DES VESTIGES DE L'APICULTURE ANCIENNE :

LES ABRIS À ABEILLES DE TOUROUZELLE (AUDE)

On the remnants of the beekeeping of old: the bee shelters of Tourouzelle, Aude

Jean Courrènt


L’abeille a toujours suscité une grande passion, et l’on découvre encore les vestiges des aménagements destinés à protéger les ruches contre les intempéries et les prédateurs. Mais leur recherche est aujourd’hui rendue bien difficile car la garrigue se ferme de plus en plus : le pin, la garrouille, les ronciers recouvrent ces constructions fragiles que le pied du chasseur ou du promeneur a grandement contribué à ruiner. Aussi, les vues aériennes ne sont-elles d’aucun secours.
 
De plus, comme ils sont abandonnés depuis un demi-siècle, leur usage ancien est généralement ignoré de leur propriétaire même. L’interroger s’avère le plus souvent décevant. Il faut alors prospecter le long des sentiers de randonnée, et faire confiance au hasard. Parfois, les incendies désastreux de l’été, font réapparaître ces abris oubliés. Il n’est de mal dont il ne puisse naître un bien !
 
À Tourouzelle, en parcourant le sentier de la pierre sèche, on va d’un type de rucher bâti à un autre, et l’on découvre que l’apiculture y était l’objet de soins particulièrement attentifs.

1. Les abris à abeilles

Ce sont les plus simples. Ils se fondent si bien dans le paysage lithique qu’ils ne retiennent généralement pas notre attention. Le plus souvent formés de deux murs d’environ un mètre de hauteur, montés à angle droit, ils étaient destinés à protéger les bucs contre les coups de vent de Cers.
 
Le lieu-dit « Les abeilles », signalé sur le cadastre de 1833, et qui, par chance, vient d’être dégagé à l’occasion d’un défrichement, pourrait indiquer une activité apicole importante, probablement à caractère commercial.
 
La confusion de vocabulaire entre abelha (abeille) et oelha (brebis) est toujours à craindre mais aucune trace de bergerie n’ayant été relevée dans les environs, l’existence ancienne d’un grand rucher peut donc expliquer le nom du lieu-dit. Il s’agit d’un abri sous une barre rocheuse qui pouvait en effet protéger de trente à quarante bucs, ce qui représente une production dépassant de beaucoup les besoins d’une famille et que l’on peut probablement mettre en relation avec le commerce narbonnais.

Lieu-dit « les Abeilles » : L’avancée du rocher formait un abri naturel pour des bucs rangés le long d’une banquette bordée de grosses pierres. Un passage, visible au premier plan, avait même été prévu et l’on retrouve encore quelques traces de mortier entre les pierres qui le délimitent. Pour couper le vent de Cers, la protection devait sans doute être complétée, côté Est,  par des arbustes (photo : février 2006).

L’abri à abeilles de La Bade, par contre, est tout à fait traditionnel par la hauteur de ses murs (110 cm) et par ses dimensions (170 x 280 intérieur), avec la particularité d’avoir un second mur de retour, à droite, destiné à protéger le rucher contre les débordements du ruisseau qui le longe. La longueur de l’abri permettait le logement d’une demi-douzaine de bucs. Une récolte d’une trentaine de kilos de miel était alors possible, ce qui était bien suffisant pour une famille et permettait même quelques cadeaux.
 
Une touche personnelle avait été apportée à cette réalisation avec le long décrochement à usage d’étagère, dans le mur gauche, et la lause engagée dans la paroi du fond, qui devait quand même gêner lors des interventions derrière les ruches. Il est de petits détails qui marquent plus la passion que la recherche pratique. C’est assez souvent le cas dans les  ruchers des apiculteurs amateurs. 

L’abri à abeilles de la Bade : Les bucs étaient posés directement sur le sol pierreux, probablement sur une lause. La longueur de l’abri permettait le logement d’une demi-douzaine de ruches.

L’abri de la Petite-Bade, aménagé avec un soin extrême au bout d’un long mur d’épierrement qui enchâsse également les deux pièces d’une cabane, est aussi un petit rucher familial.

Tout à fait traditionnel par ses dimensions et son exposition au sud, il présente la particularité d’avoir été surélevé de 60 cm, sans doute pour protéger les abeilles contre le passage des chèvres et des moutons susceptibles de bousculer les bucs.

L’abri de la Petite-Bade

L’enclos à abeilles de Gléon est la forme la plus élaborée de l’abri à abeilles. Il s’agit d’un rucher de rapport, probablement aussi important que celui du lieu-dit « Les Abeilles », mais beaucoup plus organisé. Une claie devait fermer la petite porte par laquelle on accédait aux bucs alignés sur des laisses. Ce type d’aménagement, très rare dans notre région, protégeait un rucher déjà important, contre le vent sans doute, mais plus encore contre les  brebis de la « borie de Gléou » qui ne se trouve qu’à une centaine de mètres.

L’enclos à abeilles de Gléon (en 2006)

2.  Les murs à abeilles

Également préconisé par Columelle, agronome latin du premier siècle de notre ère, il s’agit d’une autre construction qui a profité des défrichements des XVIIIe et XIXe siècles. Dans les murets constitués lors des épierrements, ont été installées des petites loges d’une quarantaine de centimètres de profondeur et de largeur, sur un petit mètre de hauteur, conçues pour protéger les ruches contre les intempéries et les divers prédateurs. Contre le fond généralement plat s’appuyait le buc « quatre-planches » employé communément dans la région. Le bas était constitué d’une lause, surélevée d’une dizaine à une vingtaine de centimètres, sur laquelle reposait la ruche. C’était là, véritablement, le rucher-passion dont on retrouve un très bel exemple, non loin de Tourouzelle, au Plô de Maurou, entre Conilhac et Escales. Avec ses vingt-trois niches, il est un important vestige d’une apiculture de rapport qui a dû être particulièrement prospère dans la deuxième moitié du XIXe siècle, voire au tout début du XXe.
 
L’assostat des Moulax (1)
 
À Tourouzelle, il faut voir l’assostat qui a bien pu protéger des abeilles, contre le mur de soutènement d’une vigne, au Moulax. Il rappelle celui, plus traditionnel, qui tourne le dos au vent de Cers, non loin de la cabane de la Petite-Bade, mais sa hauteur par trop réduite (70 cm dans le fond et 98 à l’ouverture), son orientation au sud, l’absence de banquette et le soin avec lequel le sol a été surélevé d’une vingtaine de centimètres, sur toute sa surface, font que l’on y situe plutôt les deux bucs d’un petit rucher familial.
 
Évidemment, comme le rappelle Henri Pellegrini, « les aménagements ruraux peuvent avoir servi successivement ou en même temps à deux fonctions complémentaires ou différentes ». Alors, assostat pour les hommes ou protection pour les abeilles ? Louis Mariou n’y avait-il pas encore, dans les années 1930, quatre ou cinq ruches Dadant, de part et d’autre de cet abri devenu trop petit pour recevoir des ruches à cadres modernes ?

L’assostat des Moulax

NOTES

(1) Assostat : « La tradition orale populaire y voit  un abri temporaire, pour un homme, bûcheron, charbonnier, berger ou agriculteur, lorsque l’homme est surpris par l’orage ou tout simplement pour se reposer ou se mettre à l’abri le temps du repas ou de la sieste ». Henri Pellegrini, Assoustas et cargadous, A.S.E.R. du Centre-Var, Pierre Sèche – Regards croisés, 2000, p. 101.

Bibliographie de Jean Courrènt

- Les ruches-placards du département de l'Aude, dans Bâtir pour les abeilles. L'architecture vernaculaire en agriculture traditionnelle, Actes des Rencontres de Saint-Faust, 14, 15 et 16 novembre 1998;
- Pour une histoire du miel de Narbonne, dans Abeille et Beauté, Actes des 2es Rencontres de Saint-Faust, 2000;
- Les ruchers-placards dans l'Aude, dans Les ruchers dans les murs, maisons des abeilles, ruchers-placards, abris-ruchers en Provence et en Languedoc, Les cahiers de Salagon 5, Les Alpes de lumière, 2002;
- Apis mellifera et le climat : L'écotype "narbonnais", dans Les Cahiers d'Apistoria, n° 1, 2002;
- Bâtir pour les abeilles, dans l'Aude, dans Les Cahiers d'Apistoria, n° 2, 2003;
- Dans les bâtiments même de l'exploitation : les ruches en maçonnerie ou ruches-placards, supplément aux Cahiers d'Apistoria n° 3; 2004;
- Quand l'apiculture audoise changea de siècle, dans Les Cahiers d'Apistoria, n° 4, fascicule A, 2005.
 


Pour imprimer, passer en mode paysage
To print, use landscape mode

© Jean Courrènt (05, rue Jean Moulin - 11100 MONTREDON-CORBIERES)

Références à citer :

Jean Courrènt
Des vestiges de l'apiculture ancienne : les abris à abeilles de Tourouzelle (Aude)
http://www.pierreseche.com/vestiges_apicoles_tourouzelle.htm
22 août 2006

Textes sur les constructions apicoles en pierre sèche dans le présent site

1 - Raoul M. Verhagen, Un aspect de l'apiculture du passé : les niches à ruches
2 - Jean Courrènt, Le mur à abeilles d'Armissan (Aude)
3 - Jean Courrènt, Abri sous encorbellement à Durban-Corbières (Aude)
4 - Jean Courrènt, Des vestiges de l'apiculture ancienne : les abris à abeilles de Tourouzelle (Aude)
5 - Christian Lassure, Apistoria, cahier No 1
6 - Christian Lassure, Les ruchers dans les murs (compte rendu)
7 - Michel Royon, Photos d'enclos à abeilles à  La Brigue et Tende (Alpes-Maritimes)
8 - Jean Laffitte, Le rucher en pierre sèche des Blaquières à Mons (Var)
9 - Christian Lassure, Le rucher en pierre sèche de la Combe à la Serpent, à Bèze (Côte-d'Or)
10 - Christian Lassure (texte), Jean Laffitte (photos), Le « rucher de Giono » au Contadour (Alpes-de-Haute-Provence)

page d'accueil           sommaire publications