LES CABANES EN PIERRE SÈCHE


L'histoire économique de la France rurale, à partir du 17e siècle mais surtout au 19e, a été marquée par l'extension des terres cultivées aux dépens des marges des terroirs villageois et par l'accession à la propriété des couches les plus humbles de la paysannerie. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer les cabanes en pierre sèche visibles dans une quarantaine de départements situés dans les deux tiers sud du pays. D'après le recensement des millésimes gravés rencontrés sur ces constructions, elles furent édifiées, pour les plus anciennes conservées, sous le règne de Louis XIV, et pour les plus récentes, sous la 3e République, par les paysans eux-mêmes ou par des maçons spécialistes, employant le matériau pierreux livré par la mise en culture de nouvelles parcelles. Ces cabanes ne sont rien d'autre que des dépendances plus ou moins éloignées de la ferme, utilisées de façon occasionnelle, temporaire ou saisonnière.

Ménerbes (Vaucluse) : nef gordoise avec contrefort latéral © Dominique Reperant

Leur appellation générique est le terme français "cabane" ou ses équivalents dans les parlers vernaculaires (par exemple "chabano" en Dordogne, "cabano" en Vaucluse, etc.). Parallèlement, il existe une myriade de dénominations soit générales ("barraca" dans les Pyrénées-Orientales, "cazourne" en Haute-Loire, "caboto/chaboto" dans la Drome, etc.), soit fonctionnelles ("garioto", c'est-à-dire guérite, dans le Lot, "jasso", c'est-à-dire bergerie, dans les Alpes-de- Haute-Provence, "granjoun", c'est-à-dire grenier, dans le Vaucluse, etc.). Les études conduites sur les cabanes depuis un siècle et demi ont propagé des termes savants qui tendent à supplanter les termes vernaculaires. L'exemple le plus marquant est celui de "bori", terme provençal désignant une masure (et non pas spécifiquement une cabane en pierre sèche) et dont s'est emparé une littérature celtomane qui voit dans les cabanes des habitations celtiques, gauloises ou ligures.

Comme l'indique l'expression "en pierre sèche", les cabanes ont pour matériau d'élection la pierre – sous forme de moellons, de plaquettes, de blocs, de dalles, bruts ou ébauchés – tirée du sol à l'occasion des activités agricoles, et pour technique de mise en œuvre la maçonnerie à sec, c'est-à-dire sans mortier susceptible de faire prise. Le matériau employé est fonction de la nature géologique du lieu d'implantation : le calcaire gélifracté sous ses différents faciès est le matériau le plus représenté, mais on trouve aussi le grès, le granit, le schiste, la brèche basaltique, la ponce volcanique.

L'originalité architecturale des cabanes est d'associer à la maçonnerie à sec, deux systèmes de couvrement bien déterminés :

- la voûte de pierres encorbellées et inclinées extérieurement,

- la voûte de pierres clavées,

elles-mêmes revêtues d'une couverture de dalles, de lauses, voire de tuiles ou de terre, selon la technique dite de la "double peau".

La voûte de pierres encorbellées et inclinées à sec repose sur deux principes :

- celui de l'encorbellement, qui consiste à disposer les pierres de chaque assise en surplomb par rapport à celle de l'assise inférieure,

- celui de l'inclinaison, qui consiste à imprimer aux pierres de chaque assise une inclinaison de l'ordre de 15° vers l'extérieur.

Sur plan de base circulaire ou quadrangulaire, les assises successives vont en se rejoignant, la dernière étant coiffée soit d'une dalle terminale, soit d'un plafond de dalles. Le résultat est une voûte équilibrée n'ayant nécessité aucun cintre.

Moins courante, la voûte de pierres clavées à sec est une voûte clavée classique, en forme de coupole ou de berceau, mais dont les éléments sont des plaquettes ou des moellons grossièrement ébauchés et appareillés, disposés sur un cintre provisoire.

Au plan fonctionnel, la cabane constitue l'abri universel pour les animaux (poulailler, bergerie, etc.), pour les humains (cabane de vigneron, loge de cantonnier, etc.), pour les outils (remise-à-outils, cuvier, etc.), pour les réserves (grangette, citerne couverte, etc.). Dans certains cas, on a affaire à des habitations d'indigents ou de marginaux.

Plus généralement, les cabanes s'inscrivent dans un paysage rural "construit", structuré par une foule d'aménagements fonctionnels en pierre sèche : murs de clôture, de soutènement, de voies de cheminement, entrées de champ, escaliers, rampes, canalisations, citernes, sources couvertes, ruchers, tertres de signalisation, et surtout tas d'épierrement.

En dehors de la France, les cabanes en pierre sèche sont présentes dans divers pays du nord et de l'est du pourtour de la Méditerranée (Espagne, Portugal, Italie, ex-Yougoslavie, Malte, Grèce, Cisjordanie) mais aussi dans certains pays du nord-ouest et de l'ouest de l'Europe (Islande, Irlande, pays de Galles, Ecosse, Angleterre, Suède, Allemagne, Suisse) (liste non exhaustive).

BIBLIOGRAPHIE

LASSURE, Christian, 1978, 'Une architecture populaire et anonyme : l'architecture rurale en pierre sèche de la France', in "Maisons Paysannes de France", No 50, pp. 12-16 (Paris : MPF)

LASSURE, Christian, 1981, "La tradition des bâtisseurs à pierre sèche", Etudes et Recherches d'Architecture Vernaculaire, No 1 (Paris : CERAV)

LASSURE, Christian, 1985, "Eléments pour servir à la datation des constructions en pierre sèche", Etudes et Recherches d'Architecture Vernaculaire, No 5 (Paris : CERAV)


DRY-STONE "CABANES"


The economic history of rural France was marked, from the 17th century onwards and especially in the 19th century, by the extension of cultivated land over the outlying areas of village territories as well as by the access of the lowest strata of the peasantry to land ownership. Against this historical background are to be set the dry-stone "cabanes", or huts, observable in as many as forty "départements" located in the southern two-thirds of the country. According to the date-stones encountered on these buildings, the oldest surviving examples were built under the reign of Louis XIV, while the most recent ones were constructed during the3rd Republic, by self-building peasants or dry-stone masons using the stone material provided by the reclamation of new parcels. The "cabanes" are merely dependencies built at some distance from the farmsteads and used on an occasional, temporary or seasonal basis.

Saignon (Vaucluse) : cabanon avec son puits © Dominique Reperant

Their generic appellation is the French term "cabane" or its counterparts in vernacular languages (for example "chabano" in Dordogne, "cabano" in Vaucluse). At the same time, there exist a host of designations that are either general ("barraca" in the Pyrénées-Orientales, "cazourne" in Haute-Loire, "caboto/chaboto" in Drome, etc.) or functional ("garioto", i.e. cabin, in Lot, "jasso", i.e. sheep shelter, in the Alpes-de-Haute-Provence, "granjoun", i.e. small grange, in Vaucluse, etc.). The studies carried out on the "cabanes" in the last 150 years have caused vernacular terms to be superseded by erudite terms. Witness "bori", a Provençal word synonymous with shanty or hovel (and not specifically dry-stone hut), which has become the by-word of those who believe the "cabanes" to be ancient Celtic, Gaulish or Ligurian dwellings.

As is suggested by the expression "dry-stone" itself, the "cabanes" use only stone – in the form of square stones, flat stones, blocks, slabs, either trimmed or untrimmed – picked off the fields during agricultural work, while taking advantage of the technique of dry walling, that is stonework without any binding mortar or cement. What kind of stone is used depends on the bedrock geology of the place of building: frost-cracked outcropping limestone is the most widely used material but sandstone, granite, schist, breccia, basalt and pumice stone are also employed.

The architectural uniqueness of the "cabanes" stems from their associating two specific roofing structures to dry-stone walling:

- the vault of corbelled and outward-inclining stones,

- the vault of stone voussoirs or keystone vault,

both under an outside covering of slabs, stone tiles, earth or even clay tiles, after the so-called 'double skin' method.

The vault of mortarless corbelled and outward-slanting stones is based on two principles:

- the technique of corbelling, which consists in laying the stones of each course with a slight overhang over the stones of the underlying course,

- the method of the outward inclination, which consists in giving the stones of each course an outward sloping of the order of 15°.

The succeeding layers curve inwards gradually until they almost meet, the final layer being topped, when circular, by a single cap-stone or, when quadrangular, by several slabs placed side by side. The result: a stable vault erected without any wooden formwork.

Less widespread than its corbelled counterpart, the vault of mortarless stone voussoirs is a conventional cupola- or cradle-shaped vault, the components of which are flat slabs or rough-cut blocks laid on a provisional formwork.

Functionally speaking, the "cabane" is an all-purpose shelter intended either for animals (poultry-hut, sheep-shelter, etc.), for people (vinegrower's hut, roadman's hut, etc.), for tools (toolshed, covered vat for grapes, etc.) or for food storage (small barn, cistern-cover, etc.). Some "cabanes" even served as lodgings for agricultural workers or individuals on the fringe of the rural society.

More generally, the "cabanes" form part of a man-made rural landscape dotted with a wide array of functional dry-stone structures: boundary walls, retaining walls, roadside walls, field gates, stairs, ramps, drains, cisterns, covered springs, bee-boles, landmarks, and above all stone heaps.

Outside France, dry-stone huts have been noted in various northern and eastern Mediterranean countries (Spain, Portugal, Italy, the former Yougoslavia, Malta, Greece, the West Bank) but also in some north-western and western European countries (Iceland, Ireland, Scotland, Wales, England, Sweden, Germany, Switzerland, among others).

BIBLIOGRAPHY

LASSURE, Christian, 1978, 'Une architecture populaire et anonyme : l'architecture rurale en pierre sèche de la France', in "Maisons Paysannes de France", No 50, pp. 12-16 (Paris: MPF)

LASSURE, Christian, 1981, "La tradition des bâtisseurs à pierre sèche", Etudes et Recherches d'Architecture Vernaculaire, No 1 (Paris: CERAV)

LASSURE, Christian, 1985, "Eléments pour servir à la datation des constructions en pierre sèche", Etudes et Recherches d'Architecture Vernaculaire, No 5 (Paris: CERAV)


© Christian Lassure

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