L'ÉVOLUTION DE LA CABANE CAMARGUAISE AU XXe SIÈCLE D'APRÈS DES CARTES POSTALES ET PHOTOS ANCIENNES Christian Lassure VII - CABANES CLASSIQUES En dehors des cabanes des mas de l'Amarée, des Simbèu 1 et 2 et de Cacharel, la Camargue a vu, pendant les trois premiers quarts du XXe siècle, la construction de nombres de cabanes de construction classique (c'est-à-dire avec un pignon en dur), qui ont, elles aussi, suscité l'attention de photographes travaillant pour des éditeurs de cartes postales. Mais si ces cabanes ont fourni la matière de cartes postales, elles sont, à la différence des cabanes plus célèbres, difficiles à identifier et à localiser faute d'un légendage explicite (1). Ce sont quelques-uns de ces édifices qui sont présentés ci-dessous. La longue théorie de cabanes bâties aux Saintes-Maries-de-la-Mer entre l'étang des Launes et la plage (2) sera étudiée ultérieurement, ainsi que les grandes bâtisses tardives que les cartes postales nomment « maisons de gardians ». Nous avons classé les édifices en
fonction d'un critère extérieur, facilement observable, qui est celui de
l'articulation des rampants du pignon-façade par rapport à la couverture
de sagne en arrière. Trois catégories d'articulation se dégagent : (1) Avec des bâtiments aussi peu individualisés, l'étude des cartes postales montre ici ses limites. (2) Le long de l'ancienne route du Bac de Sauvages, aujourd'hui avenue Riquette Aubanel, du nom de la troisième fille du marquis de Baroncelli. 1 - Couverture en saillie aux rampants Document No 1 Vue peu commune que celle de ces deux cabanes de gardians bâties côte à côte et présentant dans leur architecture de grandes ressemblances mais aussi quelques petites différences. Le pignon-façade est crépi et blanchi, l'entrée est décalée à gauche, les rampants sont couverts par l'avancée de la toiture, la souche de cheminée saille légèrement en arrière du pignon et en haut du versant de droite, la panne faîtière saille à l'apex du pignon, une chemise d'enduit blanchâtre recouvre la moitié ou le tiers supérieur des versants. La présence d'une abside se déduit de la saillie du chevron axial de croupe à l'arrière des toitures. Si à gauche le bout du chevron est barré pour former une croix, à droite il est coiffé d'une corne de taureau. Du fait de la plus grande hauteur des gouttereaux de la cabane de gauche, la déclivité des versants de toiture y est moindre que dans celle de droite. On remarque la présence d'un petit appentis en roseau contre le gouttereau de la cabane de gauche (peut-être un poulailler). La porte de la cabane de gauche est une porte en bois moderne, à la partie haute à vitres ou à moustiquaire partiellement cachée par les restes d'un rideau extérieur. La porte de la cabane de droite est entièrement dissimulée par un rideau. Aucune localisation précise n'est disponible.
Document No 2 Derrière les trois gardians en tenue de travail, on devine les deux cabanes juxtaposées de la vue précédente mais l'occultation des façades, le manque de netteté de l'image ne permettent pas d'observations supplémentaires. On peut simplement dire que la présence des trois gardiens renforce la perception des cabanes comme logements agricoles.
Document No 3 La légende de cette carte postale noir et blanc des années 1950 (bords chantournés) parle de « cabanes de gardian » et de « chevaux en liberté » mais on est en droit de se demander si l'un et l'autre qualificatifs sont justifiés. On ne décèle en effet aucune trace d'occupation humaine dans la cabane ni autour d'elle. L'enduit du pignon en dur s'écaille et tombe par plaques, la végétation envahit les abords immédiats. Ensuite, les chevaux font obligatoirement partie d'une manade et broutent sur des terrains appartenant à celle-ci. S'ils sont « en liberté », il doit s'agir d'une liberté « surveillée » en quelque sorte. Au passage, on remarquera que l'une des bêtes ne correspond pas du tout aux canons du cheval camarguais : les blanches cavales sont suivies par une haridelle de couleur (il faut savoir que le poulain naît noir, alezan ou gris foncé, ne devenant blanc qu'à l'âge de cinq ans). Par sa taille et
ses caractéristiques, cette cabane ressemble fortement à la grande cabane du mas de
l'Amarée (cf partie II) : A la pointe du pignon, perce le bout de la panne faîtière de la toiture. Sur les versants s'étagent jusqu'à 9 rangées de javelles de sagne. Hormis l'enduit qui s'écaille sur le pignon (3), le bâtiment était encore en bon état lors du passage du photographe. (3) L'enduit était généralement refait tous les dix ans.
Document No 4 La cabane classique qui occupe la presque totalité de cette carte postale des années 1950 est vraisemblablement la même que celle de la carte précédente : pignon dont l'enduit s'écaille, même nombre (= 9) de rangées de javelles de sagne par versant de toiture, etc. Le seul intérêt de cette nouvelle vue est de donner une idée de la taille imposante du bâtiment par comparaison au couple perché sur le cheval.
Document No 5 Autre cabane classique, très ressemblante à la précédente mais distincte (il n'y a que huit rangées de manons de sagne et une porte en bois occupe l'embrasure extérieure de l'entrée). Elle ne paie pas de mine (le haut du pignon-façade et le gouttereau de droite ont besoin d'un bon coup de badigeon blanc) mais la toiture semble en bon état. Cette carte postale a servi à illustrer quelque journal ou revue si l'on en juge d'après la légende et les indications manuscrites (3 col - cliché 1ère page) apposées au dos : « Dans l'aride plaine de la Camargue tannée par le soleil, balayée par le mistral, la cabane d'un gardian jette çà et là une note joyeuse et rustique. Parfois, sur le seuil, apparaît une fille de Provence, toute gracieuse dans son costume régional ». Dans le registre du cliché, il est difficile de faire mieux. Au recto, le graphiste a souligné au crayon la crête de l'édifice, la rive de la toiture au-dessus du rampant, et le châle de la charmante personne en tenue d'Arlésienne.
Document No 6 A l'arrière-plan de la troupe de chevaux en mouvement, on aperçoit une cabane de type classique, dont la couverture de chaume a ses rampants qui saillent par rapport au pignon. Sur celui-ci sont visibles les bouts de la panne faîtière et des pannes intermédiaires. Le chevron axial de coupe se termine en pointe. Un fragment de la partie avant de la chemise s'est détaché. Les couches successives de javelles sont d'une épaisseur moindre que de coutume.
Documents Nos 7, 8, 9 et 10 L'intérêt architectural de cette photo gît dans la présence, bien visible, d'une dalle de béton servant de support à une cabane de facture classique toute neuve. Alors que la cabane tout en sagne du début du XXe siècle n'avait pas de fondation (les piquets périphériques et les poteaux axiaux porteurs étant simplement enfoncés dans le sol limoneux) et que celle à pignon en maçonnerie n'était que très légèrement fondée, cette réplique moderne, entièrement en dur et d'un poids conséquent, a été posée sur un socle de béton, solution qui lui assure non seulement une stabilité à toute épreuve mais aussi une protection contre les remontées d'humidité. C'est, à notre connaissance, le seul cliché où ce détail apparaît.
Sans nous appesantir sur le couple romantique devisant gaiement sur le pontet en bois (sur des cartes moins récentes, ils auraient symbolisé Mireille et Vincent, les amoureux du célèbre poème de Mistral, Mirèio) (4), constatons que la cabane visible à droite est la même que celle de la photo artistique précédente (même nombre de rangées de sagne), identification qui est corroborée par la concordance entre les deux mâts barraudés. Quelques détails architecturaux méritent d'être
relevés : (4) Dans Mirèio, Vincent est un simple vannier, non un bouvier, profession qui est celle du méchant rival (« Laissa Vincent per mòrt d'un marrit còp de ficheiron que li dona en traite »).
Cette troisième photo vient compléter utilement les deux précédentes : on a affaire à la même cabane, mais vue depuis l'avant; même nombre de rangées de sagne, même fenestron échancrant la rive du versant, et surtout, même mât barraudé.
Une quatrième vue, pour la route... La végétation penche du côté opposé à celui d'où souffle le vent.
Document No 11 Incontestablement, on a affaire ici à la plus petite des cabanes classiques ayant des versants faisant saillie par rapport au pignon-façade : le nombre de rangées de roseau n'est que de 5 et l'élévation de l'entrée occupe la moitié de la hauteur du pignon-façade.
On remarque que l'entrée est légèrement décalée vers la droite et non vers la gauche, à la différence des autres cabanes. 2 - Couverture non saillante aux rampants Documents Nos 12 et 13 A la vue des deux cartes postales qui suivent, on est en droit d'être interloqué : même cabane, même scène, mêmes personnages, mais ciel différent. Se pourrait-il que l'un de ces ciels de nuages – voire les deux – ne soient pas authentiques ? En regardant de près chaque carte, on remarque que les frondaisons des tamaris ont été maladroitement découpées, ainsi que le haut de la cabane et la ligne d'horizon à droite. A cette petite liberté prise avec la réalité, s'ajoute l'impression laissée par la morphologie même de la cabane : on dirait la copie conforme de la petite cabane du mas de Cacharel, il y a même un crâne de taureau accroché au-dessus de l'entrée. Les abords sont identiques : la cabane se dresse à côté d'une étendue d'eau franchie par une passerelle en bois. La seule différence notable est ce large auvent couvert de sagne et porté par deux poteaux en avant du pignon, aménagement qui n'apparaît sur aucune des cartes postales des cabanes de Cacharel. Par ailleurs, le bâtiment est isolé, il n'y a pas de grande cabane à sa droite comme à Cacharel. Aurait-on là un montage fait en superposant un cliché, gaillardement charcuté, du mas de Cacharel, sur des fonds de ciels nuageux ?
Document No 14 On retrouve ici le premier des deux précédents montages, avec en prime un entourage de phylactères où s'inscrivent les divers éléments de la panoplie du gardian : le ficheiroun (la pique à trois dents) et le seden (la corde de crin) (de chaque côté), la selle et les étriers (dans l'angle inférieur gauche), le redoun (la sonnaille du dompteur, le taureau en chef), le fèrri (le fer à marquer) et le mourrau (planchette de sevrage en demi-lune) (dans l'angle inférieur droit). Quant aux phylactères décoratifs, on serait tenté, avec un peu d'imagination, d'y voir le tricouso, ce bas de toile dont le gardian s'enroulait les mollets pour se protéger de l'humidité.
Document No 15 Cette petite cabane vient manifestement d'être construite, son pignon blanchâtre est immaculé et la haute échelle encore en place montre que quelqu'un a travaillé à la souche de cheminée. La cabane et ses abords ressemblent curieusement au spectacle des deux cartes précédentes, sauf que l'on ne décèle aucun signe de découpage ni de montage. Le ciel est authentique, les bâtiments qui se dessinent à l'horizon sont d'origine. Aurait-on là l'étape initiale de la construction du mas de Denys Colomb de Daunant, à savoir la construction de la plus petite des deux cabanes ? Il semble bien que oui : les bâtiments blancs à l'arrière-plan sont les mêmes que ceux visibles sur une vue aérienne du mas de Cacharel, reproduite à la section VI de la présente étude.
Document No 16 Cette carte postale en couleurs des années 1970 est intéressante dans la mesure où elle montre une cabane de gardian qui a fait l'objet d'un agrandissement en pignon, le seul possible dans le cas de ce type architectural (l'abside et la croupe arrières sont intangibles, les gouttereaux sont trop bas pour autoriser le moindre appentis) (5). On distingue en effet, dans le versant de chaume, la jointure entre le rampant de l'ancien pignon et le prolongement de la couverture. Mais surtout, la souche de cheminée qui était accolée contre la paroi intérieure du pignon, se retrouve par la force des choses, reléguée plusieurs mètres en arrière du nouveau pignon. L'entrée occupe la partie gauche du pignon rajouté tandis que la partie de droite, désormais libérée des contraintes d'une cheminée adossée, est percée d'un fenestron. (5) Un cas d'extension en pignon a été constaté à la grande cabane de Cacharel (cf. Partie VI, Les « cabanes de Cacharel » aux Saintes-Maries-de-la-Mer).
3 - Rampants surélevés Documents Nos 17 et 18 La première carte postale, dont la bordure blanche signe les années 1940, montre une cabane tout à fait classique par son architecture et sa morphologie. Le chaume de couverture s'arrête contre les rampants du pignon, lesquels sont protégés par une file de tuiles canal (à l'instar du faîtage). La cabane est accompagnée d'une petite loge entièrement végétale, au toit en bâtière, abritant une citerne à eau douce.
La deuxième carte postale, qui remonte aux années 1950 (bords dentelés), représente apparemment la même cabane et son annexe mais les abords sont différents : pas de jeunes tamaris sur le côté, pas de barrière en bois visible. Par contre l'entrée est pourvue d'un volet en bois, barré d'un grand Z. Si cette dernière carte est lègèrement postérieure à la précédente, il est difficile de dire laquelle des deux vues est la plus récente. Il se pourrait bien que notre cabane soit celle qui se trouve isolée entre l'étang des Launes et le canal des Launes aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en arrière des cabanes du front de mer (voir section X).
Document No 19 Immortalisée par cette carte
postale des années 1990, cette cabane de type classique présente quelques
caractéristiques qui méritent d'être mentionnées : Le chaume de couverture a l'air passablement usé et élimé, les ressauts formés par les couches successives sont estompés. Le bâtiment et ses abords immédiats ne sont pas sans évoquer la cabane précédente. Aurions-nous affaire à une réfection récente qui n'aurait concerné que le pignon, la cheminée et la chemise ?
Document Nos 20 et 21 La cabane de Boucanet se trouvait au Grau-du-Roi, dans le Gard, sur la rive droite. D'après la première carte postale, c'est une cabane de facture classique, mais dont le pignon a ses rampants surhaussés légèrement, une caractéristique que l'on rencontre également sur les « maisons de gardians » des années 1970. Elle possède un auvent qui repose sur une lambourde fixée dans le triangle du pignon et sur une panne portée par deux potelets à l'avant. Chaque gouttereau est percé d'une petite fenêtre à volets qui échancre la rive du versant. En dehors du cheval qui se repose et des personnes qui devisent prudemment à l'ombre du pin parasol, quelques éléments de confort extérieurs attestent que la bâtisse est occupée, au moins occasionnellement : le banc adossé à la paroi de droite du pignon ainsi qu'une table et son banc disposés contre le gouttereau.
La deuxième carte n'apporte guère plus de renseignements architecturaux en dehors du fait que le gouttereau de gauche est identique au gouttereau de droite. Son intérêt réside ailleurs : une inscription au stylo à bille donnant des précisions sur la date d'acquistion de la carte, le nom et la localisation de la cabane et ce qu'on peut vraisemblablement estimer être les propriétaires et utilisateurs de celle-ci, deux commerçants du Grau-du-Roi ayant une activité de gardians amateurs (voir la légende ci-dessous).
4 - Le pignon s'affirme La date des cartes postales étudiées dans cette 7e partie, montre que le surhaussement des rampants du pignon dans les cabanes est un trait tardif, apparu dans les années 1940-1950, tout en coexistant, à la même époque, avec les deux autres types d'articulation pignon/couverture observés. Document No 22 S'il a connu tardivement une certaine faveur dans les cabanes, ce trait n'est pas pour autant inédit puisqu'il est attesté dans les pignons des maisons de pêcheurs du début du XXe siècle au village des Saintes-Maries-de-la-Mer (voir partie V et carte ci-dessous).
Cet affranchissement du pignon par rapport à la couverture allait s'accentuer dans les décennies suivantes avec les « cabanes hôtelières » et les « maisons de gardians », mais cela est une autre histoire. À SUIVRE Pour imprimer,
passer en mode paysage © Christian Lassure - CERAV Le 30 octobre 2008 / October 30th, 2008 - Complété le 2 novembre 2008 - 17 janvier 2009 - 7 février 2009 - 18 avril 2009 - 13 août 2009 / Augmented on November 2nd, 2008 - January 17th, 2009 - February 7th, 2009 - April 18th, 2009 - August 13th, 2009
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I - Cabanes entièrement en roseau des années 1900 |