Recension

Jean Boyer, L'origine de la génoise dans l'architecture provençale du XVIIe siècle,

dans Ethnologie Française, tome XIV, 1984, No 4, pp. 287-293


Extrait de L'architecture vernaculaire, tome IX, 1985, pp. 93-94

La revue Ethnologie Française, publiée par le Centre d'Ethnologie Française, publie plus ou moins régulièrement des articles traitant d'architecture rurale dont la tonalité générale est plus sociologique qu'historique et qui n'éveillent guère l'intérêt de l'historien de l'architecture. Une exception qui mérite d'être signalée : deux études de M. Jean Boyer, de la Direction des Musées de France, authentiques contributions à l'histoire des techniques de construction :

- une première étude : « Documents inédits sur la construction des cabanes en Camargue aux XVIIe et XVIIIe siècles» (E. F., 1976, VI, 2);

- une deuxième étude : « L'origine de la génoise dans 1'architecture provençale du XVIIe siècle» (E.F., 1984, XIV, 4).

Les méthodes d'investigation et les sources d'information de ce chercheur sont celles de l'archiviste; son optique et ses problématiques sont celles de l'historien. On est donc assuré de lire autre chose que les habituelles considérations sur les architectures traditionnelles, les rites de protection, les rituels d'hospitalité, les dichotomies espace masculin / espace féminin, espace public / espace privé, toutes choses non dénuées d'intérêt quant à la connaissance de la société rurale de la fin du XIXe siècle mais qui laissent en suspens les questions fondamentales que posent les témoins survivants de 1'architecture rurale post-médiévale.

Nous nous attacherons ici au deuxième article, où Jean Boyer s'efforce de résoudre l'énigme de l'origine de la génoise, cette fermeture d'avant-toit formée de plusieurs rangs de tuiles-canal en encorbellement et garnie de mortier. L'auteur part du constat que la génoise n'est ni mentionnée ni décrite dans aucun des traités de construction antérieurs à la Révolution et ne figure dans aucun traité de construction du XIXe siècle. Le vocable n'acquiert droit de cité dans les dictionnaires et encyclopédies français qu'à une époque toute récente, alors que la génoise (en provençal « genouveso ») a été largement utilisée depuis des siècles dans la moitié sud de la France.

Cette fort pertinente constatation est reprise d'une thèse inédite conservée au Musée des Arts et Traditions Populaires à Paris (Mlle Olga Fradisse, De l'utilisation de la génoise dans l'architecture rurale et ancienne, thèse, Ecole du Louvre, 1948, sous la direction de Georges-Henri Rivière, ms. 48.99 et 48.100 B 67, Musée des A.T.P.). Ce chercheur fixait la date d'apparition de la génoise en Provence aux dernières années du XVIe siècle, ce en haut de l'échelle sociale (Pavillon de chasse de Valabre, commune de Gardanne, Bouches-du-Rhône, daté de la fin du XVIe siècle par les érudits locaux). Elle ajoutait que la technique ne s'était popularisée qu'à partir du XVIIe, notamment dans l'architecture rurale.

Jean Boyer se propose d'étayer et d'affiner la thèse de Mlle Olga Fradisse à l'aide de documents d'archives notariales du pays d'Aix. Le plus ancien document pouvant être interprété comme preuve de l'existence de la génoise dans la région aixoise dès le premier tiers du XVIIe siècle, est un prix-fait du 14 février 1634, relatif aux réparations de l'église paroissiale de Rians (Var) : il y est question de la pose au mortier des tuiles des « sailents» ou avant-toits, ce qui implique l'existence d'une génoise et non pas d'un avant-toit de chevrons débordants.

Deux autres prix-faits, le premier en date du 10 septembre 1641 (à Septèmes), le second du 13 janvier 1644 (à Gardanne), font allusion plus explicite respectivement à un « sailhen » formé de « thuiles » et à une « sortie de trois taulles l'un sur l'autre ». Dans les deux cas, la mise en œuvre de ces avant-toits est assimilée à un travail de maçonnerie.

Le terme « génoise» apparaît pour la première fois dans un contrat du 9 septembre 1645 concernant la construction d'une bastide à Puyloubier. II y est stipulé que les ouvriers feront « les sailhens du couvert de ladite bastide à la fasson qu'on appelle genoise ». De même, dans un deuxième contrat, du 13 octobre 1648, relatif à la même bastide, le maçon s'engage à faire « les sailhens du couvert de la pailliere à la genouvese semblables à ceulx que y sont ». Le mot est ici utilisé sous sa forme provençal « genouveso », francisée en « genouvese ».

Ainsi donc, dès le milieu du XVIIe siècle, la technique de la génoise semble entrée dans les habitudes locales. Pour preuve de sa généralisation, l'auteur aligne 23 autres contrats s'échelonnant de 1650 à 1697. Les bâtiments concernés sont : château, pigeonnier, bergerie, chapelle rurale, bastide, maison de bourg, bâtiment religieux, bastide, bastide, bastide, bastide, bastide, bastide, maison claustrale, bastide, église paroissiale, chapelle de Pénitents, château, bastide, maison urbaine, église, église, hôtel particulier.

A la fin du XVIIe siècle, les contrats relatifs à la construction d'édifices, prenant la forme d'actes sous seing privé, les archives notariales cessent d'être une source d'information. Jean Boyer signale toutefois trois documents du début du XVIIIe montrant la permanence de l'emploi de la génoise, notamment dans 1'architecture religieuse et publique (église de Lambesc, Bouches-du-Rhône - casernes d'Aix - église de Saint-Antonin, Bouches-du-Rhône).

Dans les conclusions qu'il tire de l'ensemble de ces documents, l'auteur place vers 1635-1640 la date d'apparition de la génoise en pays d'Aix. Cette fourchette cadre avec la nouvelle datation (c. 1640) proposée pour le Pavillon de chasse de Valabre (cf. supra). II note que la génoise apparaît non pas en milieu urbain mais dans la campagne aixoise et les bourgs de la région avoisinante; qu'elle ne vient concurrencer que vers la fin du XVIIe siècle le traditionnel avant-toit à chevrons débordants en faveur dans l'architecture urbaine. Enfin, i1 confirme l'origine italienne de la génoise : les notaires, tenus de rédiger leurs actes en français depuis l'ordonnance de Villers-Cotterets, emploient toujours la formule « a la genouvese » (francisation du provençal « genouveso ») ou « à la génoise », ce qui revient à dire « à la façon de Gênes ». « On faisait donc référence, vers 1640, à un type d'avant-toit à encorbellement de tuiles en usage dans la région de Gênes, vraisemblablement introduit en Provence par des maçons originaires de cette contrée ».

Jean Boyer émet le souhait que ses recherches soient complétées par des investigations dans les fonds d'archives du XVIIe siècle concernant les villes de la Provence maritime les plus proches de la Ligurie ou en rapports commerciaux avec Gênes, ce en vue de déterminer la date d'apparition et l'aire d'utilisation de la génoise dans ce secteur géographique. En attendant que cette éventualité se réalise, nous retiendrons de sa passionnante enquête que la génoise est à l'origine une technique exogène non-traditionnelle.


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