Luc Allain, Jean Courrent, Boris Noulin UN ANCIEN RUCHER AU CHEMIN DE PEY GAILLARD, À JOUQUES (BOUCHES-DU-RHÔNE)
Résumé Cette étude porte sur un ancien rucher traditionnel de Jouques (Bouches-du-Rhône), aménagé sur plusieurs restanques et comprenant un mur à abeilles à six niches ainsi qu'un abri destiné aux ruches traditionnelles. L'analyse décrit les différents aménagements, leurs caractéristiques constructives et leur organisation au sein de la parcelle. Elle s'appuie également sur les données cadastrales et sur la comparaison avec d'autres apiers provençaux pour tenter de comprendre l'origine, la fonction et la période d'aménagement de cet ensemble remarquable.
Abstract This study focuses on a former traditional apiary in Jouques (Bouches-du-Rhône), built on several terraces and comprising a bee wall with six niches as well as a shelter for traditional hives. The analysis describes the various structures, their architectural
features and their layout within the plot. It also draws on land registry data and comparisons with other Provençal apiaries in an attempt to understand the origin, function and period of development of this remarkable complex.
Ce rucher comporte deux parties installées sur deux restanques (1) immédiates, en limite supérieure de la parcelle : au nord, un abri à abeilles à deux rangées de ruches (bruscs en provençal), protégées par le mur supérieur de la restanque ; au sud, un mur à abeilles éloigné de l'habitation. Pas de maison à proximité immédiate si ce n'est un cabanon, en amont sur le chemin. Sur les différentes terrasses de la parcelle, et notamment celles situées sous et au-dessus du mur à abeilles, on note la présence de repousses d'olivier dans des sortes de cuvettes. Divers cheminements sont encore apparents entre les différentes terrasses, ainsi qu'un sentier qui mène à la cabane. (1) À proprement parler, mur de retenue en pierre sèche, parementé sur les deux côtés, barrant le lit d'un torrent intermittent pour provoquer un atterrissement en amont tout en laissant passer l'eau. Par extension, la terrasse de culture soutenue par un mur de
soutènement (cf Christian Lassure, Petit dictionnaire des mots censés signifier « terrasse de culture », http://www.pierreseche.com/petit_dico_des_terrasses.htm, 6 septembre 2002).
1 - Historique du lieu Cet ancien rucher se situe tout en haut de l'actuelle parcelle G706, elle-même accolée à la G707. Une recherche historique sur le cadastre napoléonien permet d'affirmer que ces deux parcelles n'en formaient autrefois qu'une, numérotée 46, dont les limites n'ont quasiment pas évolué depuis 1810, comme en atteste la superposition du cadastre actuel et du cadastre napoléonien. Cette parcelle était alors classée comme « verger » appartenant à un certain JEAN Honoré, dit « le bienheureux », de Jouques. Seules la nature des cultures et la végétation auraient évolué. Entourée de vignes et de plantations diverses, la parcelle a connu une culture d'oliviers sur sa partie haute en restanques, et de chênes truffiers sur sa partie basse. Avec la non exploitation des lieux, ce sont les pins et les genévriers qui ont depuis poussé et envahi la parcelle. On peut découper la parcelle ainsi : en partie basse, une plate-bande d'environ 3000 m2, avec sa petite cabane, une partie haute plus accidentée aménagée en restanques resserrées (de 7 à 8) pour permettre la culture d'oliviers. Enfin, un plateau haut gorgé de soleil, relativement abrité du vent car situé à mi pente du Pey (2). (2) Désignation dont l'origine remonte au podium des Romains (cf Jacques Astor, Dictionnaire des noms de familles et noms de lieux du Midi de la France, Éditions du Beffroi, 2002, paragraphe « Péi », p. 638). Le cadastre napoléonien ne donne aucune indication quant à l'aménagement de cette parcelle au tout début du XIXe siècle. Les restanques qui permettent de « domestiquer » les pentes avec les pierres extraites du sol au moment de son défoncement (3), existaient-elles déjà ? Quand y a-t-on planté des oliviers, ces arbres qui deviennent bien vieux et qui, à l'instar du figuier, « son jamais morts sens daissar d'eretièrs » ? (4). La présence des chênes-truffiers représenterait, peut-être, une indication orientant vers la spécialisation des différentes parcelles. Leur culture en Provence avait débuté au début des années 1800, et avait connu une généralisation et un essor tout au long du XIXᵉ siècle, période qui avait marqué le passage de la récolte « sauvage à la trufficulture organisée. L'installation du rucher daterait-elle de cette même époque ? Son intérêt économique en a-t-il fait un élément déterminant lors du morcellement de la parcelle primitive ? (3) Labour profond destiné à éliminer les couches durcies en profondeur avant la plantation de végétaux à racines profondes (vigne, arbres fruitiers). (4) « L'olivier et le figuier ne sont jamais morts sans laisser d'héritiers ». L'impact du défrichement des garrigues sur les ressources mellifères provençales est très ancien. Les textes des agronomes latins Columelle ou Varron, et les cartulaires médiévaux décrivent une Provence très ouverte, extrêmement florifère. Les rendements, exprimés en cire et en miel, correspondaient alors à des productions élevées pour
des ruches en tronc, entre 8 à 15 kg de miel par ruche et par an. Ce devait encore être le cas, du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, époque où la Provence a connu un « âge d'or apicole », avec une période de déboisement maximal et un pastoralisme intense. Ces conditions extrêmement favorables permettraient-elles
de dater ce rucher du début du XIXe siècle ?
(5) Charrue conçue pour évacuer la terre sous les rangs de vigne. 2 - L'abri à abeilles Classiquement, il se compose d'une banquette appuyée à un muret en pierre sèche généralement de 1 m à 1,20 m de haut, mais ici de 1,90 m, soutenant la restanque supérieure. Les bruscs sont protégés du vent d'ouest par un brise-vent, particulièrement épais, qui a soigneusement été bâti
au mortier. Il a la largeur de la banquette. Directement appuyée contre le mur, cette banquette a généralement une hauteur d'une vingtaine de centimètres, suffisante pour protéger les bruscs des remontées d'humidité. Longue d'une dizaine de mètres et d'une profondeur d'environ 60 cm, elle pouvait
recevoir une douzaine de bruscs. Côté est, une cabane en pierre sèche devait servir d'abri et de réserve pour les outils nécessaires au rucher, mais possiblement aussi à l'entretien de la parcelle.
« Beaucoup de végétation recouvre les lauses d'une seconde rangée qui se trouve à 90 cm environ de la première. Ses traces existent sur le même linéaire que la première banquette, mais on ne peut pas l'affirmer avec certitude, d'autant que cette seconde rangée est moins évidente que la première. On devine
un alignement approximatif. Les lauses ont-elles glissé avec le temps ou s'agissait-il effectivement d'une banquette plus large que celle du dessin ? Une chose est certaine : les banquettes s'arrêtaient à 2 ou 3 m avant la cabane. Entre la fin des lauses et la cabane, il semblait y avoir un petit chemin
d'accès à la terrasse située au-dessus des banquettes et de la cabane » (Luc Allain). 3 - Le mur à abeilles
4 - Dimension des niches En règle générale, les niches d'un mur à abeilles mesurent de 50 à 60 cm de large, 60 cm de profondeur, de 70 à 80 cm de hauteur, permettant d'y loger le brusc en planches, ou un tronc d'arbre creux. À l'exception de la ruche 4, les niches sont ici plus petites. Si la profondeur (50 à 70 cm) est habituelle, la hauteur n'y est que de 50 cm et la largeur varie entre 25 et 35 cm. On y logeait les petites ruches dites à couvain (6), comme celle en liège que l'on peut voir au musée de Fleury-d'Aude. Leur volume limité favorisait l'essaimage printanier et permettait donc de repeupler le rucher de rapport après les pertes hivernales. (6) Le couvain est l'ensemble des œufs et des larves d'abeilles et d'autres insectes vivant en société. Ce mur à abeilles se caractérise par un appareillage particulièrement soigné des parements, avec une utilisation mixte de petits volumes et d'énormes blocs, le tout dans un alignement parfait, alors que l'appareillage semble « moins soigné » sur les autres restanques. L'usage de très grosses pierres, posées en madone (7) pour les jambages, et les linteaux imposants soulignent l'importance de ces niches dans le reste du mur », note Luc Allain, murailler (8) à Aurons (Bouches-du-Rhône). (7) C'est-à-dire debout avec leur plus belle face en parement. (8) La désignation officielle du métier (« murailler ») est la transcription en français du terme occitan muralhièr. La première niche, qui aurait également pu servir d'abri pour une ruche destinée à fournir des essaims, présente cependant la particularité d'être divisée en deux parties, apparemment d'égale importance, par l'installation d'une lause horizontale. L'explication de cet aménagement reste encore à trouver. Il est impossible à fermer, pour en faire un piège à essaims et pour abriter quelque outil nécessaire à la visite du rucher, la cabane semble plus convenable.
5 - La cabane Elle est construite contre la roche, dans le coin gauche de la parcelle, et se compose en partie d'énormes blocs. La hauteur sous la voûte est de 2,6 m, ce qui permet de s'y tenir droit. La cavité intérieure forme comme un cercle de quelque 2,50 m de diamètre. Michel James, dans son article Apiculture ; les murs
alvéolés en pierre sèche en Provence, écrit au sujet de ce rucher : « Une miellerie était installée dans une cabane partiellement construite en pierres sèches contre la falaise, au dessus de l'apier ». On peut effectivement imaginer que les bruscs prélevés au moment de la récolte y
étaient très momentanément abrités, mais il est difficile d'y voir une « miellerie », enceinte où on aurait procédé à la séparation du miel et de la cire. Le temps nécessaire à l'opération et l'absence de fermeture auraient facilité le déclenchement d'un pillage énorme dans le rucher, pillage qui se
termine inévitablement par la mort des colonies les plus faibles, accompagné, pour le voisinage, par une avalanche de piqûres. Sans doute s'agissait-il d'« une cabane technique où l'on abritait des outils ou des ustensiles sans grande valeur qui restaient là à demeure, à moins que l'on ne laisse là un sac de
graines entamé jusqu'au lendemain en attendant de finir le semis de la parcelle ? (mais là encore les rongeurs passent partout) », déclare André Fraisse qui a dégagé plusieurs cabanes semblables sur le puèg de Tourouzelle (Aude).
6 - Un rucher pour une exploitation commerciale C'est un rucher qui pouvait abriter deux douzaines de ruches, nettement plus que les ruchers familiaux qui n'en avaient généralement qu'une demi-douzaine, tout au plus. Appoints de l'exploitation agricole, avec la basse-cour, le potager, le verger, la magnanerie, ces derniers étaient installés près de lhabitation, généralement en bordure de potager. Nécessaires à la vie en autarcie, ils y suffisaient à la consommation familiale.
Le rucher de Jouques n'est pas sans analogie avec l'ensemble unique de la Pujade à Grans, où un mur à abeilles abrite cinq niches de taille inférieure à la normale (hauteur : 0,50 cm - largeur : 0,35 à 0,47 cm - profondeur : 0,50 cm), suivi d'une banquette de 11 mètres de long et de 1 mètre de large pouvant recevoir de 11 à 18 bruscs. On y retrouve le mur traditionnel qui servait de coupe-vent, côté nord-ouest. Ces grands murs de 20 à 60 niches, la plupart répartis dans les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse, datent vraisemblablement des XVIIIe et XIXe siècles. Ils permettaient une exploitation commerciale, mais leur nombre était limité par les richesses floristiques de la région. On estime qu'un territoire peut, selon sa flore, nourrir de 10 à 60 ruches. Ce chiffre est un maximum que nous n'approchons que sur cinq ou six apiers (ruchers) : 59 niches à Cabrières d'Avignon, 55 à Salon et à Cornillon, 52 à La Roque-d'Anthéron. Les deux douzaines de bruscs du rucher de Jouques devaient se suffire des miellées printanières locales.
7 - Essai de datation Dans son Inventaire des sites apicoles en région PACA (9), Michel James avait recensé 37 murs à abeilles dans le département des Bouches-du-Rhône, 103 dans le Var, 22 dans le Vaucluse et seulement 1 dans les Alpes-de-Haute-Provence, aucun n'étant signalé dans les Hautes-Alpes. Pour le département du Vaucluse, il se rapportait à une étude sur Les murs de pierres sèches, microcosmes de la biodiversité (10), dans laquelle Danièle Larcena et Claire Hostein signalaient que « les murs apiès ont été en usage entre la fin du XVIe siècle et la première moitié du XIXe siècle et que, dans la haute vallée de la Roya, environ cent « maisons des abeilles » avaient été édifiées de la fin du XVIe siècle au XIXe ». (9) Michel James, Inventaire des sites apicoles en région PACA, rapport n° 309, 2009. (10) Danièle Larcena et Claire Hostein, Les murs en pierre sèche, microcosmes de la biodiversité, colloque SPS Ambleside 2010, 5 p., consultable sur le site de l'association Pierre sèche en Vaucluse.
Michel James ne dit rien quant à la datation des ruchers bâtis des Bouches-du-Rhône et aucun cadastre ne signale le rucher de Jouques. Nous ne pouvons procéder que par comparaison, même si « comparaison n'est pas raison ». Sur le cadastre napoléonien, la parcelle G46 sur laquelle se trouve le rucher est classée en verger. Sans doute n'était-elle pas assez large pour déployer le rucher sur une seule ligne, comme à la Pujade de Grans, d'où la présence des deux alignements parallèles des bruscs. L'importance de cet apièr ne permet pas d'y voir le seul souci d'assurer la pollinisation des cultures par les abeilles, dont la découverte scientifique était déjà établie entre la fin du XVIIᵉ siècle et la fin du XVIIIᵉ. On y retiendra plutôt l'intérêt qu'a présenté le développement de l'apiculture au XIXe siècle. Au XVIIIe, les importations de sucre de canne avaient réduit l'intérêt de l'élevage des abeilles mais, sous le Premier Empire, le blocus continental (11), qui avait arrêté les importations de sucre de canne, l'avait relancé. Ce rucher aurait pu connaître alors son apogée avant que la concurrence du sucre de betterave n'entraîne l'abandon du miel en tant que matière édulcorante. L'intérêt économique des gros ruchers disparut dans la seconde moitié du XIXe siècle, alors que se développait la culture de la betterave, et l'apiculture n'évolua plus que très lentement. Aujourd'hui, la parcelle 707 est classée en bois, et la 706 en lande. (11) Sous le Premier Empire, le blocus continental (1806-1814) est la politique suivie par Napoléon Ier pour ruiner le Royaume-Uni en l'empêchant de commercer avec le reste de l'Europe.
Référence à citer / To be referenced as : Luc Allain, Jean Courrent, Boris Noulin
Les auteurs / The Authors
Luc Allain
Jean Courrent Boris Noulin
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