L'ARCHITECTURE VERNACULAIRE

TOME 36-37 (2012-2013)

 

ISSN 2494-2413

 
     

Christian Lassure

LES CABANES DE SALINIERS À SALIN-DE-GIRAUD (ARLES, BOUCHES-DU-RHÔNE)
D'APRÈS DES CARTES POSTALES ANCIENNES

 

Résumé

Des cabanes à toiture de roseau des marais ou sagne sont observables sur des cartes postales anciennes du village de Salin-de-Giraud sur la commune d'Arles, dans les Bouches-du-Rhône. Ces bâtiments, dont on chercherait en vain aujourd'hui la trace sur le terrain, servaient de logements à des ouvriers travaillant dans les entreprises exploitant le sel marin. L'examen de ces cartes postales permet de faire ressortir quelques-unes des caractéristiques architecturales de ces cabanes malgré le caractère accessoire et furtif de leur figuration.

Abstract

Reed-roofed huts can be seen to appear in old postcards of the village of Salin-de-Giraud in the commune of Arles, Bouches-du-Rhône. These edifices, of which not a single physical trace is left today, were built as lodgings for the workers employed by the local salt companies. The perusal of these postcards has revealed some of the architectural features of the huts in spite of the latter remaining confined to the background by photographers.

 

Introduction

En dehors des Saintes-Maries-de-la-Mer [1] et de Fos-sur-Mer [2], une autre agglomération camarguaise où des cartes postales anciennes entretiennent le souvenir de cabanes à toiture de sagne urbaines et péri-urbaines, est celle de Salin-de-Giraud, village créé sur la commune d'Arles en 1856.

Si, en 1914, il y avait 22 cabanes à toiture de sagne, habitées par des ouvriers saliniers (ou sauniers) [3], il serait vain aujourd'hui d'y chercher une quelconque cabane salinière : déjà en 1943, il n'en restait plus qu'une d'après la carte des « Cabanes et bergeries en Camargue, en 1943 », publiée dans le volume Provence du Corpus de l'architecture rurale française [4]. L'ethnologue camarguais Carle Naudot (1880-1948) déclarait pour sa part en avoir connu une cinquantaine avant leur démolition en 1936 [5].

Nous nous proposons d'examiner les diverses cartes postales anciennes du village où apparaissent des exemples de cet habitat ouvrier et d'en tirer des enseignements quant à leur architecture et à leur évolution.

CARTE POSTALE 1

Carte postale noir et blanc des années 1900.
Légende au recto : SALIN-DE-GIRAUD.
Editeur : non indiqué (verso divisé, avec pour seule mention « CARTE POSTALE».).

Ces cabanes s'échelonnent le long d'un chemin, leur pignon-façade tourné vers celui-ci. Avec leurs murs en dur, leur toiture pentue alignant une douzaine de rangées de javelles de sagne, leur chape d'enduit à la chaux habillant le faîtage, leur croix absidiale, elles ressortissent du type architectural classique.

Sur les deux premières, la couverture de sagne s'arrête au ras du pignon et une couche d'enduit à la chaux a été soigneusement appliquée sur les rampants. Les occupants ont tiré parti de la seule possibilité d'extension que présente la cabane camarguaise classique : dans le prolongement du pignon, d'où ces appentis de bric et de broc dressés devant les deux cabanes les plus proches.

Agrandissement de détail : la cabane de gauche avec son appentis.

 

Agrandissement de détail : la cabane de droite avec son appentis.

CARTE POSTALE 2

Sur une carte plus récente (des années 1920 d'après la bordure blanche et la teinte), on aperçoit, à l'intérieur même du site industriel, deux cabanes tout à fait classiques, de même orientation, au pignon-façade maçonné, à la chape faîtière blanche et à la souche de cheminée en tôle. On note huit ou neuf rangées de sagne sur les versants. Sur la cabane la plus éloignée, on aperçoit une fenêtre latérale.

Carte postale des années 1920 (bordure blanche et teinte sépia).
Légende au recto : SALIN-DE-GIRAUD (B.-du-R.) – Vue des Salins.
Éditeur : Lyzon.

CARTE POSTALE 3

Carte postale noir et blanc du début du XXe siècle.
Légende au recto : SALIN-de-GIRAUD - Le Roulage du Sel.
J. Charrier. photog.-éditeur. Arles-sur-Rhône.
L'expéditeur de la carte a inscrit la date (26/8/06) à même le recto et signé à la suite.

Malgré la faible qualité de notre reproduction, on distingue, à l'arrière-plan de l'aire de roulage du sel, les pignons d'une rangée de cabanes salinières dont certaines ont un appentis en planches accolé contre leur pignon-façade.

CARTE POSTALE 4

Carte postale noir et blanc de la fin des années 1910.
Légende au recto : SALIN DE GIRAUD – Gerbes de Sel.
Éditeur : information non disponible.

Au centre de la photo, on discerne, sur un fond d'arbres, une cabane de sagne reconnaissable à sa chemise sommitale enduite à la chaux. Son pignon-façade comporte, dans sa partie triangulaire, une sorte d'oculus au-dessus
 d'un entrait apparent. Il est difficile d'en dire plus.

CARTES POSTALES 5,  6 ET 7

Carte postale du début du XXe siècle.
Légende au recto : 8. - SALIN DE GIRAUD. - Arrivée du train en gare.
Collection Poirey.
Verso divisé avec,
- à droite : Monsieur Girard / mécano de Dufour / Tunis-Hôtel / Tunis ;
- à gauche, sous l'intitulé « Correspondance », Amitiés. / Pertus-Eméric ;
le tout tapé à la machine.
Cachets de la poste de Tunisie, à peine lisibles.

L'intérêt du photographe pour l'arrivée en gare du petit train de Salin-de-Giraud nous vaut cette vue où une bonne partie du premier plan est occupée par une cabane de sagne dont la particularité est d'être recouverte, de pied en cap, d'un copieux enduit à la chaux. Même la pointe à l'arrière n'a pas échappé à ce traitement. Sans doute la toiture est-elle ainsi plus étanche et mieux protégée des atteintes extérieures mais qu'advient-il alors de l'aération intérieure ?

Cabane et gare se retrouvent en position symétriquement inversée dans une autre carte postale de même époque : gare en gros plan dans la partie gauche de la carte, petite silhouette pâlotte du pignon de la cabane dans la partie droite.

Carte postale de teinte sépia du début des années 1910 (le cachet de la poste indique l'année (19)12).
Légende au recto : 6. – Gare de Salin-de-Giraud (B.-du-R.) (l'inscription sur le pignon de la gare, « LE SALIN DE GIRAUD », apparemment renvoie par son libellé – article défini, traits d'union absents) au lieu d'exploitation même et non au village).
H. Granier, éditeur, Salin-de-Giraud (B.-du-R.)

Curieusement, l'application d'un enduit à la chaux sur la totalité de la toiture est une pratique que l'on rencontre dans un autre habitat populaire, celui des trulli des Pouilles italiennes. À preuve cette étonnante carte postale des années 1950 représentant une maison à trulli de Ceglie Messapica dans la province de Brindisi : les quatre cônes ont été enduits d'une couche plus ou moins épaisse pour combattre les infiltrations d'eau de pluie. Par delà les frontières, mêmes maux, mêmes remèdes.

Carte postale noir et blanc des années 1950 (a voyagé en 1962).
Légende au recto : Ceglie Messapico - Trulli (lire Messapica).
Éditeur : information non disponible.

CARTE POSTALE 8

Carte postale du début du XXe siècle (le cachet de la poste de Salin-de-Giraud donne la date du 28-12-11, soit le 28 décembre 1911).
Légende au recto : Cie Péchiney - Usine vue du canal.
Éditeur : information non disponible.

La cabane de sagne bordant le canal n'est pas sans susciter quelque curiosité : sa hauteur et sa largeur sont plus importantes que ce qui est de règle, donnant l'impression d'une extension bilatérale. Quoi qu'il en soit, elle a les attributs de la cabane classique : chape d'enduit recouvrant le faîtage, rangées successives de manons sur les versants de toiture, pointe de l'arbalétrier de croupe à l'arrière.

La partie droite de la façade a été faite (ou refaite) en briques ainsi que la souche de cheminée, sans doute pour éviter les risques d'incendie.

Conclusion

Il faut bien reconnaître que ces sept cartes postales où apparaissent des chaumières ne livrent que quelques maigres renseignements architecturaux et morphologiques. Les cartes sont trop peu nombreuses, mais surtout  les édifices sont, à une exception près, vus de trop loin : le détail échappe de ce fait à l'observation.

On peut cependant faire quelques constatations sur les moyens auxquels ont recouru les habitants pour agrandir leur cabane :
- édification d'un appentis en planches, à une seule pente, contre le pignon-façade (alors qu'il existe la possibilité de bâtir un nouveau pignon en avant du pignon initial et de prolonger goutterots et versants de toiture, de façon à obtenir une nouvelle pièce) [6] ;
- extension latérale des versants (un seul cas observé), solution envisageable uniquement si la cabane jouit en même temps d'un pignon élevé et de versants peu pentus.

Une autre constatation : les cabanes salinières se rencontrent plus souvent en rangée qu'isolées, et lorsqu'elles sont en rangée, elles sont parallèles entre elles, tous les pignons étant orientés dans la même direction. On peut penser que cette disposition tient au fait qu'elles ont été construites en série, en un seul chantier, pour servir de logements aux ouvriers de la société Péchiney. Il existe d'ailleurs une carte postale de l'âge d'or, montrant un alignement d'une douzaine de ces logements disposés côte à côte, en bordure d'un vaste espace désert.

Carte postale du début du XXe siècle.
Légende au recto : SALIN DE GIRAUD (Cie Péchiney) - Les Cabanes.
Éditeur : Edit. Bonifay.

Pour obtenir des informations supplémentaires, il faut se tourner vers d'autres documents photographiques, en l'occurrence les clichés pris par l'ethnologue camarguais Carle Naudot de son vivant et conservés par le parc naturel régional de Camargue. À titre d'exemple, nous avons pris le cliché d'une cabane salinière dont la particularité est d'avoir un pignon en dur.

 Cliché de Carle Nodot © Musée de la Camargue, parc naturel régional de Camargue.

Cette photo, prise vers 1938, fige pour la postérité une cabane où logeait un ouvrier du sel de la société Solvay [7]. L'intérêt architectural de l'édifice réside principalement dans son pignon-façade, réalisé en assises réglées de carreaux [8] en pierre calcaire. On peut penser qu'il s'agit là d'un progrès technique, justifié par la présence d'une cheminée adossée à la face interne du pignon. Les rampants sont légèrement surélevés par rapport aux versants de toiture couverts en sagne si bien que le pignon donne l'impression d'un décor plaqué pour masquer la bâtisse végétale. Malgré cette façade en dur, la présente chaumière ne se hisse pas au niveau de la maison ouvrière en briques, également présente à Salin-de-Giraud.

D'autres photos sont à exploiter mais cela serait sortir du cadre de la source documentaire – la carte postale ancienne – que nous avons délimitée pour cet article.

NOTES

[1] Cf. Christian Lassure, L'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle d'après des cartes postales et photos anciennes,
IV - Cabanes du front de mer aux Saintes-Maries-de-la-Mer, http://www.pierreseche.com/cabanes_du_front_de_mer.htm, 26 janvier 2009,
et  IX - Van Gogh et les chaumières saintines, http://www.pierreseche.com/chaumieres_villageoises.htm, 2 décembre 2008.

[2] Cf. Christian Lassure, Les cabanes de sagne de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) d'après des cartes postales anciennes, http://www.pierreseche.com/cabanes_de_fos-sur-mer.htm, 6 novembre 2010.

[3] Information rapportée par Jean-Luc Massot dans Maisons rurales et vie paysanne en Provence, Serg, 1975, p. 83.

[4] Jean-Luc Massot, op. cit., p. 73.

[5] Carle Naudot, Camargue et gardians, Parc naturel régional de Camargue, 1977, 213 p. (ouvrage posthume, terminé en 1948), pp. 47-52 (LA CABANE), en part. p. 48.

[6] Cf Christian Lassure, L'évolution de la cabane camarguaise au XXe siècle d'après des cartes postales et photos anciennes,
VII - Cabanes classiques, http://www.pierreseche.com/cabanes_classiques.htm, 30 octobre 2008, en part. photo 17,
et VI - « Les Cabanes de Cacharel » aux Saintes-Maries-de-la-Mer, http://www.pierreseche.com/cabanes_de_cacharel.htm, 12 octobre 2008, en part. photo 11.

[7] Implantée à Salin-de-Giraud depuis 1896, la société belge Solvay fabriquait à partir du chlorure de sodium de la soude caustique nécessaire à la fabrication du savon de Marseille.

[8]  Au sens strict, un carreau est une pierre dont la longueur se trouve dans l'axe longitudinal du mur et qui repose sur son côté le plus étroit (c'est-à-dire de chant). On dit aussi « pierre en carreau », cf. Christian Lassure, La maçonnerie à pierres sèches : vocabulaire, http://www.pierreseche.com/vocabulaire_pierreseche_C.html, 2 août 2002.


Pour imprimer, passer en mode paysage
To print, use landscape mode

© CERAV

Références à citer / To be referenced as:

Christian Lassure

Les cabanes de saliniers à Salin-de-Giraud (Arles, Bouches-du-Rhône) d'après des cartes postales anciennes

L'architecture vernaculaire, tome 36-37 (2012-2013)

http://www.pierreseche.com/AV_2012_lassure.htm

16 avril 2012

L’auteur :

agrégé de l'université, professeur honoraire, Christian Lassure est archéologue et ethnologue.

sommaire tome 36-37 (2012-2013)          sommaire site architecture vernaculaire