L'ÉVOLUTION DE LA CABANE CAMARGUAISE AU XXe SIÈCLE

D'APRÈS DES CARTES POSTALES ET PHOTOS ANCIENNES

Christian Lassure


I - CABANES ENTIÈREMENT EN ROSEAU DES ANNÉES 1900

 

1 - La cabane camarguaise selon Lanéry d'Arc

Le type de la cabane camarguaise a été figé à la Belle Epoque par la description qu'en fit Pierre Lanéry d'Arc, avocat à la cour d'appel d'Aix, dans la célèbre « Enquête sur les conditions de l'habitation en France. Les maisons-types », publiée par le Ministère de l'instruction publique, en 1894 (1). Nous la transcrivons ci-dessous in extenso.

« La Camargue, cette langue de terre comprise dans le delta du Rhône, est une contrée bizarre qui contraste singulièrement par son aspect, ses mœurs, ses habitants, les animaux qu'on y élève, les gibiers qui s'y réfugient, avec le reste de la Provence. L'habitation y a son cachet propre, comme tout le reste.

Nous avons dit, en parlant de l'habitation de plaine, que le type étudié par nous était celui qu'on trouvait le plus généralement sur les bords du Rhône. Toutefois, lorsqu'en descendant ce fleuve, on quitte Arles pour aller vers son embouchure et qu'on s'approche de la Tour-Saint-Louis, on trouve, même sur la rive gauche du fleuve, ces habitations originales, les vraies cabanes de la Camargue. Du reste, dans ces parages, le terrain est absolument identique à celui de la Camargue dont on n'est séparé que par le bras du Rhône. C'est la même végétation, le même sol uniformément plat et sablonneux, coupé par les mêmes étangs; c'est le même genre d'exploitation; ce sont les mêmes troupeaux de bœufs (manades) et de chevaux sauvages.

D'ailleurs, la Camargue est comprise dans le département des Bouches-du-Rhône; elle ne sort donc pas des limites que nous nous sommes tracées dans cette étude.

Là les maisons sont clairsemées; on les voit de très loin, en l'absence de tout accident de terrain, blanches et se détachant sur cette immense plaine morne et désolée d'un gris uniforme, terne et triste. Le mistral y est d'une violence inouïe. Ne rencontrant dans cette plaine immense aucun obstacle, il paraît s'exaspérer à force de souffler. Il est si impétueux qu'il enlève parfois aux wagons leur toiture et que nous avons vu, sur la nouvelle ligne d'Arles à Saint-Louis, un train dont on n'avait pas suffisamment serré les freins, faire 40 km sans locomotive, uniquement poussé par le vent.

C'est assez dire combien les maisons doivent être résistantes. Aussi sont-elles basses – ordinairement un rez-de-chaussée sans étage – et construites généralement de telle sorte que leur longueur soit dans le sens du vent, afin de lui donner moins de prise. Elles n'ont qu'une seule façade maçonnée, celle du midi, où se trouvent la porte et la fenêtre, et intérieurement la cheminée, fort large et fort grande. Des trois autres côtés, les murs en pierre n'ont guère plus de 1 m, 50 d'élévation; à partir de cette hauteur commence un toit très en pente, composé d'un treillis de joncs d'une épaisseur de 0 m,20 à 0 m,30. Ce toit est à double pente, levant et couchant; il est supporté par de petites bigues faisant l'office de poutrelles, appuyées deux à deux en forme d'A et reliées entre elles autant que soutenues au sommet par une longue poutre formant le haut de la cabane. Cette poutre repose du côté du midi sur la muraille; du côté du nord, elle est soutenue par une autre poutre verticale fichée en terre, car de ce côté il n'y a point de façade : la cabane est, au contraire, arrondie pour que le vent glisse mieux sur elle sans rencontrer de résistance. Le sol n'est pas recouvert, c'est la terre nature.

 

Comment ne pas être dubitatif à la vue de ce croquis censer illustrer la description que donne Lanéry d'Arc de la cabane camarguaise :
- la cabane du milieu a bien un pignon maçonné à un bout mais n'a pas d'abside à l'autre bout; qui plus est, la croix est fichée en haut du pignon;
- la cabane de gauche a son pignon rectiligne et en roseau mais sans ouverture visible; la toiture est des plus pentues; la croix y est également fichée à la pointe du pignon;
- la cabane de droite ressemble morphologiquement à celle de gauche (même pente de toiture) mais on ne peut guère en dire plus, une barrière cachant le bas du pignon.
A-t-on affaire à deux cabanes en matériaux végétaux, enserrant une cabane plus récente ou plus riche ? A vrai dire, sans les deux bœufs à l'extrême gauche on aurait du mal à se croire en Camargue.
 

Ces chaumières (qu'on nous permette cette expression fausse, le terme de jonquière étant inusité) ont l'avantage de n'être pas trop froides. D'ailleurs, une couverture de tuile serait moins résistante, surtout de ces tuiles en dos d'âne qu'on ne peut que très imparfaitement fixer. De plus, la pierre dans ces parages est chose rare; il faut parfois faire plusieurs kiliomètres avant de pouvoir ramasser un caillou, tandis que le jonc ne pousse que trop au milieu de ces marécages; ce mode de construction demande donc moins de peine et moins d'argent. Il n'a qu'un défaut, c'est de n'être pas de très longue durée; on en est quitte pour refaire tous les huit ou dix ans la toiture.

Ces cabanes sont habitées, en général – je ne parle pas des chasseurs, en quête de canards, qui les occupent accidentellement et temporairement – par des vanniers, des pêcheurs, les ouvriers des salins du midi, les gardiens de bœufs. Elles sont trop souvent visitées par la fièvre paludéenne, surtout quand c'est un étranger qui les habite; mais le procès est à faire moins à la cabane qu'à la région où elle se trouve et aux marais qui l'entourent : la cabane en soi est parfaitement hygiénique et ne saurait pas plus être rendue responsable des fièvres qui la visitent que des moustiques qui, durant six mois de l'année, en rendent le séjour si pénible. »

 

Carte postale du début du XXe siècle
Légende : 55. - Mas de l'Amarée.
La jeune Saintine (1) GENEVIVO / donnant à manger aux poules / devant sa cabane.
Dins si quinge an èro Mirèio... (2)
Mistral (Mirèio).
Editeur : illisible.

La cabane visible sur cette carte antérieure à 1910 correspond tout à fait au type architectural érigé en norme par Lanéry d'Arc : derrière l'auvent, se dresse un pignon maçonné et crépi avec une entrée percée à gauche de l'axe médian vertical et une souche de cheminée à droite de celui-ci, indiquant la présence d'une cheminée plaquée contre la paroi intérieure du pignon. Quoique cette bâtisse n'existe plus aujourd'hui, ayant été démolie vers 1943, il en subsiste un relevé détaillé, fait par l'architecte Roger Pepiot sous le Régime de Vichy et publié en 1980 dans le volume Provence du Corpus de l'architecture rurale française (monographie PR 02, pp. 166-169). Selon ce relevé, non seulement le pignon est en maçonnerie de moellons calcaires mais aussi la partie avant des gouttereaux, le restant des murs étant constitué par des poteaux verticaux et un treillis de roseaux.

(1) Habitante de Saintes-Maries-de-la-Mer.

(2) « Mireille était dans ses quinze ans ».

 

Si la cabane à pignon-façade maçonné est donnée par Lanéry d'Arc comme étant la cabane camarguaise par excellence, c'est vraisemblablement qu'elle en était la forme la plus répandue dans la dernière décennie du XIXe siècle. Pourtant, ce n'est pas cette forme là qui est la plus représentée dans les cartes postales une décennie plus tard, c'est une cabane tout en roseau, pignon compris. Ce n'est que dans les cartes postales ultérieures, de l'entre-deux-guerres, que la cabane à à façade maçonnée deviendra la norme.

Nous nous proposons donc d'examiner les cabanes entièrement végétales visibles sur des cartes postales et des photos de la première décennie du XXe siècle et de montrer qu'elle est  leur place dans l'évolution de la cabane camarguaise.

 

(1) Pierre Lanéry d'Arc, Les maisons-types de la Provence, chap. 35 de Enquête sur les conditions de l'habitation en France. Les maisons-types, t. 1, Ministère de l'instruction publique, Ernest Leroux, Paris, 1894, pp. 207-248.

 

2 - Les cabanes entièrement végétales

Document No 1

Carte postale du début du XXe siècle, ayant voyagé en 1903.
Légende : I. En CAMARGUE. – Cabane de Gardien.
Editeur : B. F. C
HALON-S- SAONE .

Cette carte postale ancienne donne le spectacle d'une cabane entièrement végétale, à l'exception de la souche de cheminée, qui semble être en tôle, et du faîtage, qui est protégé par une rangée de tuiles creuses.

L'édifice est de plan et de forme classiques :
- un pignon droit, servant de façade, avec une entrée légèrement décalée sur la gauche pour donner suffisamment de place à la cheminée plaquée contre la paroi intérieure;
- des murs latéraux bas, dont celui qui est visible est recouvert à la base par une accumulation de sable;
- une bâtière pentue, recouverte d'une dizaine de rangées de manouns (1) ou javelles de sagne ou roseau des marais, avec une bande blanche d'enduit à la chaux courant de part et d'autre du faîtage pour assurer l'étanchéité de cet endroit sensible;
- à l'arrière, une abside surmontée d'une croupe, que l'on devine (plus que l'on ne voit) à l'arbalétrier-chevron de croupe qui, dépassant la crête du toit, est barré d'un bâton pour former une croix.

Sous la pointe du pignon, on aperçoit le bout de la panne faîtière tandis que sous le rampant du versant de gauche, saille le bout de la poutre sablière coiffant les piquets verticaux du mur latéral.

Un banc rudimentaire, assemblé de quelques planches, se dresse à gauche de l'entrée. A droite de celle-ci et à l'angle du pignon, quelques bouts de bois plantés en terre ainsi que des roseaux forment une sorte de petit réduit (niche ?).

La légende parle de « Cabane de Gardien » (et non de « Gardian », terme provençal aujourd'hui de rigueur) (2) alors que l'on ne distingue que deux chasseurs, dont l'un tient à la main le canon de son fusil posé par terre. Aucune blanche cavale à l'horizon...

(1) Il s'agit de faisceaux de roseaux, de 10 cm de diamètre environ, liés à l'aide d'un fil végétal ou métallique sur les lattes de la toiture. Les manouns se  recouvrent aux deux tiers d'une rangée à l'autre.

(2) Le terme provençal « gardian » désigne le gardien des bœufs d'un propriétaire de manade ou troupeau élevé en semi-liberté. A la Belle Époque, notre gardien est souvent en sabots, pauvrement vêtu, sans cheval, et garde les bêtes « à bâton planté » quand elles pâturent. On le désigne aussi sous le nom de gardo-besti, littéralement « garde-bêtes ». Il travaille sous les ordres d'un régisseur (le baile-gardian), sinon du maître lui-même (le pelot ou mèstre).

 

 

L'apex du pignon : on distingue bien les tuiles canal posées sur le faîtage et le conduit de cheminée en tôle.

 

La partie saillante de l'arbalétrier-chevron de croupe : le bout, taillé en pointe, est barré d'un morceau de bois aux extrémités taillées en pointe.

 

Document No 2

Carte postale du début du XXe siècle
Légende : 58. - Manade de l'Amarée
Editeur : Edit. Pioch. Tabac
Le gardian Dagan sur le cheval LE FOUQUET
Avié di biou l'estampaduro
Mistral (Mirèio) (1).

Sur cette carte postale ayant voyagé en 1909, le décor est celui d'une cabane de gardian aux murs et à la toiture entièrement en sagne, à l'exception de la partie du pignon-façade qui est à gauche de l'entrée : un revêtement blancheâtre lui a été appliqué, sans doute pour la protéger. Le même enduit se retrouve dans la bande blanche recouvrant; en guise de protection, le haut de la dernière rangée de roseaux  (la chemise) (2) placée sous le faîtage.

La cabane ressemble étrangement à la précédente mais il est difficile de dire s'il s'agit de la même, photographiée quelques années plus tard (on note 8 rangées de javelles de sagne sous la chemise dans la présente cabane alors que la précédente en compte 9).

L'armature d'un auvent rudimentaire en forme d'appentis est visible sur le devant du pignon : il consiste en un portique sur lequel est posé le bout d'un chevron.dont l'autre bout repose sur une perche horizontale attachée par des ficelles à l'extrémité des lattes de la toiture ! Il suffit de rajouter deux chevrons latéraux et de jeter par dessus une bâche pour être protégé du soleil.

Sur une table adossée au pignon, la compagne du gardian fait la vaisselle ou la cuisine. Le profil d'une jeune personne en chignon se dessine derrière elle ainsi que la tête d'un deuxième cheval un peu plus loin.

Le gouttereau de la cabane est protégé par une barrière formée d'un tronc lisse cloué sur des montants en bois fichés dans le sol. La même protection existe de l'autre côté : si elle n'est pas visible ici, elle l'est sur une autre carte postale (cf infra). Peut-être s'agit-il aussi de barrières où attacher la monture.

Le gardian, solidement campé sur son cheval, tient à la main son ficheiroun, longue gaule de frêne ou de châtaignier terminée par un trident en fer et servant de pique.

(1) Cette citation du poème Mireille de Mistral, fait allusion au personnage d'Ourrias, bouvier de Camargue, à moitié sauvage et fort comme un bœuf (« Il avait du bœuf la stature »).

(2) Dans cette ultime rangée, la plus large car exempte de recouvrement, l'extrémité du roseau est dirigée vers le bas, contrairement à ce qui se fait pour les rangées en dessous.

 

Document No 3

Carte postale du début du XXe siècle.
Légende : 3 Coutumes et Courses de Taureaux à la « Provençale ».
Les « Gardians » sont chargés non seulement de surveiller
 le troupeau dans les pâturages, mais encore de conduire
dans les villages les taureaux qui serviront à la Course.
Les « Gardians » sont généralement d'excellents cavaliers.
Editeur : Nîmes B. Bernheim photo.-edit.

Cette deuxième vue de la cabane tout en sagne de la manade de l'Amarée montre un détail qui était coupé par le cadrage de la vue précédente : la souche de cheminée en dur qui se profile en haut du versant éloigné de la toiture, au niveau de la paroi intérieure du pignon-façade.

La jeune personne souriante, revêtue d'un châle et portant un chignon caractéristique des années 1900, remet au gardian son trident et sa musette. Derrière elle, sur un piquet, est accroché un manteau ou une cape. Le gardian porte des bas de toile (pour se protéger de .la rosée du matin dans les hautes herbes).

Un œil observateur a vite fait de repérer que notre jeune femme n'est autre que celle qui pose également dans la carte à la « Jeune Saintine GENEVIVO » reproduite plus haut : même visage juvénile et souriant, même châle.

 

Document No 4

Carte postale du début du XXe siècle.
9. EN CAMARGUE - Mas de l'Amarée - Gardian Sellant son Cheval
Editeur : B. F. C
HALON-S- S AONE.

Cette nouvelle vue de la cabane entièrement végétale du mas de l'Amarée, nous laisse entrevoir la partie antérieure de la barrière (jusque là cachée) qui protégeait le gouttereau éloigné.

La toile jetée sur les deux chevrons joignant le portique de l'auvent à la perche placée horizontalement contre le pignon-façade, est vraisemblablement celle qui protège habituellement l'embrasure extérieure de l'entrée contre le soleil.

La tenue du gardian – veste sombre, jambières (ou gamaches) en étoffe de laine à carreaux, chapeau valergue (1) – n'est pas sans évoquer celle que devait mettre en avant le marquis de Baroncelli, locataire du mas de l'Amarée à l'époque, pour donner un peu plus de lustre à ce qui n'était qu'une tenue de travail d'ouvrier agricole. D'ailleurs, il n'est pas exclu que ce soit le marquis lui-même qui pose pour le photographe.

(1) En provençal valergo, chapeau en feutre, à larges bords, fabriqué à Lunel dans l'Hérault et popularisé par Frédéric Mistral. Il était porté pour se prémunir d'une insolation.

 

Document No 5

Carte postale du début du XXe siècle
Légende : 10. En CAMARGUE. – Gardian et son Cheval.
Editeur : B. F. C
HALON-S- S AONE .

Cette  quatrième et dernière vue de la cabane tout en sagne du mas de l'Amarée nous fait découvrir non seulement l'autre côté de l'édifice mais aussi la totalité de celui-ci. On distingue bien l'arrondi de la croupe au-dessus de l'abside.

Un panier est suspendu au portique de l'auvent, dont on découvre ainsi une nouvelle fonction.

On remarquera que le cheval n'est pas le seul à avoir des sabots !

 

Document No 6

Photo du début du XXe siècle.
Source : (de) Flandresy Jeanne, Charles-Roux Jules, Mellier Etienne, Le livre d'or de la Camargue, tome I, Le pays; les mas et les châteaux; le Rhône camarguais, Librairie A. Lemerre, Paris, 1916, 437 p.

Cette vue rapprochée du pignon de la cabane entièrement végétale du mas de l'Amarée, révèle un état vraisemblablement antérieur à celui visible sur les quatre photos précédentes. L'auvent est en effet de structure différente : il comporte un portique érigé tout contre le pignon, et à peine plus élevé que le portique plus avant. Quelques chevrons sont jetés de l'un à l'autre. Les sablières sont liées aux poteaux par de la ficelle ou bien prises dans un enfourchement.

Autre détail à noter : une toile accrochée en haut de l'entrée, protège celle-ci du soleil et des moustiques. C'est sans doute cette même toile que l'on voit, pendant aux chevrons du portique dans la carte au « Gardian Sellant son Cheval ».

 

Document No 7

Il n'est pas difficile de savoir d'où l'auteur de ce chromo du début du XXe siècle a puisé son inspiration.

Pour la cabane, il s'est appuyé sur celle de la carte postale ancienne « En CAMARGUE. - Gardian et son Cheval » mais non sans réduire le nombre de rangées de javelles de sagne sur le versant de toiture.

Pour le cheval, il a pris celui de la carte postale ancienne « En CAMARGUE. - Mas de l'Amarée – Gardian Sellant Son Cheval », se contentant de faire flotter la queue de l'animal vers la droite. Au passage, du rideau de porte qui pendouille sur l'auvent, il a fait une bâche.

Pour le gardian, il s'est inspiré de la posture du gardian de cette même carte, mais en remplaçant la veste et les jambières par des vêtements plus conformes à la tenue de travail d'un gardian (bas de toile, taillole (1) autour de la taille, chemise).

Pour la compagne du gardian, il est allé chercher la jeune femme de la carte  « Coutumes et Courses de Taureaux à la Provençale », mais en en raccourcissant la jupe, en lui mettant un tablier et en faisant voleter le tout dans le même sens que la queue du cheval. Si bien qu'on a l'impression que le vent souffle dans le sens pignon - abside, ce qui est contraire à la réalité camarguaise puisque l'abside est toujours face au mistral. Mais qui s'en soucie ?

(1) En provençal taiolo, ceinture de drap que l'on enroulait autour de la taille.

 

Document No 8

Carte postale du début du XXe siècle (dos divisé).
Légende : 3806 - Manade des Frères Desfonds 
Le gardian tenae (sic) d'hiver.
Editeur : Phototypie E. Lacour. - Marseille.

Dans cette vue de la manade des frères Desfonds à Port-Saint-Louis-du-Rhône, l'arrière-plan est occupé par un ensemble hétéroclite de bâtisses utilitaires. De gauche à droite : l'avant d'une cabanette en planches, le pignon d'une cabane en sagne dont les deux pans de toiture n'ont guère plus de 15° de déclivité, la souche de cheminée et le faîtage d'une toiture en sagne, un petit enclos carré délimité par quatre piquets et des cloisons de sagne, et enfin la croupe arrondie d'une haute toiture en sagne qui domine toutes les autres (en passant, notons que le ciel a été découpé assez maladroitement par l'imprimeur).

On remarque que la tenue du gardian (en particulier sa casquette) est bien loin des canons vestimentaires cowboyesques qu'allait préconiser ultérieurement le marquis de Baroncelli. Notre bouvier de Camargue a, malgré la pose, l'allure sobre et digne d'un ouvrier agricole en ce début du XXe siècle.

 

Document No 9

Carte postale du début du XXe siècle.
Légende : 104 - Manade des Frères Desfonds - A la Cabane, tout le personnel de la Manade.
Editeur : P. Ruat, édit., Marseille.

L'intérêt de cette vue est moins les personnes qui posent autour d'une table à la demande du photographe que la haute et longue toiture de chaume de roseau qui se profile à l'arrière. S'agit-il de la « Cabane » dont parle la légende de la carte postale ? En tout cas, ses dimensions l'apparentent davantage à une bergerie qu'à une habitation de gardian du début du XXe siècle. On note en effet une vingtaine de rangées de javelles de sagne sous la chemise sommitale, alors que les cabanes précédentes en comptent moitié moins.

 

Document No 10

Cabane de vanniers dans les oseraies des bords du Rhône.
Source : Le livre d'or de la Camargue.

Si l'on ne peut manquer de constater que l'édifice suit le plan classique de la longère terminée à un bout par un pignon droit et à l'autre bout par une abside coiffée d'une croupe, on a toutefois du mal à se faire une idée précise et des matériaux employés pour les murs et des détails architecturaux. Une chose est sûre : la haute et longue bâtière est couverte de sagne dont en compte jusqu'à 13 rangées de javelles sous le faîtage blanchi au mortier de chaux (dans la cabane du gardian Dagan, immortalisée par la carte postale du début du XXe siècle, il n'y en a que 9).

L'entrée du bâtiment se découpe dans la partie gauche du pignon-façade, décalage dont la raison est peut-être l'existence d'un poteau de faîte médian ou la présence d'une cheminée adossée contre la paroi intérieure de la partie droite (cependant on ne distingue aucune souche de cheminée qui corrobore la chose).

Les personnes qui ont pris la pose pour le photographe devaient appartenir aux diverses familles qui cohabitaient dans cette cabane.

Document No 11

Cabane en bordure du Rhône aux Salins-de-Giraud.
Source : Le livre d'or de la Camargue.

Vision rare que cette chaumière camarguaise dont l'entrée a été réservée dans un des gouttereaux, entraînant à son niveau le surhaussement de la rive de la toiture de roseau. On peut s'interroger sur la raison de ce parti contraire à la solution classique de l'entrée en pignon : peut-être faut-il incriminer un pignon trop étroit pour accueillir à la fois une entrée et une cheminée qui lui soit adossée intérieurement. La présence de cette dernière se devine à la souche qui se dresse en haut de l'un des rampants et à l'opposé de la croix prolongeant la croupe.

Les parois latérales et arrière de l'édifice sont en matériaux végétaux. On note six rangées de javelles de sagne en dessous du blanc du mortier de chaux recouvrant le tiers supérieur de la toiture. L'édifice est donc assez bas.

Le cavalier ne ressemble pas à un  gardian. Il semblerait qu'il monte à cru.

 

De ce panorama photographique, on peut conclure qu'il subsistait encore, au tournant du XXe siècle, quelques cabanes camarguaises entièrement végétales, servant d'habitation permanente ou temporaire à un petit peuple de travailleurs. Ces cabanes allaient disparaître, et du paysage et des cartes postales, à partir de la deuxième décennie du XXe siècle, pour être remplacées par leurs sœurs plus évoluées, à pignon maçonné, confinées désormais au rôle de « cabane de gardian ».

À SUIVRE


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© CERAV
Le 6 juillet 2008 / July 6th, 2008 - Revu et augmenté le 11 septembre 2008 / Revised on September 11th, 2008

Références à citer / To be referenced as: :
Christian Lassure, L'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle d'après des cartes postales et photos anciennes (The evolution of the Camarguaise hut in the 20th century as shown in old postcards and photos),
I - Cabanes entièrement en roseau des années 1900 (Huts entirely built of reed thatch of the 1900s), http://www.pierreseche.com/cabanes_camarguaises.htm,
6 juillet 2008

I - Cabanes entièrement en roseau des années 1900
II - Le mas de l'Amarée et ses deux cabanes
III -Les cabanes du premier mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer
IV - Les cabanes du deuxième mas du Simbèu aux Saintes-Maries-de-la-Mer
V - Cabanes et maisons de pêcheurs en Camargue
VI - Les « Cabanes de Cacharel »  aux Saintes-Maries-de-la-Mer
VII - Cabanes classiques
VIII - Intérieurs de cabanes
IX - Van Gogh et les chaumières saintines
X - Cabanes du front de mer aux Saintes-Maries-de-la-Mer
XI - Cabanes hôtelières et maisons à la gardiane
XII- Vocabulaire architectural de la chaumière camarguaise

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