L'ARCHITECTURE VERNACULAIRE

TOME 38-39 (2014-2015)

 

ISSN 2494-2413

 
     

Jean Courrènt

UNE RUCHE-CERCUEIL AU LIEU-DIT JUGNES À PORT-LA-NOUVELLE (AUDE) ?

 

Résumé

Les murs en pierre sèche des garrigues du Sigeanais, au sud de Narbonne, conservent nombre de niches de tailles et d’orientations diverses dont il se dit localement qu’elles auraient servi à remiser des outils, abriter la bouteille d’eau fraîche ou la musette du repas, de niche pour le chien, à moins qu’il ne s’agisse d’une garenne, mais une interrogation subsiste quant à diverses loges basses et profondes d’un mètre ou plus qui auraient pu servir à abriter, non plus quelques outils, mais plutôt la ruche couchée de nos voisins catalans.

Abstract

The dry stone walls of the Sigeanaise garrigues (scrub land) to the South of Narbonne still boast a number of recesses of various sizes and orientations that are said locally to have been used to store agricultural tools, keep a bottle of water or a midday snack from the heat, shelter a dog or even a warren. However, the question remains whether various low-lying recesses one metre deep or more may have been used to store not just a few tools but also the horizontally laid beehive of our Catalan neighbours.

 

Le domaine de Jugnes se trouve au sud de Narbonne, le long de la route qui conduit de Port-la-Nouvelle à La Palme, en limite de garrigue et de la plaine marécageuse. Des carriers attirés par le chantier de la construction du port s'installèrent fin XIXe dans la Garrigue-Haute qui domine la propriété. Ils y ont bâti de modestes barracòts (*) qu’accompagnent encore les vestiges du petit potager et du rucher nécessaires à une vie en autarcie. C’est dans le mur de clôture de l’un de ces jardins qu’avait été aménagée la niche qui a retenu l’attention de Marc Pala et de Robert Masquet [1].

La niche de Jugnes

Son orientation sud à 180°, sa position à 30 cm du sol, son emplacement en bordure de jardin assez ordinaire pour la ruche familiale, le voisinage de la garrigue à romarin sont des conditions traditionnellement présentées comme favorables à l’installation d’un essaim (fig. 1, fig. 2).

Fig. 1 : la niche de Jugnes (relevé de Marc Pala).

 

Fig. 2 : la niche de Jugnes (photo Robert Masquet).

Les dimensions de cette logette parallélépipédique (50 x 50 cm pour une profondeur de 130) la différencient pourtant des abris à abeilles plus communément aménagés dans les murs d’épierrement. Prévus pour recevoir un buc (une ruche) en bois, ils mesuraient, en effet, si l’on en juge par les niches d'Armissan, de Leucate et de Treilles (fig. 3, fig. 4, fig. 5), 40 à 64 cm de largeur, 80 à 85 de hauteur, 45 à 75 de profondeur. La niche de Jugnes, si tant est qu’elle a pu servir de logement à un buc, ne pouvait se concevoir que pour la ruche horizontale dite ruche-cercueil.

Fig 3 : l'abri d'Armissan-Trialbe (avec son buc) (photo Jean Courrènt).

 

Fig. 4 : niche à Leucate, entre deux parcelles de vignes (larg. : 64 cm, haut. : 85 cm, prof. : 75 cm ; seuil de 20 cm ; hauteur du mur : 130 cm) (photo Jean Courrènt).

 

Fig. 5 : niche de Treilles-Lauzinet (S.E. 130°) ; larg. : 50 cm, haut. : 82 cm ; prof. : 60 cm ; hauteur du mur : 120 cm) (photo Jean Courrènt).

La ruche horizontale dite ruche-cercueil

C’est notre buc en planche utilisé en position couchée. M. de Joannis l’avait présentée, en 1806, à la Société d’Agriculture du département de la Seine (ci-devant Société royale d’agriculture) : « Cette ruche de forme carrée, est plus longue que haute ; elle est faite en planches, dont celle inférieure est plus longue que les autres. Elle ne peut se placer qu’horizontalement, et se ferme aux deux bouts par des pièces de bois mobiles dans l’œuvre, au moyen desquelles on peut augmenter ou diminuer à volonté la capacité intérieure de la ruche. L’auteur prétend qu’elle est de construction facile, commode pour loger les essaims, transvaser les abeilles, les transporter, les dépouiller ; enfin, il la croit préférable à toutes les ruches communes » [2].

L’usage de cette ruche couchée, qui se voulait d’avant-garde, était signalé comme remontant aux années 1760, en France. De La Nux en avait présenté une en paille, en 1770. En 1806, Joannis l’avait réalisée avec des planches et donnée comme une nouveauté. En réalité, les inventeurs du XVIIIe siècle venaient de redécouvrir les ruches couchées des Égyptiens (2 400 av. notre ère) et, plus près de nous, celle en céramique des Ibères ou l’arna tressée que nos voisins catalano-aragonais utilisaient depuis des temps immémoriaux, pour ne citer que celles-là.

Ce qui a pu aider à sa connaissance, du moins dans les milieux cultivés, c’est que ce type de ruche suscitait de l’intérêt dans les publications scientifiques nationales à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, à l’époque où l’on mettait en culture une partie des communaux. L’information était d’ailleurs relayée par la presse locale. Le Journal du département de l’Aude, du dimanche 31 mai 1807, conseillait alors, afin d’améliorer la production du miel, la ruche à calotte de Lombard et « les ruches horizontales, qui me paraissent réunir bien des avantages et que je préférerais à la précédente. Leur transport est plus aisé, parce qu’on en peut placer facilement deux au moins sur une bête de somme, pour les porter sur les montagnes à travers les chemins raboteux. On peut les construire en paille ; alors elles auront une forme cylindrique. Celles de planches sont préférables ; leur forme est celle d’une caisse de deux ou trois pieds de long, sur un carré de neuf à dix pouces de vide, et ouvertes à chaque extrémité. Ces ouvertures sont fermées par des bouts de planches de mesure, mais entrant librement dans la caisse. On assujettit ces portes par le moyen de petits coins, et les interstices sont bouchés, avec de la mousse sèche. L’entrée des abeilles se pratique au bas de chaque porte ; mais on ne laisse ouvertes que celles d’un côté ». Les dimensions de ce buc étaient donc de 23 à 25 cm de large et de haut pour 60 à 90 cm de long, ce qui pourrait expliquer l’existence de quelques-unes des profondes cavités que l’on trouve dans les murs d’épierrement de nos garrigues.

Au sujet des niches dans les murs en pierre sèche

Certains de ces abris aménagés dans les murs d’épierrement auraient pu, en effet, abriter un buc en bois.

Comme les abeilles entreposent les provisions de miel à l’opposé de l’entrée, il fallait évidemment le sortir de sa loge pour récolter. Cette contrainte élimine les aménagements fermés par une dalle, comme la resserre de la fig. 6, ainsi que nombre de niches de tailles et d’orientations diverses que l’on découvre ça et là dans les muralhas [3], en garrigue, et dont il se dit d’ailleurs localement qu’elles auraient servi à remiser des outils, abriter la bouteille d'eau fraîche ou la musette du repas, de niche pour le chien, à moins qu’il ne s’agisse de la chambre d’une garenne, mais une interrogation subsiste cependant quant aux diverses loges basses et profondes d’un mètre ou plus, qui auraient pu recevoir le buc traditionnel, en position couchée.

Fig. 6 : petite resserre à outils (largeur : 26 cm à l'ouverture, 50 cm dans le fond ; hauteur : 43 cm ; profondeur : 75 cm ; hauteur par rapport au sol : 40 cm ; orientation : N. 340°, qui ne convient pas pour une ruche) (photo Jean Courrènt).

 

Fig. 7 : niche de 40 cm de large et 30 cm de haut à l'entrée ; prof. : 80 cm ; cavité informe finissant en pointe ; orientation : S.E. 110° ; distance du sol : 95 cm ; la forme irrégulière et la hauteur au sol ne permettent pas d'envisager un autre usage que celui d'abri pour la boisson et la musette du repas (photo Jean Courrènt).

 

Fig. 8 : niche de 40 cm de large, 25 cm de haut, 130 cm de profondeur, orientée N.O.300°; forme irrégulière, sans galerie visible, ce qui semble exclure l'idée d'une garenne ; la cavité se trouvait au ras du sol, derrière la petite paroi de 25 cm qui en ferme la partie inférieure ; une niche pour le chien ? L'orientation et l'impossibilité de loger une ruche dans le creux excluent la possibilité d'un logement pour une ruche (photo Jean Courrènt).

Pour cette ruche dite cercueil, commune chez nos voisins de Catalogne sud et d’Aragon (fig. 9, fig. 10), une entrée de 40 x 40 cm et une profondeur de 80 convenaient déjà parfaitement. Nous l’envisagerons toutefois avec la prudence qu’exige « une interprétation qui peut être faussée par des idées préconçues et conservera un certain degré de probabilité. L’observation d’anciennes structures rurales peut en effet conduire à les interpréter comme ayant été des ruchers. Toutefois, quand aucune trace d’exploitation ne subsiste, il est parfois difficile d’être assuré de l’utilisation des bâtiments [4] ».

Fig. 9 : l'arna aragonaise, ruche traditionnelle en osier dans les Pyrénées, dans sa loge de pierre sèche (Severino Pallaruello, p. 155).

 

Fig. 10 : Zone ouest de la carte « La Méditerranée des ruches horizontales » (Robert Chevet, R.F.A., No 499, 1990).

Les niches d’Estagel (Pyrénées-Orientales)

Henry Jacob en a découvert, en effet, de toutes tailles disséminées dans les enclos : « Quelques niches aux dimensions de ruches verticales (L : 50, H : 80, Prof : 60 cm) ; 6 niches aux dimensions de ruches horizontales (30 ou 35 / 120) ; quelques niches aux dimensions de ruchettes verticales ( L : 35 ou 40, H : 50, Prof : 45 cm) ; d’autres aux dimensions de ruchettes horizontales (L : 30, H : 30, Prof : 60 cm). Ces deux types de niches au format de ruchettes (…) sont orientés sud, est, ouest, voire nord mais toujours abrités du vent » (Jacob, p. 10).

L’orientation à l’ouest, et surtout au nord, même si elle est limitée à quelques cas particuliers, n’est pourtant pas sans susciter quelques réserves chez tout apiculteur soucieux de protéger son rucher contre les bourrasques du vent de cers. Toutes les niches n’avaient évidemment pas un usage « apicole », et on peut s’interroger aussi sur l’utilisation des plus petites. Doit-on penser à la revente d’essaims à laquelle René Nelli [5] fait allusion, p. 157 ? Les petites ruches essaiment en effet beaucoup plus que les grosses.

De la ruche-cercueil en terre d’Aude

La ruche horizontale n’était certainement pas des plus répandues dans notre région, mais le voisinage de la Catalogne, la transhumance des troupeaux depuis l’Andorre, le Capcir ou la Cerdagne, l’emploi de bergers espagnols signalé par Albert (p. 44) ou par Vaquié (p. 615) en avait peut-être déjà répandu quelque connaissance sans beaucoup pénétrer, semble-t-il, l’emploi traditionnel du buc vertical déjà utilisé par les Celtes.

Dans les Pyrénées-Orienales, à Sournia, Dalbiès en soignait une quarantaine dans la première moitié du XIXe siècle [6], ce qui, à défaut d’autre témoignage laisse supposer que ces ruches devaient également être connues dans les Corbières à la même époque, et peut-être même bien avant, du moins par les transhumants car elles étaient plus commodes à déplacer à dos de mulet. Les rayons, que les abeilles bâtissent toujours verticalement, y sont en effet beaucoup plus courts que dans le buc traditionnel et donc moins sensibles aux secousses.

On la retrouve encore, au XXe siècle, à Rodome, sur le Plateau de Sault, où Baptistin Martimort en abritait, au début des années 1970, une demi-douzaine dans un cabanòt [9] aménagé spécialement, semble-t-il, contre le mur sud de son logis. Rolland en avait aussi à Belvis. El Llop [7] les utilisait à Saint-André-de-Roquelongue et en avait très probablement importé l’idée d’Espagne. À la même époque, « M. Béteille s’en servait également à La Galaube/Arfons, dans la Montagne-Noire, en limite de Tarn, où il piégeait les essaims avec de petits bucs couchés de 55 à 60 cm de long, dont la face antérieure, de 20 à 25 cm en carré, présentait une ouverture de 15 à 20 mm par 100, pour le passage des abeilles. Les planches étaient solidement clouées avec des clavelinas (gros clous) et lutées au ciment », selon Henri-Jean Poudou, apiculteur à Lagrasse, qui lui en a eu acheté 4 ou 5. Ces ruchettes de Béteille auraient pu être logées dans les petites niches de 30 x 30 x 60 signalées à Estagel par Henry Jacob.

À la recherche d’éventuelles ruches-cercueil

Les garrigues du littoral, à Port-la-Nouvelle, Fitou, Feuilla, Leucate, Sigean, conservent de nombreuses niches de taille, de profondeur, de hauteur par rapport au sol, d’orientation tout à fait variables, ce qui invite à avancer prudemment dans la recherche de leur utilisation dans le passé (fig. 11, fig. 12, fig. 13). Leur attribuer un usage apicole reste souvent hypothétique ou pour le moins malaisé.

Fig. 11 : à Leucate, niche de 30 x 30 x 180 cm, aménagée à 40 cm du sol et orientée sud-ouest (photo Jean Courrènt).

La recherche doit prendre en considération un ensemble de plusieurs éléments :

* les dimensions de l’entrée, la forme régulière et la profondeur du logement, ce qui permet d’éliminer les garennes et diverses autres niches parfois sommairement aménagées pour abriter la musette du repas,

* la hauteur par rapport au sol (une petite entrée très basse appartient plus probablement à une garenne),

* l’orientation au sud ou au sud-est, que les agronomes romains signalaient déjà comme plus favorable à l’activité des abeilles qui profitent ainsi des premiers rayons de soleil de la matinée.

À Leucate, par exemple, une niche en forme de parallélépipède bien régulier de 30 x 30 x 180 cm autoriserait d’autant plus l’installation et la conduite d’une ruche couchée semblable à celles que Béteille utilisait à La Galaube/Arfons, qu’elle se trouve à 0,40 m du sol, hauteur qui aurait facilité son extraction du mur. Sa profondeur paraît pourtant bien importante pour une ruche qui mesure au maximum une centaine de centimètres de long et son orientation ouest sud-ouest, face au vent de cers, serait déconseillée [8] (mais était-elle toujours évitable ?). Quant aux deux petites niches de 20 x 20 x 20 cm et quasiment superposées de Peyriac-de-Mer, tournées vers le grec, elles ont sans doute bénéficié d’une réalisation particulièrement soignée, mais elles sont bien trop petites pour avoir pu abriter des abeilles (fig. 12, fig. 13).

Fig. 12 : à Peyriac-de-Mer, en bordure d'une parcelle qui fut cultivée en vigne ou en oliveraie, deux niches d'environ 20 x 20 x 20 cm ; elles sont tournées vers le grec et bien élevées par rapport au sol, mais comment y loger un essaim ? (photo Jean Courrènt).

 

Fig. 13 : les mêmes, vues de plus près (photo Jean Courrènt).

Henry Jacob note, aussi, que « parmi les niches horizontales découvertes au mont d’Estagel (Pyrénées-Orientales) trois correspondraient au type de Jugnes mais deux autres, l’une ouverte au nord, l’autre à l’ouest, trop profondes (60 x 60 x 180 cm), ne seraient pas retenues comme ayant pu abriter une ruche ». Outre leur orientation, leur profondeur invite à leur chercher une autre finalité qui reste d’ailleurs à déterminer.

La quasi standardisation très caractéristique de certaines de ces niches (ouverture 0,40 x 0,40 m, profondeur 1 à 1,20 m, élévation par rapport au sol 0,20 m, orientation est ou sud) retient pourtant l’attention et donnerait quelque pertinence à l'hypothèse ruche-cercueil. L’observation de l’environnement semble dès lors tout autant essentielle. Le rucher « professionnel » ne peut en effet se satisfaire d’une loge dans un mur à réserver de toute évidence au seul buc familial.

Aussi orienterons-nous la recherche vers les murs d’épierrement les plus épais et le voisinage des cabanes de l’agriculteur. Celles qui sont référencées, entre Caves, Treilles et Fitou, offrent à cet égard un vaste champ d’investigation (elles seraient plus de 150) avec la partie la plus grosse sur Fitou, où Robert Guiraud (septembre 2000, p. 8) a relevé « que dans cinq cas [sur 36 étudiés] une niche extérieure a été aménagée à proximité dans le mur de l'enclos ».

Niches et cabanes

La niche du Plat de la Coum Servi, à Fitou, n’était-elle pas une garenne (fig. 14, fig. 15) ? Aménagée à 50 cm du sol et orientée sud à 180°, elle aurait bien pu recevoir, avec son entrée de 40 x 40 cm et sa profondeur de 140 cm, une ruche couchée, mais son fond en cul-de-four et la présence, de l’autre côté de la cabane, d’un rucher en anse de panier, de 4,30 m à la corde, pouvant abriter une petite douzaine de bucs, conduit à lui rechercher un autre usage.

Fig. 14 : Plat de la Coum Servi à Fitou ; la niche a une entrée de 40 x 40 cm, une profondeur de 140 cm ; elle s'élargit à 70 cm, ave un fond arrondi en cul-de-four ; petit éboulement de sa paroi de droite ; hauteur au sol : 50 cm ; orientation : S. 180° (photo Jean Courrènt).

 

Fig. 15 : Plat de la Coum Servi à Fitou ; rucher orienté S.E. 90° et 140° ; ouverture : 430 cm à la corde (photo Jean Courrènt).

Aux Pujades, la niche, orientée sud-ouest à 190°, se trouve à 12 m de la cabane (ouverture : largeur 40 cm, hauteur 50 cm, seuil à 20 cm du sol, profondeur 110-120 cm). Elle conviendrait pour abriter une ruche-cercueil pourtant, ici encore, la cavité en cul-de-four d’une vingtaine de cm plus large que l’entrée et haute de 70 cm invite à penser que ce pourrait être une niche pour le chien ; mais pourquoi ne se mettrait-il pas à l’abri dans la cabane (fig. 16) ?

Fig. 16 : cabane avec niche aux Pujades à Fitou (photo Jean Courrènt).

Au Col du Pré (fig. 17), toujours à Fitou, alors que la cabane a été aménagée en limite d’une des laisses du bas, la niche se trouve tout en haut, sur la 11e laisse. Sa cavité se repère au ras du sol, derrière la petite paroi de 0,25 cm qui ferme la partie inférieure de l’entrée. L’orientation (nord-ouest 300°) et l’aménagement en creux excluent le logement d’un buc. Niche pour le chien ? Resserre pour des outils ?

Fig. 17 : Col du Pré à Fitou ; le point rouge signale l'emplacement de la niche ; la cabane est en bas, à droite (photo Jean Courrènt).

La prospection sur la Garrigue-Haute, à Sigean, où Marc Pala a découvert également des niches près des cabanes, conduit à penser qu’elles servaient majoritairement à dissimuler des outils (qu’on ne pouvait évidemment pas laisser dans ces cabanes démunies de portes) quand ce n’étaient pas des garennes. Les ruchers aménagés contre les cabanes (fig. 18 ou 19, par exemple) conforteraient d’ailleurs cette constatation.

Fig. 18 : cabanòt avec rucher à Garrigue-Haute, entre Port-la-Nouvelle et Sigean (photo Marc Pala).

 

Fig. 19 : cabane avec rucher aux Comeilles à Fitou (photo Jean Courrènt).

Limites et incertitudes

« Je finirai par voir des abris à abeilles partout », me disait Marc Pala de retour d’une de ses nombreuses prospections dans la garrigue sigeanaise, et c’est bien là le danger lorsqu’on découvre une loge aménagée dans un mur d’épierrement.

L’interprétation des abris en anse de panier caractéristiques de cette partie des Corbières, et surtout celle des plus traditionnels de forme rectangulaire ou celle des loges verticales destinées à recevoir le buc traditionnel, ne posent pas un bien gros problème. Isolés de-ci de-là, en limite des parcelles mises en culture au XIXe siècle, ils témoignent de combien ordinaire était la possession de ruches que Hostalier, sous-préfet de Narbonne, signalait « placées sous la foi publique, loin des habitations ».

La difficulté se présente dans l’analyse de ces cavités étroites et d’un bon mètre de profondeur plus ou moins susceptibles d’abriter des bucs couchés. Le nombre limité des loges verticales recensées de Salses à Fleury conduit d’ailleurs à penser que celles qui ont pu être aménagées pour des ruches-cercueil ne devaient pas être bien nombreuses non plus.

Dès lors, la niche de Jugnes abritait-elle une ruche-cercueil ?

Le voisinage du barracòt [9] exclut l’idée d’une cache pour des outils, et l’absence d’éboulement ou d’entrée latérale celle d’une garenne. Etait-ce la niche du chien ? À 30 cm du niveau du sol ? Les niches en cul-de-four que nous avons reconnues, notamment à Fitou, paraissent plus appropriées, pour cela, que le parallélépipède bien régulier, que forme cette cavité.

Fig. 20 : de quelques niches près des cabanes, à Fitou et à Sigean, et la niche de Jugnes, à Port-la-Nouvelle.

À titre de comparaison, on retrouve, dans les figures 21 et 22, deux niches semblables à celle de Jugnes : l’une est située au ras du sol quand l’autre a été surélevée de 50 cm. Un buc logé dans la plus haute aurait pu en être extrait facilement. L’autre n’était-elle pas un abri pour le chien, ou plus probablement une garenne, voire une cache pour les outils dont on aurait dissimulé l’entrée avec la pierre plate qui se trouve encore devant ?

Fig. 21 : niche de 40 cm sur 40, de 1,20 m de profondeur, seuil à 50 cm (relevé et photo de Henri Jacob).

 

Fig. 22 : niche de 40 cm de large, 30 cm de haut et 110 cm de profondeur, à ras du sol, avec une petite dalle devant ; ouverture à l'est ; assez semblable à celle de Jugnes (relevé et photo de Henri Jacob).

La logette de Jugnes rassemble tous les éléments favorables à l’installation d’une ruche bien utile à la vie en autarcie des carriers qui exploitaient, au XIXe siècle, ce coin de garrigue. Les vestiges de ruchers que l’on découvre à proximité de la demi-douzaine d’habitations du voisinage – ici un abri en anse de panier, mesurant deux mètres à la corde, là une étagère de 70 cm de large et 250 cm de long qui aurait pu recevoir 5 ou 6 bucs, contre le mur Est de cet autre cabanòt [9] – , autorisent d’ailleurs cette hypothèse mais alimentent aussi une part de doute : pourquoi ce carrier se serait-il limité à une ruche dans un mur alors qu’il était plus facile de réserver, dans le coin du jardin, un emplacement qui pouvait recevoir, à l’occasion des essaimages, une paire de bucs supplémentaire. Est-ce son goût pour la taille de la pierre qui l’aurait poussé à monter ce mur et à y aménager cette niche en même temps qu’il épierrait la pièce de terre qui deviendrait son jardin ? Où aurait-il pris l’idée d’installer une ruche-cercueil ?

Dans ces recherches demeure toujours une bonne part d’interrogation et de doute.

NOTES

[1] Marc Pala et Robert Masquet battent les garrigues entre Fitou et Sigean. « Dans un travail proche de celui de l’anthropologue, Marc étudie, depuis une quarantaine d’années, les métiers qui sont au centre des interactions homme-environnement, s’intéresse à la pierre sèche, et analyse les rapports de l’homme avec son environnement en ethno-archéologue ». Il a rassemblé ses observations dans l’ouvrage L’homme et la garrigue. Images et mystères, édition des Amis du patrimoine culturel de Sigean et des Corbières, 1995.

[2] Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, 1806, p. 302.

[3] Muralha (f), l’équivalent en occitan de « muraille » (f) : « Dans les actes notariés des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles en Languedoc-Roussillon et en Provence, ce terme français (généralement suivi de la mention sèche ou à pierres sèches) désigne indistinctement les murs de soutènement de terrasses, les murs de clôtures de parcelles, les murs d’épierrement ». Christian Lassure et Dominique Repérant, Cabanes en pierre sèche de France, Édisud, 2004, p. 167.

[4] « Une approche méthodique faisant appel aux conditions de la découverte, à l’examen des caractères qui peuvent conduire à l’identification de la construction, ainsi que la prise en compte du contexte régional, doit être suivie sans laisser place à des idées préconçues. On peut ainsi déboucher sur une interprétation dont le bien-fondé restera, toutefois, soumis à un certain degré de probabilité ». Robert Chevet et Marie-Roger Séronie-Vivien, Critique et indécision. Réflexions sur l’identification des sites apicoles anciens, Cahier d’Apistoria, n° 4, 2005, pp. 33-40.

[5] René Nelli s’est penché sur l’influence des bergers andorrans, « nomades qui colportaient de la plaine à la montagne, les mythes et récits traditionnels et assuraient l’unité de la culture populaire occitane », in Le berger dans les pays d’Aude, Folklore, Carcassonne, 1952.

[6] « Dans le rucher de M. Dalbiès, les ruches sont couchées ; il a reconnu, après quarante-deux ans d’expérience, qu’elles donnent un produit en miel double de celui des ruches droites : les abeilles arrivent chargées de butin, le déposent sans se fatiguer, et les vapeurs aqueuses ne tombent pas sur les gâteaux ». (Siau, p. 38).

[7] El Llop possédait, avant la guerre de 1940, un rucher installé en bordure de pinède, à Saint-André-de-Roquelongue. Ses bucs couchés étaient en saule ou en osier tressé. Les deux extrémités étaient fermées par un disque également en osier. Ils étaient protégés des intempéries (de la grêle, dit Lucien Terraza qui l’accompagnait « a las abelhas ») par des branches de pin posées sur une armature (4 piquets avec des traverses). Nous retrouvons ici l’arna aragonaise, ruche en osier traditionnelle dans les Pyrénées, et son abri (de pierre sèche dans l’ouvrage de Pallaruelo, p. 155).

[8] La région est considérée comme une des parties de France les plus venteuses (le cers ou la tramontane y soufflent un jour sur quatre) et les plus arides (moins de 400 mm de précipitations annuelles). De Narbona, ni bon vent ni bona persona, dit le proverbe (évidemment excessif dans le choix de la rime !) et l’on sait que A Laucata lo bon Dieu i demorèt pas qu’una nuèit de talament qu’i a de vent, selon un dicton local (À Leucate, le bon dieu n’y est resté qu’une nuit tellement il y a du vent).

[9] En Narbonnais, on utilise le mot cabanòt pour la petite cabane bâtie en bordure de vigne. Il y a dans cabanòt, le diminutif affectueux qui convient pour cet abri ouvert, dépourvu de toute prétention. Le barracòt est déjà plus élaboré : c’est une petite pièce avec une porte et, parfois, une cheminée. Dans le granjòt, la petite grange, on peut aussi abriter le mulet, parfois dans une petite écurie.

Dans la photo ci-dessus, prise à Tourouzelle, un granjòt a été bâti en deux temps, à côté d’une cabane probablement antérieure : d’abord une petite pièce fermée par une porte, puis une petite écurie sans porte pour la fermer. (Le cabanòt est à gauche de l’amandier. Le granjòt comporte, à gauche, un abri pour le vigneron et l’écurie, à droite. On voit bien qu’elle a été rapportée.)

BIBLIOGRAPHIE

Marlène Albert, André Cabrol, Jean-Pierre Piniès, Bergers et troupeaux en Languedoc et Catalogne, Garae, 1985.

Robert Guiraud, Les capitelles de Fitou (Aude), La lettre du CERAV, No 12, septembre 2000.

Daniel, François Hostalier, Notice sur le miel de Narbonne adressée au Ministre de l’Intérieur, 1810.

Henry Jacob, Les enclos du Roussillon, Apistoria, Cahier n° 7A, 2008.

Severino Pallaruello, José, un hombre de los Pirineos, Prames, 2000.

Antoine Siau, Rapport sur l’industrie abeillère de Pyrénées-Orientales, Perpignan, 1857.

N. Vaquié et U. Gibert, La transhumance de l’Andorre aux Pays d’Aude, Folklore, n° 147-148, Carcassonne, 1972.


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© Jean Courrènt - CERAV

Références à citer / To be referenced as :

Jean Courrènt

Une ruche-cercueil au lieu-dit Jugnes à Port-la-Nouvelle (Aude) ? (A coffin-like beehive at the place known as Jugnes at Port-la-Nouvelle, Aude?)

Hommage à Michel Rouvière (dir. Christian Lassure)

L'architecture vernaculaire, tome 38-39 (2014-2015)

http://www.pierreseche.com/AV_2014_courrent.htm

19 août 2014

L’auteur :

Jean Courrènt est spécialiste de l'architecture apicole et apiculteur dans les Corbières. Il est l'auteur de plusieurs articles sur ce thème publiés dans la revue L'Architecture vernaculaire.

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