ARCHITECTURE VERNACULAIRE

LE PUITS À BALANCIER EN FRANCE

Christian Lassure

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1 - LE BALANCIER À TIRER L'EAU : GÉNÉRALITÉS

Le balancier à tirer l'eau est un ingénieux dispositif élévateur reposant sur le principe du levier appuyé en son milieu sur un pivot et portant à un bout un récipient et à l'autre un contrepoids. Il suffit de faire varier le poids d'un des bras du balancier pour imprimer à ce dernier un mouvement de bascule. Installé au-dessus d'un puits, d'une citerne, d'une mare, d'un cours d'eau, ce système de levage transforme en jeu d'enfants ce qui serait autrement une corvée. Un exemple bien connu de balancier est fourni par le chadouf d'Egypte.

Attestée dès l'Antiquité, courante au Moyen Age, la technique est – ou était – répandue de la France au Japon. Elle se rencontre non seulement en Extrême-Orient, en Afrique occidentale, en Afrique du Nord, mais également dans toute l'Europe.

Rien qu'en France, en 1986, il subsistait quelques exemples de balanciers dans au moins 36 départements (*).

Le dispositif est connu sous le nom de cegonha au Portugal, mezzacavallo en Italie, brunnenschwegel en Allemagne, vippebronden au Danemark, kutostor en Hongrie, cumpana en Roumanie.

En France même, les désignations vernaculaires reconnues sont cigogne / cigounho, canlèvo, banlèvo, manlèvo, gruo, brimbale. Ce dernier terme, attesté en Charente, a émigré outre Atlantique au Québec avec le dispositif.

Le système de puisage à balancier, tel qu'on le rencontre en Europe, se compose de quatre éléments :

1 - l'élément vertical fixe (le « montant » ou « piédroit »), généralement un tronc d'arbre terminé par une fourche ou un poteau terminé par un enfourchement ou découpé par une mortaise traversante, parfois deux poteaux jumelés; il joue le rôle d'un pivot;

2 - l'élément de rotation horizontal , axe en métal ou en bois traversant la fourche ou l'enfourchement ou encore la mortaise traversante; il permet au balancier d'osciller;

3 - l'élément horizontal mobile (le « balancier » proprement dit ou « fléau »), longue perche prenant le piédroit pour point d'appui;
à l'extrémité mince et longue (la « flèche »), du côté de l'eau, est fixé le système de suspension du récipient; à l'extrémité épaisse et courte (la « queue »), du côté opposé, est fixé un contrepoids;

4 - l'élément de suspension articulé, barre en bois ou tringle en fer fixée au bout de la flèche par une chaînette et prolongée par une chaîne terminée par un crochet; il permet de descendre ou de remonter le seau.

Au repos, en raison du contrepoids lestant son bras arrière, le fléau est incliné du côté opposé au puits et repose soit au sol, soit sur une fourche, soit sur un chevalet.

Dans la pratique, un effort de traction sur la barre est nécessaire pour abaisser le bras avant et faire descendre le récipient dans l'eau. Mais une fois ce dernier rempli, l'équilibre est plus ou moins restauré entre les deux bras de levier et il suffit d'une légère traction pour amorcer un mouvement de bascule et faire remonter le récipient plein. Paradoxalement, il faut un effort plus grand pour faire descendre le seau que pour le faire remonter.

Alors que le treuil est employé pour l'exploitation des nappes d'eau profondes, le balancier n'est utilisé que pour les nappes superficielles et, bien sûr, les plans d'eau. En Egypte, sur les bords du Nil, plusieurs balanciers pouvaient être disposés en gradins pour faire monter l'eau à une hauteur suffisante. Dans les oasis du Sahara, plusieurs balanciers pouvaient fonctionner côte à côte, à même hauteur, pour obtenir une irrigation continue.

Dans le monde rural européen, la bascule à tirer l'eau pouvait être édifiée par :
- un propriétaire individuel au bord d'un cours d'eau pour irriguer un jardin potager ou un champ cultivé ou dans une cour de ferme à côté d'une citerne à eau de pluie;
- par la collectivité sur un terrain communal au cœur d'un hameau ou d'un village pour alimenter gens et bêtes en eau potable ou encore pour desservir un lavoir;
- un artisan tel que le tuilier-briquetier pour recueillir l'eau nécessaire pour pétrir l'argile.

Le progrès technique (généralisation de l'adduction d'eau, diffusion de la pompe, etc.) a porté un coup mortel à cette machine, la confinant au rôle d'archaïsme évoquant un monde de l'effort et de l'inconfort et l'éliminant progressivement du paysage rural.

(*) Sans compter le Territoire de Belfort, où des exemplaires subsistent encore de nos jours, ainsi que la Meurthe-et-Moselle et les Alpes-Maritimes, département où des cartes postales du début du XXe siècle attestent l'existence de ce dispositif.

Bibliographie

Henri Polge, Typologie du cigognier, in Documents et archives pour la recherche sociolinguistique méridionale, 1976, No 1, pp. 18-23.

Christian Lassure, Une vieille technique de puisage en perdition : le balancier à tirer l'eau, Etudes et recherches d'architecture vernaculaire, No 6, 1986, 40 p.

Christian Lassure et François Véber, Le puits à balancier communal de Fonniovas à Sorges (Dordogne). Etude ethno-archéologique
in L'architecture vernaculaire, t. 10, 1986, pp. 27-32.

Christian Lassure, Sur quelques constructions à pauxfourches, balanciers de puits et bâtiments de type halle dans le nord-est de la Dordogne, in L'architecture vernaculaire, t. 13, 1989, pp. 81-86.

Serge Avrilleau, Christian Lassure et François Véber, Elévateurs à balancier d'Adoux-bas et d'Adoux-haut à Sarliac (Dordogne), in L'architecture vernaculaire, t. 13, 1989, pp. 89-92.

Christian Lassure, rubrique Well-sweep, dans Encyclopedia of Vernacular Architecture of the World, edited by Paul Oliver, Cambridge University Press, 1997, vol. 1, VI, Services, p. 494.

Michel Rouvière, Sur quelques systèmes hydrauliques en Ardèche méridionale, in L'eau en Ardèche. Ses usages, ses enjeux, ses contraintes, Mémoire d'Ardèche et Temps Présent, No 90, 15 mai 2006, 100 p.

2 - LE PUITS À BALANCIER À TRAVERS LES CARTES POSTALES /

 

MEURTHE-ET-MOSELLE

 

Au bout de la ligne de fuite des toitures, se dessine un balancier de puits et son pivot, trônant parmi les tas de bois et de fumier. Contre la façade de la maison au premier plan on distingue une pompe à eau en fonte.

 

Le même balancier, vu de plus près. Il se dresse face à l'alignement de maisons, le puits étant au milieu d'un usoir. Sa construction a dû nécessiter l'intervention d'un charpentier : pivot équarri terminé par un cabochon, avec dans sa partie supérieure un évidement dans lequel s'articule un fléau lesté d'un morceau de bois. L'élement de suspension comprend une barre en bois suspendue au bout d'une chaîne. Le seau repose sur le rebord de la margelle.

 

Le même, vu d'encore plus près. Le travail soigné de l'artisan apparaît clairement : le pivot est plus épais à la base, chaque face de la surépaisseur se terminant en pointe; le cabochon, qui est en forme de pyramide au sommet arrondi, est porté par un rétrécissement du pivot. L'axe du balancier semble être en bois. L'élément en bois lestant la queue semble un remploi d'un pivot antérieur. L'élément de suspension comporte non pas une mais deux barres reliées par une chaînette. Le long parallélépipède de pierre à gauche de la margelle est un abreuvoir.

 

Le balancier visible à l'arrière-plan est le jumeau du précédent (même petite boule sculptée sur la tête du pivot). Les deux balanciers, ainsi d'ailleurs que le village, devaient être détruits en août 1914.

 

LANDES

 

Légende au dos : Au pays landais – Vieux puits à balancier.
Jeune tronc fourchu faisant office de pivot, longue branche faisant fonction de fléau, tringle traversant les fourchons pour servir d'axe à ce dernier, ce balancier est des plus sommaires. Le pivot, légèrement incliné du côté du puits, est contrebuté par deux étais. L'engin étant au repos, le seau est suspendu à l'aplomb de la margelle, à quelques centimètres au-dessus d'elle.

 

Légende au dos : Landes - Ferme landaise et puits landais.
Puits à balancier aux environs d'Aire-sur-Adour. Le pivot est un jeune tronc fourchu, le fléau un baliveau articulé sur une tige métallique qui traverse les fourchons. La barre de puisage est non pas droite comme il est de coutume mais courbe. L'ensemble est simple mais sommaire, à l'instar des autres balanciers landais existants.

 

Légende au dos : Landes - Ferme landaise et puits landais.
Le pivot est un jeune tronc  fourchu, guère plus épais que le fléau qui s'articule sur un axe métallique en haut de la fourche. Le seau est accroché au bout d'une longue barre suspendue à une chaîne. La machine est au repos, le seau suspendu quelques dizaines de centimètres au-dessus de la margelle.

 

Le pivot est un tronc fourchu, le fléau un baliveau articulé sur un axe métallique fixé en haut des fourchons. Le système de suspension n'est guère identifiable (barre, vraisemblablement). L'engin est au repos, la flèche en l'air, le seau à une vingtaine de centimètres au-dessus de la margelle. Comme on ne voit pas de contrepoids, on peut penser que le personnage masculin doit appuyer sur la queue du fléau pour relever celui-ci.

 

Légende : En Gascogne - Témoins silencieux du passé, le vieux puits.
La fermière, les mains sur la barre de puisage, fait descendre le seau dans le puits. Le pivot est un tronc fouchu, le fléau un gros baliveau. Sa queue est lestée d'un bout de bois brélé.

 

SAÔNE-ET-LOIRE

 

La ferme Balorin à Louhans (Saône-et-Loire). Alors qu'on s'attendrait à une scène de puisage dans cette carte postale, c'est la fermière nourrissant la volaille qui est fixée pour la postérité par le photographe.
L'appareil est manifestement l'œuvre d'un charpentier : pivot équarri terminé en pointe de diamant, mortaise traversante pour le passage du fléau, moisage du haut du pivot par deux planches fixées sur les côtés, etc. Le fléau est un tronc d'arbre dont seule la partie antérieure a été équarrie et élégie (la flèche).

 

La « ferme bressanne » en question n'est autre que la ferme Balorin de la carte postale précédente. Le balancier est cette fois vu depuis le côté de l'habitation, ce qui nous vaut un aperçu de la grange en pans de bois avec ses panouilles accrochées sous l'haître. Sur cette 2e vue, on distingue mieux la configuration de l'apparreil, en particulier la partie non équarrie du balancier, la mortaise traversante, l'axe en métal, la barre de puisage.

 

VIENNE

 

Cet appareil a pour particularité d'avoir son pivot fortement incliné en sens contraire à la direction du puits et, de ce fait, un balancier presque à la verticale. Le pivot est une grosse poutre équarrie, terminée par une enfourchure où s'articule, pour autant qu'on puissse en juger, un fléau lui aussi équarri. La longueur de la barre de puisage donne une idée de la profondeur à laquelle il faut aller chercher l'eau.

 

HAUTE-VIENNE

 

La légende semble tronquée : il manque « à balancier ».
La machine est ici impressionnante par ses dimensions, en particulier le diamètre du pivot et celui du paufourche qui sert de butée au fléau.

 

CÔTES-D'ARMOR

 

Ce balancier des Côtes-d'Armor est d'un autre gabarit que ceux rencontrés dans les Landes, à en juger par le diamètre du pivot et l'équarrissage de la queue du levier. Celui-ci est lesté par un chaudron en fer accroché à son extrémité. Il n'y a pas (apparemment) de barre au système de suspension, rien qu'une chaîne (cela évite les échardes...). Trois étais viennent renforcer le dispositif à la base du pivot. On remarquera l'étroitesse du trou de la margelle.

 

3 - COMPTES RENDUS PUBLIÉS DANS LA REVUE L'ARCHITECTURE VERNACULAIRE

ROUVIERE Michel, Les balanciers de puits ou  « manlèves » du bas Vivarais, dans Revue des enfants et amis de Villeneuve-de-Berg, 1990, pp. 18-27 (C. R. de Christian Lassure, dans L'architecture vernaculaire, t. 14, 1990, p. 68).

Michel Rouvière signale l'existance de douze balanciers à tirer l'eau encore en place sur la commune des Assions (Ardèche). Dans leur conception et leurs parties constitutives, ces balanciers sont identiques à ceux observés dans d'autes régions françaises. La récupération est de règle pour les parties métalliques. L'eau est puisée dans les puits de jardin alimentés par l'infiltration d'un ruisseau voisin, ou dans des puits-citernes alimentés par une source, voire dans la rivière même. Les manlèves sont associées à certains petits aménagements hydrauliques destinés à récupérer, canaliser, conserver et réchauffer l'eau d'irrigation : goulottes et bassins circulaires ou gourgues. La technique d'arrosage est celle de l'aspersion à l'aide de l' espoucho, vieille poêle ou casserole au bout d'un long manche.

A l'heure où l'eau devient une denrée rare dans le Midi de la france, les manlèves de basse Ardèche méritent toute notre attention.

BARBIER Jean-Marie, Les puits à balancier de Meurthe-et-Moselle, dans Cartes postales et collection, 1990, No 132, pp. 16-21 (C. R. de Guy Oliver dans L'architecture vernaculaire, t. 19, 1995, p. 96).

L'auteur souligne l'intérêt vital que représente l'eau pour l'homme et l'importance des charges financières qu'une petite commune peut fortunée doit supporter pour subvenir aux besoins en eau de ses administrés. Il rappelle le principe du « chadouf », utilisé dans l'ancienne Egypte, ancêtre du puits à balancier qui a été largement utilisé en Lorraine jusqu'au début du XXe siècle.

Dans ce court article l'auteur reproduit un devis du 26 octobre 1750 pour la réfection de trois puits communaux à Mouacourt et un devis de 1782 (extrait du livre de P. Simonin, Les puits à balancier lorrains, 1984) concernant un puits à Pont-Mousson.

L'intérêt de cette publication réside dans la reproduction de sept cartes postales du début du siècle représentant des puits à balancier pour l'alimentation domestique en eau en Lorraine : Parroy (3 vues), Petit-Mont (2 vues), Mouacourt et Ogévillier. Ces images montrent la très grande similitude de ces quatre constructions.

Une fois de plus les cartes postales anciennes s'avèrent constituer une source d'information irremplaçable bien que souvent négligée ou tout simplement ignorée.


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© Christian Lassure - CERAV

Le 18 janvier 2008 - Complété le 1er février 2008

Les références du présent article seront citées comme suit :
Chistian Lassure, Le puits à balancier en France,
www.pierreseche.com/puits_a_balancier.htm, 18 janvier 2008

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