apparence d'une cabane, relève d'un nouveau stade dans l'évolution du type. Elle est à mettre dans la même catégorie que la grande cabane du nouveau mas du Simbèu (cf. la partie IV de notre étude).
 

Carte postale publicitaire pour la manade de Cacharel.
Légende au dos :

Montez à cheval à la Manade de Cacharel en Camargue
Les Saintes-Maries-de-la-Mer (B.-du-Rh.)
- Accès facile - 35 kilomètres d'Arles -
Organisation spéciale de Ferrades, Fêtes Camarguaises pour
Groupements, Associations, Congrès.
Votre cheval vous attend au Mas de Cacharel le pays
de "Crin Blanc" et de "Braco"

À SUIVRE


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© CERAV
Le 12 octobre 2008 / October 12th, 2008 - Revu et augmenté le 23 octobre 2008 - 28 octobre 2008 - 18 novembre 2008 - 26 janvier 2009 - 24 mai 2013 / Revised  on October 23rd, 2008 - October 28th, 2008 - November 18th, 2008 - January 26th, 2009 - May 24th, 2013

Références à citer / To be referenced as :

Christian Lassure
L'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle d'après des cartes postales et photos anciennes (The evolution of the Camarguaise hut in the 20th century as shown in old postcards and photos)
VI - « Les Cabanes de Cacharel » aux Saintes-Maries-de-la-Mer
http://www.pierreseche.com/cabanes_de_cacharel.htm
12 octobre 2008

I - Cabanes entièrement en roseau des années 1900
II - Le mas de l'Amarée et ses deux cabanes
III - Les cabanes du premier mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer
IV - Le deuxième mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer
V - Cabanes et maisons de pêcheurs en Camargue
VI - Les « Cabanes de Cacharel » aux Saintes-Maries-de-la-Mer
  VII - Cabanes classiques
VIII - Intérieurs de cabanes
IX - Van Gogh et les chaumières saintines
X - Cabanes du front de mer aux Saintes-Maries-de-la-Mer
XI - Cabanes hôtelières et maisons à la gardiane
XII- Vocabulaire architectural de la chaumière camarguaise

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