ARCHITECTURE VERNACULAIRE

CERAV

UN NOUVEAU MYTHE : « L'ARCHITECTURE ANCESTRALE »

Christian Lassure

Version anglaise


ancestral –1853
Qui a appartenu aux ancêtres, qu’on tient des ancêtres. Mœurs, croyances ancestrales. Par ext. Qui remonte très loin dans le temps. => immémorial
Le petit Robert

On sait le succès qu’a connu, dans notre pays, au cours des quatre dernières décennies, l’expression « architecture traditionnelle », propagée par diverse officines (1) pour désigner ce qui, à l’analyse, n’est que le reliquat des bâtiments ruraux d’habitation et d’exploitation de l’âge d’or de la paysannerie française, construits ou reconstruits dans le courant du XIXe siècle, voire tout au début du XXe, selon des plans et des modes d’inspiration bourgeoise et urbaine et avec des matériaux extraits de carrières nouvellement ouvertes et acheminés par des voies de communication nouvellement créées (2). C’est ainsi que les matériaux de couverture (tuiles, lauses, ardoises) ayant, sous l’action des compagnies d’assurance, remplacé le chaume trop propice aux incendies, se sont retrouvés promus au rang de « matériaux traditionnels » par un coup de baguette magique.

S'il est un matériau de couverture qui mérite le qualificatif de « traditionnel », c'est bien le chaume. Mais si ces bâtiments du Puy-de-Dôme existent encore, ils n'ont certainement plus ce matériau de couverture et cette pente de toiture.

En ce début de XXIe siècle, il semblerait que l’adjectif « traditionnel », qui a rendu tant de services, soit désormais par trop galvaudé et nécessite d’être remplacé par un qualificatif mieux adapté à l’air du temps et à une clientèle à la recherche de ses « racines », de ses « ancêtres » (quelques millions à peine en remontant jusqu'à Saint Louis...).

Un successeur se profile à l’horizon, il s’agit de l’adjectif « ancestral » , qui commence à apparaître ici et là dans la littérature des agences immobilières, des offices de tourisme, des hôtels de province, des entreprises du bâtiment, ainsi que dans leurs relais dans les presses écrite, visuelle et internautique.

Si l’on se transporte sur le site Internet de l’Hôtel-restaurant de la Vallée à Saint-Chély-d’Aubrac dans l’Aveyron (3), on apprend qu’ « autour du village, les fermes et les burons ont gardé une architecture ancestrale, avec leurs murs en basalte ou en granite et leur toit de lauzes ». Il suffit de remplacer « ancestrale » par « traditionnelle », la phrase passe tout aussi bien et le message est le même.

Buron ou mosut du Cantal, bâti en pierres maçonnées et couvert de lauses. Carte postale de la première décennie du XXe siècle.

 

Burons du Puy-de-Dôme, édifiés en matériaux végétaux. Gravure extraite du guide P. Joanne, Le Mont-Dore et les eaux minérales d'Auvergne, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1872.
Lequel de ces deux burons est « ancestral » ou « traditionnel » ? Celui en pierre ou celui en végétaux ? Ni l'un ni l'autre, ils correspondent à des époques différentes : XIXe siècle pour celui bâti en dur, XVIIIe, voire plus loin dans le temps, pour celui en matériaux végétaux.

Autre exemple : sur le site « Le magazine info », telle journaliste, plongeant « au cœur des Cévennes », fait part de son « émerveillement qui est enrichi par l’ancestrale architecture cévenole », à savoir « les hameaux en granit aux toits de tuile, accrochés au versant des montagnes » (4). L’émoi de cette personne est tel qu’elle va jusqu’à placer l’adjectif « ancestral » avant le nom, pour plus de force et de relief.

Transportons-nous à présent sur un site personnel consacré à la promotion touristique (et dithyrambique) du Luberon et fait de bric et de boc glanés ici et là sur l’Internet. On y apprend qu’ « au cœur du village [de Sivergues], surgissent des témoignages d’une architecture rurale ancestrale comme ce passage sous voûte permettant d’accéder à l’étage, en général réservé aux communs » (5). Outre le fait que l’on a du mal à voir en quoi ce « passage sous voûte » – illustré par la photo d’un escalier extérieur porté par un arceau et disposé perpendiculairement à la façade– est plus « ancestral » que le reste, on reste dubitatif quant à sa capacité à permettre d’accéder à l’étage aussi sûrement que le ferait un passage sur voûte… Pour nous mettre sur la voie des grands ancêtres à l’origine de ce dispositif, l’auteur précise que « le type de construction est fréquent dans les villages des vallées dites « vaudoises » du Piémont et du Dauphiné ».

Pour conclure ce petit tour de l’ « architecture ancestrale », citons cette page consacrée par le site de promotion vinicole « Ochato » au Domaine de la Tour Vieille dans le Roussillon (6). On y apprend que ce domaine « s’évertue à perpétuer l’architecture ancestrale des vignes en terrasses soutenues par des murets de pierres sèches, fruit d’un labeur incessant ». Voilà donc notre qualificatif appliqué non plus seulement à l’architecture des maisons villageoises et des fermes mais désormais à des ouvrages purement agricoles ! Quelle sera la prochaine étape ? L’explication du caractère « ancestral » d’une marque commerciale issue en 1982 de la réunion de deux domaines, l’un à Collioure, l’autre à Banyuls, nous est donnée dans la foulée : « Le vigneron n’a pas souhaité modifier les conditions de travail de ses ancêtres » (de quoi être soulagé, ils vont pouvoir reposer en paix…).

Nous pourrions multiplier les citations (leur nombre ne fait que croître et embellir), mais cela n’ajouterait rien à la démonstration. Disons simplement que qualifier d’ « architecture ancestrale » les bâtiments ruraux ayant survécu à l’exode rural, à la désertification des campagnes, à la modernisation selon le goût du jour, c’est une nouvelle façon de dire qu’ils n’ont pas d’âge, qu’ils n’ont pas d’histoire, qu’ils sont immémoriaux, alors qu’en réalité il s’agit des bâtiments des couches aisées de la société rurale et de ce fait les plus récents, les mieux construits, les plus solides, les autres bâtiments, ceux du prolétariat rural, les moins bien construits, les plus fragiles et les premiers à être abandonnés, ayant été pour leur majeure partie oblitérés (7).

Maison à pièce unique du prolétariat rural morvandiau. Photo prise au début du XXe siècle. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

On peut se demander d’où vient cette expression d’ « architecture ancestrale ». Il semblerait que l’origine en soit nos cousins du Québec, chez qui elle est assez couramment employée. Les nombreuses occurrences rencontrées sur des sites Internet québécois ne laissent guère de doute à ce sujet. Ainsi, à La Petite-Rivière-Saint-François dans le comté de Charlevoix, on peut louer un « chalet à l’architecture ancestrale datant de 1882 » (8). Si le caractère récent de la date a de quoi surprendre un Européen habitué à une histoire bi-millénaire, pour un Québécois confronté à seulement quatre siècles d’histoire, 1882 c’est déjà loin dans le temps.

Une recherche rapide effectuée avec le moteur de recherche Google donne encore : « l’architecture ancestrale des maisons » (dans la ville de Québec), « le (…) village de Pointe-au-Pic (…) avec son architecture ancestrale », une « architecture ancestrale aux allures européennes », etc. L’adjectif se rencontre aussi accolé à « maison » : « au centre du village [de Stanbridge-East dans la région des Cantons-de-l’Est], entouré de maisons ancestrales fidèles au style américain du 19ième siècle, avec une forte présence de la brique et du bois peint » (9).

Enfin, l'expression se rencontre aussi chez nos voisins suisses : « La région d'Evolène [dans le Valais] (...), constellée de villages et hameaux, surpend le visiteur par la beauté de ses paysages, son architecture ancestrale et l'esprit d'ouverture de ses habitants » (10). Le qualificatif « ancestral » se retrouve appliqué également aux murs de pierre sèche : « La construction de ces murs est un art ancestral », déclare la Fondation Actions en faveur de l'Environment (11).

On peut prédire à « ancestral » une belle carrière. Les marchands savent déjà en tirer parti pour vanter leurs produits sur l’Internet, en vrac : vin de paille, bardeau de toiture, cognac, chaux en pâte, brique, etc.

NOTES

(1) Reconnaissables à leur recours systématique à des verbes comme « respecter », « protéger », « défendre », « sauvegarder », « sauver », « mettre en valeur » (et son rejeton « valoriser »).

(2) Cf. Christian Lassure, L'intangible trinité : la maison « traditionnelle », la maison « de pays », la maison « paysanne », dans L'architecture vernaculaire, t. 8, 1984, pp. 75-82. Consultable à l'adresse http://www.pierreseche.com/intangible trinité.htm.

(3) Adresse : http://www.lavallée-stchely.com/tourisme.php+architecture+ancestrale…

(4) Adresse : http://www.lemagazine-info/spp.php?article192

(5) Cf http://depenne.club.fr/texte/sivergue.html. Dans ce même site, on apprend que le plateau des Claparèdes à Bonnieux est dit « plateau des bories »…

(6) Cf http://www.ochato.com/productions/Domaine-de-La-Tour-Vieille-Languedoc-Roussillon 42.html.

(7) Sans parler des loges, cabanes et huttes du sous-prolétariat rural du XIXe siècle, qui ne sont plus qu’un lointain souvenir (parfois heureusement fixé par les photographes des cartes postales du début du XXe siècle).

Si l'emploi de la terre et de la bourre de roseau est attesté anciennement dans le marais nord vendéen, le corpus des bourrines (chaumières à pièce unique) subsistant actuellement ne date que du XIXe siècle et du début du XXe et correspond à l'installation tardive, sur des terres publiques, d'une population défavorisée (cf François Le Bœuf, Maison de terre et de roseau : regards sur la bourrine du marais de Monts, In Situ, No 7, février 2006,
http://www.revue.inventaire.culture.gouv.fr/insitu/article.csp?numero=7&id_&rticle=leboeuf-732).

(8) Nous n’en donnerons pas l’adresse, elle est citée assez souvent comme cela.

(9) Cf http://www.beauxvillages.qc.ca/français/villages/stanbridge.html

(10) Cf http://www.livredemontagne.ch/site.html

(11) Cf http://www.umwelteinsatz.ch/index-fr.htm


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© CERAV
Le 10 février 2008

Références à citer :
Christian Lassure
Un nouveau mythe : « l'architecture ancestrale »
http://www.pierreseche.com/architecture_ancestrale.htm
10 février 2008

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