Romain Cluzel-Chomette RESTAURATION D'UN MUR DE SOUTÈNEMENT EN PIERRE SÈCHE
Résumé Cet article présente la restauration du mur en pierre sèche soutenant le parvis de l’église Saint-Marc, à Villard d’Abas, en Ubaye (Alpes-de-Haute-Provence, France). L'ouvrage, partiellement effondré, assurait la stabilité du parvis et l’intégration de l’église dans le paysage.
Le chantier, entrepris en mai 2025, a permis de documenter des techniques vernaculaires tout en interrogeant la relation entre construction humaine, environnement alpin et usages anciens. La restauration s’est faite en trois étapes : terrassement manuel, remontage du mur et nivellement du sol du parvis. Le décaissement a permis de comprendre la structure de l’ouvrage, fondé directement sur de la roche compacte, à un demi-mètre de profondeur. Les pierres, principalement schistes et calcaires locaux, présentent des formes naturellement adaptées à des assises horizontales, caractéristiques des roches sédimentaires de la région.
L’observation du mur a mis en évidence un drain bien développé à l’arrière de la maçonnerie. Fait de petites pierres et de nombreux vides, ce système favorisait l’évacuation de l’eau et la ventilation interne de l’ouvrage. Il limitait ainsi les effets du gel, fréquents en montagne, d'où la bonne conservation de certaines zones du mur. La répartition des pierres, avec des blocs massifs en partie basse et des matériaux de plus en plus fins vers le haut et l’arrière, répond à des logiques mécaniques et hydrauliques précises.
Abstract This article
presents the restoration of the dry-stone wall supporting the forecourt of
Saint-Marc Church in Villard d’Abas, located in the Ubaye Valley (Alpes-de-Haute-Provence,
France).
L’équipe de murailleurs formée de Cluzel Romain et Allain Luc s’est une nouvelle fois réunie dans le vallon des Fours, situé en Ubaye. En ce début du mois de mai 2025, notre chantier prend place à quelques dizaines de kilomètres à vol de chocard (1) de la frontière italienne, sous l’église de Villard d’Abas. Chaque jour, nous ne sommes dérangés que par des animaux alpins, se réunissant autour de ce lieu sacré qui fait partie de leur environnement. Les bouquetins viennent pâturer dans les prés alentours, à côté de leurs cousins ovins. Le tambourinage du pic noir alterne avec la percussion de nos outils de taille. Finalement, chacun semble avoir trouvé naturellement sa place dans ce commun, même si nous nous en doutons bien, ce ressenti n’est qu’une vision romantique du paysage qui nous entoure. En effet, le travail des habitants a sculpté l’environnement. Des lignes obliques forment des chemins. Les polygones verts clairs sillonnent les pentes grâce aux brebis et au fourrage. Des éléments verticaux, parallèles aux mélèzes, abritent les résidents qui les ont construits. Des pierres isolées sont assemblées horizontalement, contrebalançant plus haut les pointes des montagnes qui nous font perdre la sensation de gravité lorsqu’on les regarde. (1) Passereau de la famille des corvidae bien connu des montagnes alpines et remarquable par son bec jaune brillant et son cri vibrant contre les parois rocheuses.
Notre travail va consister à restaurer un ouvrage en pierre sèche. Le soutènement qui maintient le parvis de l’Église Saint Marc est en état d’effondrement. Nos actions pourraient se scinder en trois étapes, toutes liées les unes aux autres (le terrassement, le remontage en pierre sèche et le nivellement du sol en fonction des caractéristiques paysagères du lieu).
Le terrassement, se fait ici manuellement. Deux matériaux sont ainsi extraits, le sol et le matériel lithique. Nous les trions et comprenons graduellement quelle physionomie avait cet ouvrage. Le mur repose sur de la roche. On trouve ce rocher à une profondeur d’environ 50cm en moyenne. Il est extrêmement compact. Les pierres de parement s’enchainent ensuite avec une profondeur variable pour maximiser les croisements sur les pierres de blocage. Ce sont principalement des schistes et des calcaires. Leurs assises relativement plates (roche sédimentaire se décrochant par plaques car superposées en strates) donnent des poses horizontales quand on observe le mur de face. Quelques pierres rondes, provenant certainement des torrents alentour, viennent de temps en temps mettre en difficulté ces lignes.
Ces moellons n’ont pas été fragilisés par le gel, pourtant faisant partie intégrante du climat dans ces zones montagneuses. Quand on regarde plus à l’arrière du mur, on remarque un dispositif drainant très important. Il est profond et s’étend verticalement sur presque l’intégralité du soutènement, entre la maçonnerie à pierre sèche et le sol. Ce mécanisme formé de petites granulométries permettait certainement en évacuant l’humidité, de limiter l’impact du gel sur les matériaux. Les vides que nous pouvons observer montrent que son rôle de filtre à particule a bien marché dans le temps puisque le sol limoneux (en dessous du sol végétal) n’est pas venu combler l’intégralité des espaces. Ces espaces amplifient la ventilation. Ce procédé sèche les pierres après les pluies et limite la propagation de l’humidité provenant du sol. La quantité de pierre montre que la ressource en matériaux est propice à des murs relativement larges, comme nous pouvons le constater par le drain. Cependant, l’utilisation des pierres n’est pas improvisée. Les gros volumes non gélifs sont placés à l’avant. Plus on va en profondeur dans le mur, plus la taille des pierres décroit. Cette diminution de calibre s’observe aussi en montant vers le couronnement. Plusieurs explications sont possibles mais nous ne pourrons pas les vérifier. En voici quelques-unes. Tout d’abord, placer des grosses pierres de blocages en bas de mur permet de supporter la charge du reste de l’ouvrage, sans fissurer, du fait de leur épaisseur. Par ailleurs, placer du cailloutis et de plus petits moellons au deux tiers du mur, permettrait une meilleure filtration des fines rapportées par le ruissellement. Ces particules resteraient ainsi bloquées au stade supérieur. Le premier tiers du mur maintiendrait principalement la poussée du sol (comme le montrent quelques fois les ventres se formant sur les anciens ouvrages de pierre sèche).
Pendant notre travail, nous avons découvert un système de canalisation souterrain en pierre sèche. Nous n’avons pas pu l’étudier car il menait à la partie mitoyenne de l’église (autrefois une école), privatisée et fermée. Je profite néanmoins de cet article pour répertorier ce système qui semble être une évacuation des eaux.
On peut observer que l’appareillage est fait de lauzes placées en linteau, reprenant la charge du sol et évitant à ce sytème de s’obstruer. La hauteur semble assez régulière, maçonnée en pierre sèche pour former un dallage continu.
Au-delà de l’intervention elle-même, ce chantier a constitué pour lauteur de ces lignes un véritable outil de lecture du paysage. La restauration en pierre sèche ne se limite pas à une réparation structurelle : elle permet de révéler des logiques constructives adaptées aux ressources locales, au climat et aux usages passés. L’inventaire de ces techniques de construction à pierre sèhe nourrit directement ma pratique professionnelle et participe à la transmission et à la valorisation du patrimoine paysager et culturel de l’Ubaye. Je remercie la commune d'Uvernet-Fours, les habitants du vallon des Fours, ainsi que le parc du Mercantour de m’avoir fait confiance pour restaurer le patrimoine pierre sèche du vallon du Bachelard.
ANNEXE
Référence à citer :
Restauration d'un mur de soutènement en pierre sèche au parvis de l'église Saint-Marc à Villard d'Abas en Ubaye (Alpes-de-Haute-Provene) tome 48-49 (2024-2025) http://www.pierreseche.com/AV_2024-2025_Cluzel.htm 27 janvier 2026
Le texte et les photos sont de l’auteur. L'auteur :
Romain Cluzel-Chomette arrtisan en pierre sèche romaincluz@gmail.com www.paysage-de-pierre-seche.com
© CERAV, Paris
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