L’ÉNIGME DES PIERRES SAILLANTES DANS LES MAÇONNERIES RUSTIQUES :

L’APPORT DE L’ANALYSE CONSTRUCTIVE

The enigma of projecting throughbands in rustic stonework:

the lessons drawn from constructional analysis

Christian Lassure et Catherine Ropert


1re parution dans L'architecture vernaculaire, t. 8, 1984

Des esprits observateurs n’ont pas manqué de noter la présence, à première vue insolite, de nombreuses pierres en légère saillie sur le parement de maçonneries rustiques en diverses régions : Bretagne, Charente, Béarn, Limousin, Auvergne, Bourgogne, Lorraine, etc. Ces pierres saillantes sont visibles le plus souvent sur des pignons mais aussi parfois sur des gouttereaux, les uns comme les autres généralement dépourvus de percements et d’enduit et ne faisant pas fonction de façade. Elles peuvent être disposées sans ordre apparent ou sur une ou plusieurs assises. Dans ce dernier cas, elles sont placées à intervalles réguliers. Une maçonnerie ruinée comportant de telles pierres saillantes révèle qu’il s’agit de boutisses parpaignes, c’est-à-dire de pierres faisant toute l’épaisseur du mur et liant les deux parements entre eux. Négligeant ou ignorant la nécessité purement constructive de cette particularité, divers auteurs d’ouvrages de plus ou moins bonne vulgarisation se sont risqué, ces dernières années, à un certain nombre d’hypothèses pour expliquer ce qu’ils considéraient peu ou prou comme une énigme (1).

LA MORELIÈRE, SAINT-DENIS-D’OLÉRON (CHARENTE-MARITIME) :

Mur-pignon d’une maisonnette basse, montrant deux alignements de boutisses parpaignes saillantes disposées en quinconce (d’après cliché Suzanne Jean).

 

SAINT-FÉLIX (CHARENTE-MARITIME) :

Mur-gouttereau en assises de petits moellons d’un vaste bâtiment rural; quatre rangées de boutisses saillantes y sont visibles (d’après Suzanne Jean).

 

1. LES INTERPRÉTATIONS PSEUDO-TECHNIQUES

Un premier registre d’hypothèses fait intervenir des raisons techniques qui, à l’analyse, se révèlent erronées.

1.1. DES POINTS D’APPUI POUR LA POSE D’ÉCHAFAUDAGES ?

L’idée a été avancée que ces saillies étaient laissées intentionnellement pour permettre la fixation d‘un échafaudage lors d’une éventuelle réfection. Cela ne parait pas correspondre à ce que l’on connaît des échafaudages et de leur pose : ceux-ci sont constitués principalement de boulins ou poutres perpendiculaires aux murs, dont la pose nécessite non pas des saillies mais des encastrements ou trous de boulins, disposés à intervalles réguliers sur plusieurs lignes horizontales. Si le mur n’est pas destiné à être crépi, des orifices de section carrée sont laissés tels quels une fois le mur terminé et les boulins déposés. Si, au contraire, le mur doit être crépi, l’emplacement des trous de boulins est marqué d’une croix qui servira de repère pour les réfections ultérieures. Il semble donc qu’il y ait, dans cette interprétation, confusion entre saillies et trous de boulins.

ÉCHAFAUDAGE ENCASTRÉ À BOULINS, LISSES ET ÉCOPERCHES :

Les boulins sont perpendiculaires au mur, les lisses sont horizontales et parallèles au mur, les écoperches sont verticales (dessin Christian Lassure).

PIGNON D’UN MOULIN À EAU DE LA 2e MOITIÉ DU XVIIIe SIÈCLE VERS SAINT-PANTALÉON (LOT) :

La maçonnerie, à alternances d’assises irrégulières, laisse apparaître deux rangées de trous de boulins ayant servi à la pose de l’échafaudage de construction (cliché Christian Lassure).

1.2. DES PIERRES D’ATTENTE POUR L’ANCRAGE D’UN BÂTIMENT MITOYEN ?

Dans le même ordre d’idées, une autre interprétation veut voir, dans les pierres laissées en saillie sur les murs-pignon, un moyen de mieux ancrer un bâtiment contigu. Las, la saillie de ces pierres est souvent trop faible (de 5 à 15 cm) pour permettre un liaisonnement efficace avec une quelconque maçonnerie projetée. En réalité, ce rôle est dévolu non pas aux pignons mais aux gouttereaux ou murs de rive, dont seules les extrémités ou rencontres avec les pignons présentent des pierres laissées en attente une assise sur deux.

2. LES INTERPRÉTATIONS PSEUDO-JURIDIQUES

Outre des explications pseudo-techniques, sont mises en avant des interprétations d’ordre juridique qui, pas plus que les premières, n’entraînent l’adhésion.

2.1. LA MARQUE D’UN DROIT DE PROPRIÉTÉ SUR LE TERRAIN ADJACENT ?

Ces pierres passantes seraient destinées, si l’on en croit certains, à affirmer le droit de propriété des habitants de la maison sur la parcelle vers laquelle pointent les saillies. Si tel était le cas, quelle disproportion entre l’effort consenti et le but recherché ! Pourquoi toutes ces pierres là où une seule, symbolique, suffirait ? Mais peut-on croire que des gens aussi pragmatiques que les ruraux aient pu se contenter d’une affirmation aussi peu juridique de la propriété alors même que d’autres moyens, bien plus efficaces et rassurants, étaient à leur disposition : inscription au cadastre, enregistrement devant notaire, titre de propriété, etc. ?

En fait, cette explication semble provenir d’une lecture mal comprise des articles 653 et 654 du Code Civil traitant « du mur et du fossé mitoyens ». D’après l’article 653, « tout mur… est présumé mitoyen, s’il n’y a titre ou marque du contraire ». Et l’article 654 de préciser qu'il y a marque de non-mitoyenneté « lorsqu’il n’y a que d’un côté ou un chaperon ou des filets et corbeaux de pierre qui y auraient été mis en bâtissant le mur », et que, « dans ces cas, le mur est censé appartenir exclusivement au propriétaire du côté duquel sont l’égout ou les corbeaux et filets de pierre ». On voit donc que la présente théorie applique aux saillies sur la paroi extérieure du mur ce qui vaut seulement pour les saillies sur la paroi intérieure.

2.2. LA MARQUE D’UNE SERVITUDE, LE « DROIT DE GOUTTIÈRE » ?

On a évoqué, enfin, à propos des pierres passantes en gouttereau, un « droit de gouttière », apparemment servitude de déversement des eaux pluviales libérant le propriétaire de l’obligation de ne pas faire verser ses eaux sur le fonds de son voisin (cf. article 681 du Code Civil) (2). Il semblerait, cependant, que, là où cette servitude existait, la marque en fût une seule pierre de bonne dimension. Cette explication ne saurait donc valoir pour les assises de pierres saillantes (et a fortiori lorsque la construction et le terrain ont nécessairement le même propriétaire).

3. LES INTERPRÉTATIONS ESTHÉTIQUES ET SOCIO-ÉCONOMIQUES

Dans un tout autre registre que les précédents, deux types d’interprétation ont vu le jour à propos des maçonneries à pierres passantes. Elles témoignent l’une comme l’autre de la naïveté du regard et du manque d’esprit critique de certains intellectuels citadins confrontés au monde rural et à ses œuvres.

3.1. LA MANIFESTATION D’UN SOUCI ESTHÉTIQUE ?

Sous l’influence d’une tendance bien citadine à parer l’architecture rurale de vertus qu’elle n’a en rien cherché à acquérir, on est allé jusqu’à mettre en avant un certain souci esthétique chez les constructeurs de maçonneries rustiques. Ces derniers auraient été sensibles aux accents créés par les saillies sur des surfaces austères et, en particulier, aux ombres longues qui s’y dessinent à jour frisant. C’est là prendre un effet inintentionnel pour la cause réelle. Si vraiment les maçons ruraux avaient voulu égayer ces surfaces, n’auraient-ils pas plutôt cherché à composer, à l’aide de ces saillies, des motifs décoratifs ou autres, du même ordre, par exemple, que les décors et les signes en briques vitrifiées rencontrés dans l’architecture de briques du nord de la France (3).

3.2. UN « SIGNE EXTÉRIEUR DE RICHESSE » ?

Il n’est jusqu’à une sorte de symbolisme socio-économique qui n’ait été évoqué à propos des pierres faisant saillie en pignon. Celles-ci seraient censées indiquer le nombre de têtes de bétail que possédait le propriétaire de la maison. Elles seraient en quelque sorte un « signe extérieur de richesse ». L’absurdité de cette explication apparaît clairement : si tel était le cas, à chaque diminution ou à chaque accroissement de son cheptel, le propriétaire aurait eu à ragréer des saillies ou à en interpoler de nouvelles. Ce serait là un moyen bien malcommode de tenir la communauté – voire le fisc – au courant de l’état de ses biens... (4). À dire vrai, nous soupçonnons ici l’œuvre de quelque paysan moqueur et malicieux, gravement questionné par quelque naïf sociologue...

4. L’EXPLICATION PAR LES « PRATIQUES LIBATOIRES »

Notre enquête ne serait pas complète si nous n’abordions le type d’explication qui revient le plus fréquemment, celui des « pratiques libatoires » ou, pour parler simplement, le « droit à la bouteille », l’ « arrosage ».

4.1. LA MANIFESTATION D’UN « DROIT À LA BOUTEILLE », D’UN « ARROSAGE »

Une première variante de cette explication qui lie aspect constructif et libations, prétend que chaque fois que le maçon laissait une boutisse parpaigne en saillie, preuve d’une maçonnerie conforme aux canons de la solidité, il était en droit d’exiger du propriétaire qu’il « paye un coup à boire », qu il « paye le litre », qu’il offre « une chopine de vin ». Si ce dernier refusait, la saillie n’était pas ragréée, témoignant, pour la postérité, de la ladrerie du propriétaire. Selon une autre variante, chaque fois que le propriétaire « payait le litre » aux maçons, ceux- ci, pour le remercier de sa générosité, « tiraient » une pierre hors du nu du mur.

Cette coutume, sous ses divers avatars, est celle que les informateurs ruraux livrent le plus volontiers à leurs interlocuteurs, et ce indépendamment des régions. Souvent même, seul l’aspect libatoire subsiste, l’informateur ignorant le fait que les pierres sont parpaignes. Rien d’étonnant donc à ce que ces pierres soient baptisées « pierres à litre » (en Haute-Marne) ou « bouteilles » (en Lorraine).

4.2. OÙ IL Y A UN HIC...

Sans doute cette explication a-t-elle une part de vérité, mais les maçons et les propriétaires ne sont plus là pour nous dire ce qu’il en était exactement. Force est de constater qu’elle achoppe sur de simples constatations de bon sens. En ce qui concerne la première variante, on voit mal ce qui aurait empêché les maçons de revendiquer ce droit plus que de raison, en faisant saillir plus de boutisses parpaignes que n’en requiert véritablement la solidité du mur, voire en faisant dépasser des pierres non parpaignes. Et si effectivement les saillies étaient abattues en signe de remerciement, il faut croire, à la vue de certains pignons hérissés de saillies, que leur chantier de construction a été on ne peut plus « sec ». Quant à la deuxième variante, elle autorise une conclusion inverse : étant donné le nombre de pierres « tirées », il y a tout lieu de penser que le chantier a été des plus « arrosés ».

5. LES APPORTS DE L’ANALYSE CONSTRUCTIVE

Les diverses hypothèses et interprétations que nous venons de passer en revue s’avèrent donc des tentatives au pire erronées, au mieux partielles, de rendre compte de la raison d’être des maçonneries à pierres passantes. Pour parler net, seule l’analyse constructive ou technologique stricte est à même d’apporter des éclaircissements décisifs sur cette question.

5.1. LES MAÇONNERIES RUSTIQUES

Tout d’abord, il convient de noter que les assises de pierres en saillie ne s’observent que dans les fragiles maçonneries rustiques, où deux revêtements enserrent une fourrure, et non dans les solides maçonneries de pierres de taille, où les seules saillies sont des bossages, lesquels relèvent du décor et non de nécessités d’ordre constructif.

Ensuite, les pierres en saillie se rencontrent surtout dans les pignons, murs qui, dans une construction, doivent être les plus épais et les plus solides car ils sont les plus hauts et supportent la cheminée.

5.2. LE RÔLE DES PIERRES PASSANTES DANS LES MAÇONNERIES RUSTIQUES

Le rôle des pierres passantes dans le renforcement de la solidité des maçonneries de blocage entre deux parements, apparaît clairement lorsque de telles maçonneries sont vues en coupe. Ces pierres correspondent à des boutisses parpaignes qui, en reliant les deux parements entre eux, les empêchent de s’écarter l’un de l’autre, et qui, en distribuant de façon égale le poids des assises supérieures sur les parements sous-jacents, maintiennent le mur en équilibre. Sans ces boutisses parpaignes, il faudrait donner aux murs plus d’épaisseur à la base et un fruit plus marqué. Dès lors, on comprend que, dans les maçonneries les plus élaborées, ces parpaignes soient placées selon un espacement régulier dans une même assise et que, d’une assise à l’autre, elles soient décalées à la manière d’un dispositif en quinconce.

COMMUNE D’AUSSEING (HAUTE-GARONNE) :

Tête du mur latéral en pierre sèche d’une petite remise en plein champ; six boutisses parpaignes, disposées à intervalles réguliers sur ses 1,95 m de hauteur, solidarisent les deux parements (cliché Christian Lassure).

Si les saillies des parpaignes ne sont pas ragréées, c’est qu’il n y a aucune nécessité constructive à ce qu’elles le soient (seules des raisons d’ordre esthétique ou d’obéissance à une mode pourraient justifier un tel ravalement). En fait, en ravalant les saillies une fois le mur monté, le maçon risquerait de déstabiliser l’intérieur du mur. Par la même occasion, il effacerait toute preuve que son mur a été construit selon les règles de l’art ou d’après les spécifications qui lui ont été imposées dans le bail de construction lorsqu’il existe (c’est-à-dire une assise de parpaignes tous les x mètres de hauteur, un intervalle de x mètres entre deux parpaignes d’une même assise) (5). Et le commanditaire est en mesure de vérifier la conformité de l’ouvrage aux normes imposées aussi bien lors de sa construction qu’après son achèvement.

MUR EN PIERRE SÈCHE DES PENNINES, CONSTRUITS SELON LES NORMES DES LOIS SUR L’ENCLÔTURE (ENTRE 1780 ET 1820) ET COMPORTANT DEUX RANGÉES DE BOUTISSES PARPAIGNES :

L’intervalle entre deux boutisses (de milieu à milieu) est de 50 cm environ pour la rangée inférieure et de 70 cm environ pour la rangée supérieure; les pierres de l’arase du mur, sous le chaperon, sont, elles aussi, parpaignes; la rangée inférieure est à 60 cm du sol, la rangée supérieure à 60 cm de l’inférieure; la hauteur du mur, sous le chaperon, est de 1,50 m, sa hauteur hors tout de 1,80 m (d’après Alan Brooks, Dry Stone Walling, a Practical Conservation Handbook, 1977).

Enfin, il faut savoir que la nature géologique particulière de certaines pierres (schistes feuilletés, calcaires bien clivés) peut interdire tout ragrément des saillies : sous les coups du marteau ou de l’aiguille, une pierre feuilletée ou clivée ne manquerait pas de se fendre longitudinalement. Autant donc éviter un tel inconvénient susceptible d’amoindrir la solidité du mur.

6. AUTRES TYPES DE PIERRES PASSANTES

L’origine constructive des boutisses parpaignes saillantes étant à présent éclaircie, il reste cependant à mettre en garde contre les risques possibles de confusion entre celles-ci et d'autres pierres passantes, parfois alignées mais généralement isolées, et ayant un rôle non pas technique mais fonctionnel.

6.1. SUPPORTS DE TREILLE

Ainsi, en Béarn, dans la vallée de la Soule (en amont de Mauléon), on trouve des pierres saillantes en nombre variable sur les pignons de granges-étables. Une explication recueillie sur place indique que ces pierres servaient de support aux treilles. Effectivement, ces saillies ne se rencontrent jamais sur des murs exposés au nord. Le pignon-façade d’une grange à Abense-de-Haut, au sud de Tardets (6), montre cinq lignes successives de saillies taillées en forme de corne : autant de corbeaux destinés à porter les ramifications d’une treille (7).

SAINT-MAIXENT-L’ÉCOLE, AZAY-LE-BRULÉ (DEUX-SÈVRES) :

Ossements de bœuf en saillie sur le parement d’un mur et ayant servi autrefois à l’accrochage d’une treille (d’après cliché Suzanne Jean).

6.2. CONSOLES DE CHÉNEAUX

En Bourgogne, dans l’Auxois et le Chatillonnais, il n’est pas rare d’apercevoir deux ou trois pierres en forme de « cornes », disposées à intervalles réguliers sous l’égout d’un toit; ce ne sont rien d’autre que des consoles subsistant à la disparition d’anciens chéneaux en bois ou en pierre (8).

6.3. PIERRES D’ENVOL

Les dallettes s’avançant en saillie sous les trous d’envol d’un pigeonnier peuvent difficilement être autre autre chose que des pierres d’envol, des perchoirs pour les volatiles.

6.4. PROTECTIONS D’ABOUTS DE POUTRE

Les pierres plates dépassant juste au-dessus des abouts de poutres (poutres de plancher, pannes de toiture) perçant la paroi extérieure pour respirer, ne sont rien d’autre qu’une protection contre la pluie.

6.5. CONTREPOIDS DE CORBEAUX DE CHEMINÉE

Deux grosses pierres passantes, disposées sur chant et à hauteur d’homme dans un pignon, correspondent à des blocs posés en guise de contrepoids sur le bout extérieur des corbeaux en bois ou en pierre d’une cheminée.

6.6. BRISE-JET

Enfin, telle pierre dépassant sous l’extrémité de la rigole extérieure en pierre d’un évier, sert de brise-jet rejetant les eaux usées loin du mur.

En conclusion, compte tenu de leur rôle dans la solidité d’un mur et de l’animation qu’accessoirement elles peuvent créer sur une paroi aveugle, les boutisses saillantes méritent d’être conservées telles quelles lors de toute restauration, de tout ravalement ou recrépissage.

 NOTES

(1) Cf. Luc Breuillé et al., Maisons paysannes et vie traditionnelle en Auvergne, Éditions C.R.E.E.R., Nonette, 1980, en part. p. 148; Georges Doyon et Robert Hubrecht, L’architecture rurale et bourgeoise en France, Dominique Vincent et Cie, Paris, 4e édition, 1979, en part. pp. 113-114; Hervé Fillipetti et Trotereau Janine, Symboles et pratiques rituelles dans la maison paysanne traditionnelle, Éditions Berger-Levrault, 1978, en part. pp. 67-68; François Pacqueteau, Architecture et vie traditionnelle en Bretagne, Éditions Berger-Levrault, 1979, en part. p. 93; Maurice Robert, Quelques rites et pratiques relatifs à la maison, dans Ethnologique, revue d’ethnologie et d’ethnoécologie des pays occitans, no spécial, automne 1978, pp. 125-131, en part. p. 125; Jean-François Simon, Tiez. le paysan breton et sa maison. 1 : Le Léon, Éditions de l’Estran, Douarnenez, 1982, en part. pp. 117-118; Françoise Thinlot, Maisons de Bourgogne, Hachette Littérature, 1974, en part. p. 14.

(2) Article 681 du Code Civil : "Tout propriétaire doit établir des toits de manière que les eaux pluviales s’écoulent sur son terrain ou sur la voie publique; il ne peut les faire verser sur le fonds de son voisin".

(3) Cf., à ce sujet, Jean-Paul Meuret et Henriette Noailles, Signes et briques vitrifiées sur les constructions de la Thiérache (XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles). Contribution à l'histoire de l'architecture en brique de la Thiérache, dans La Thiérache (1873-1973), numéro spécial, Société archéologique de Vervins et de la Thiérache, pp. 123-159. Cette architecture de brique et les décors qui s'y rattachent, se rencontrent sur une aire géographique très large, allant des bords de la Loire jusqu'au Brabant en passant par l'Île-de-France, la Normandie et les Flandres.

(4) Cette interprétation est reprise sans sourciller, à propos du Massif central et du Béarn, par les compilateurs du guide Comment acheter, rénover, équiper les maisons de nos campagnes, supplément No 685 de L'Ami des jardins et de la maison, 3e trimestre 1982, en part. pp. 96 et 116.

(5) Pour la Lorraine, Jean-Yves Chauvet (Vivre la maison lorraine, Éditions Jaher, Paris, 1981, en part. p. 77), signale que dans ce type de maçonnerie, les deux parements sont en principe liés tous les mètres, verticalement et horizontalement, par des pierres en parpaing. Le manuel de maçonnerie de Jean Le Covec (Exécution des maçonneries, tome II, J.-B. Baillière et fils, Paris, 2e édition, 1967, p. 380) ne donne des indications précises que pour les seules boutisses : « Les règlements prescrivent au moins deux boutisses par m2 de maçonnerie, dont la longueur de queue atteigne au minimum les 3/5es de l'épaisseur totale du mur ».

(6) Cf. Jean Loubergé, Les anciennes maisons rurales des pays de l'Adour, Imprimerie moderne, Pau, 1982, en part. pp. 92-93.

(7) Comme supports de treille, on trouve également, dans diverses régions, des alignements d'os de bœuf fichés dans le mur, à propos desquels on aurait tort de voir une quelconque intention propitiatoire. Une ferme genevoise de la 2e moitié du XVIIIe siècle, démontée pour être transférée au musée de plein air de Ballenberg (Suisse), présentait un dispositif de cette nature ayant servi à l'accrochage d'une treille (cf. Journal de Genève, 23 mars 1984).

(8) On prendra garde à ne pas prendre ces consoles en forme de « corne » pour des signes destinés à « conjurer le diable cornu » ou pour « un hommage rendu à Bel le dieu taureau », mésaventure survenue à deux propagandistes acharnés du « symbolique » et du « rituel » dans « la maison paysanne traditionnelle » (cf. H. Fillipetti et J. Trotereau, op. cit. en note 1, en part. p. 111, photo No 1).

GLOSSAIRE

BOUTISSE : pierre plus longue que large, présentant un de ses bouts au parement du mur (s'oppose à la PANNERESSE, qui présente au parement un de ses longs panneaux, soit lit, soit long côté).

PARPAING, PARPAIGNE : se dit d'un élément traversant toute l'épaisseur de la maçonnerie.

BOUTISSE PARPAIGNE : boutisse traversant le mur de part en part et présentant ses bouts aux deux parements opposés.

BOULIN : poutrelle d'échafaudage dont l'about vient se loger dans un trou pratiqué dans le mur.

TROU DE BOULIN : trou pratiqué dans le mur et où vient se loger l'extrémité d'une poutre ou d'une pièce d'échafaudage.

PIERRES D'ATTENTE : pierres laissées en saillie à la rencontre de deux pans de maçonnerie en prévision d'une construction future.

BLOCAGE : maçonnerie de matériaux de différentes grosseurs jetés pêle-mêle dans un bain de mortier.

FOURRURE : blocage grossier de pierres à peine taillées ou de pierraille entre les deux parements du mur.

BOSSAGE : protubérance laissée sur le parement d'une pierre taillée pour produire un effet décoratif.


 L’ÉNIGME DES PIERRES SAILLANTES DANS LES MAÇONNNERIES RUSTIQUES :

COMPLÉMENT D’ENQUÊTE

Christian Lassure et Catherine Ropert


1re parution dans L'architecture vernaculaire, t. 12, 1988

Le lecteur se souvient de l’enquête publiée dans le tome 8 (1985) de L’architecture vernaculaire sur « l’énigme des pierres saillantes dans les maçonneries rustiques ». Cette étude, après avoir passé en revue un certain nombre d’interprétations pseudo-techniques, pseudo-juridiques, esthétiques, socio-économique et « libatoires » concluait à la nécessité purement constructive de ces boutisses parpaignes en saillie, pierres employées comme chaînes transversales reliant les deux parements au massif de remplissage interne et non ragréées pour ne pas en amoindrir la résistance. Depuis, au hasard de nos lectures, nous sommes tombés sur de nouvelles interprétations qui méritent d’être versées au dossier :

- selon l’une, chaque pierre passante marquerait la pause des maçons au milieu ou en fin de journée;

- selon une autre, les pierres auraient été des symboles phalliques en plus de servir à poser la bouteille de vin offerte par le propriétaire et témoignant de sa générosité.

Nous citons ci-dessous, in extenso, les passages incriminés, en attendant – nous ne nous faisons guère de doute à ce sujet – de trouver encore d’autres hypothèses inédites où le bon sens pragmatique le disputera à la fantaisie débridée.

La première explication est tirée de l’ouvrage collectif Limousin, coll. Encyclopédies régionales, Christine Bonneton , 1984, pp. 83-84 :

« Pour économiser la taille ou lorsque la pierre ne s’y prêtait pas, on montait aussi les murs en blocage de moellons notamment aux pignons dont la maçonnerie était stabilisée par ces pierres dites "traversières" ou "traçantes" qu’on voit saillir en différents points du mur; ces témoins fonctionnels, non coupés, par économie, à leur extrémité, ont donné lieu à des explications diverses : pour les uns, chacune de ces pierres marquerait la pause des maçons au milieu ou en fin de journée; d’autres, plus malicieuses, font coïncider le nombre de ces pierres avec celui des bouteilles offertes par le propriétaire de la maison ».

La deuxième et la troisième explications proviennent du livre Les maisons des paysans d’ici, par Roger Eymard et al., aux Éditions Corrèze Buissonière, Tulle, 1979, pp. 123-124 :

« C’est le Pierrounel qui monte sur l’épaule une grosse pierre de 70 ou 80 centimètres de long, et qui a tout l’air d’une grosse miche de pain blanc… Pour ça c’est pas pour dire, il était pas chien le Milou. Quand il se trouvait une belle pierre longue pour faire un persant – une boutisse – il laissait tout là et partait à la maison chercher du vin. C’était sa manière à lui de reconnaître le bel ouvrage… Avec la pierre tout venant de la région, on gardait les mieux faites, celles qui avaient un peu de tête, pour monter les parements; entre les 2, on faisait comme du remplissage. Ca tiendrait toujours avec le poids, mais tout ça n’était pas très solide : alors de temps en temps, surtout sur les pignons où passait la pierre la moins bonne, les maçons liaient les 2 murs, les 2 parements, avec une boutisse, conservée à sa longueur et qui dépassait surtout dehors. Il ne fallait surtout pas la retailler, à la fois de peur de la casser et pour y poser la bouteille, de manière à attester aux yeux des gens du savoir-faire des maçons, de la solidité du mur et... de la générosité du propriétaire !

... De l’art de faire d’une pierre 2 coups !

Plus tard, les enfants et les ethnologues se poseront des questions. Ces pierres dépareillées qui ont l'air de déparer la surface lisse du mur, était-ce pour tenir des échafaudages (sic)? Mais non, puisqu’ils étaient en dedans et des trous auraient mieux fait l’affaire... Etait-ce pour reprendre le mur, plus tard, l’articuler sur une nouvelle construction ? Point du tout, car elles sont souvent au milieu du bâti, et la plupart du temps sur un pignon où il peut y avoir des ouvertures... Et si les boutisses – outre leur rôle technique de liant et leur fonction de symbole phallique – redisaient simplement sur la façade unie des pierres mutilées, la complicité de la pierre vivante et de la pierre morte, l’intimité de la carrière et du bâti, de la maison et du pays ? ».

À la lecture des interprétations grotesques contenues dans ces deux passages, nous ne pouvons nous empêcher de penser que certains ethnologues, dénués d’un élémentaire sens critique, n’ont pas manqué de se laisser abuser par des informateurs malicieux. On a du mal à imaginer les maçons, ayant faim et soif après une demi-journée de travail et pressés d’aller se restaurer et se rafraîchir, prenant la peine de marquer de la sorte la fin du travail. De même, on conçoit difficilement les maçons prenant le risque de perdre une bouteille de vin en lui donnant une assise aussi peu sûre que celle fournie par la tête d’une boutisse parpaigne. Quant au symbolisme phallique, il n’existe que dans la tête de l’auteur.


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Référence à citer / To be referenced as :

 

Christian Lassure et Catherine Ropert

L’énigme des pierres saillantes dans les maçonneries rustiques : l'apport de l'analyse constructive (The enigma of projecting throughbands in rustic stonework: the lessons drawn from constructional analysis)

http://www.pierreseche.com/pierres_saillantes.htm

(1re parution dans L'Architecture vernaculaire, t. 8, 1984)

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