Les constructions en dur furent de tout temps fort rares dans les campagnes khmères et hormis les pagodes qui succèderont aux temples angkoriens, l’on ne construisait qu’avec des matériaux végétaux périssables [1] (bois, bambous, feuilles de palmiers et de cocotiers). Des constructions d’autant plus fragiles et éphémères qu’elles étaient exposées au climat tropical de la région peu propice à leur conservation. Il fallait donc année après année consolider ou reconstruire. Ainsi, le bâti en milieu rural, à quelques rares exceptions près, est de conception récente au Cambodge, ne dépassant pas les vingt ans d’âge, bien que la forme architecturale des habitations les moins complexes et qui correspondent aujourd’hui à celles des plus pauvres, n’ait pas beaucoup changé sur plusieurs siècles [2].
Bien que la population cambodgienne soit essentiellement paysanne [3], toutes les habitations en milieu rural n’ont pas forcément une vocation agricole : elles peuvent abriter des individus de classes socio-professionnelles et économiques diverses, les plus riches ayant d’ailleurs tendance à s’éloigner du modèle architectural d’origine. Ainsi, nous pouvons parler d’architecture traditionnelle à tendance évolutive pour désigner les différentes formes architecturales que peut prendre l’habitat traditionnel khmer rural d’aujourd’hui. Car si les villageois utilisent souvent les même méthodes et plans de construction qu’autrefois pour construire leur maison suivant un savoir-faire et des rites cérémoniels bien spécifiques que l’on se transmet de génération en génération, ils ont su s’adapter à leur temps notamment depuis la fin de la guère civile et l’ouverture économique du pays. Le modernisme et l’influence extérieure [4] ont introduit quelques modifications concernant les techniques de construction, l’utilisation de nouveaux matériaux ou des éléments de décoration. Cette mutation du bâti s’observe surtout chez les classes moyennes ou aisées, bénéficiaires de l’ouverture économique et donc plus réceptives au progrès. II - Le village khmer : une entité géographique linéaire se fondant dans le paysage rural · Le village khmer Dans un village, le nombre des maisons est généralement un peu inférieur à celui des ménages car les parents et les grands-parents peuvent loger dans la même maison. Il est courant qu’avant le mariage, le futur gendre construise une demeure près de celle de ses beaux-parents. La jeune femme peut ainsi recevoir des conseils de ses parents qui ont acquis plus d’expérience au cours de leur vie. Le village est désigné par le nom de bhumi [5] ou bien celui de sruk [6]. L’un ou l’autre semble indifféremment employé. Administrativement, on utilisera davantage le terme phum [7] , qui correspond à la plus petite unité de peuplement. Il peut alors se composer de quelques habitations (des hameaux), voire d’une seule, jusqu’à des groupements plus considérables. Ces groupes d’habitats de taille plus importante adoptent alors différentes configurations d’implantation. Ainsi, on observe le plus souvent des villages en file indienne le long des axes de communication et qui se gonflent en bourgs aux intersections, structurés le long d’une rivière ou tout autour d’un étang. Cet alignement ne signifie pas pour autant que les façades de chaque maison soient alignées, elles sont juste parallèles à l’axe dans lequel s’oriente le village. A proximité de Siem Reap, on note la présence de villages urbains, qui tendent à se conglomérer, constituant ainsi la nouvelle périphérie d’une capitale provinciale en plein essor économique et expansion territoriale. Ici le bâti se fait plus dense et le terrain sur lequel vit le ménage en sera plus réduit.
· Organisation de l’espace autour de l’habitation L’habitat traditionnel cambodgien est avant tout une maison rurale, ouverte sur l’espace et l’extérieur. Celle-ci s’organise dans un environnement où la famille, les champs, les animaux et même certaines espèces végétales ont chacun leur place. Ainsi on retrouve, la majorité du temps, des maisons entourées d'un espace de vie de taille variable, souvent délimité par des arbres ou une petite clôture. S'il n’y a pas d’objets délimitant la parcelle, il peut être difficile de distinguer les limites de celle-ci. Tout sera alors suggéré par des éléments naturels (arbres, potagers) et objets (puits). Ainsi, si les délimitations du privé et du public ne sont pas toujours visibles, chaque propriétaire est en mesure de connaître les limites de son terrain et celles de son voisin et il est tout à fait courant de traverser la parcelle de quelqu’un pour accéder à la sienne. Le sol nu en face de la maison sert de zone de travail principale pour n'importe quelle tâche majeure nécessitant beaucoup d'espace : le riz est étalé ici pour sécher ou pour être battu. On exécute également toutes sortes de travaux de réparation. La partie de la parcelle située à l’arrière de la maison est utilisée comme espace privé : des fosses sont creusées pour les toilettes et on y entrepose aussi les ordures. On y stocke aussi les feuilles de palmier, et tous les types de matériaux qui ne sont pas utilisés pour le moment.
Comme la plupart du temps à la campagne, il n’y a pas de bâtiments utilitaires à côté de la maison familiale. Tout ce qui est nécessaire à la vie des paysans est congloméré dans l’enceinte même du bâtiment d’habitation, le plus souvent dans la partie inférieure située sous les pilotis. Cependant, à proximité de la maison, on note parfois la présence d’un petit abri à l’usage des animaux et le grenier qui est une annexe très importante car il permet de stocker le paddy [8], nourriture de base et la principale richesse des paysans. Il est donc très important de bien le conserver et de le protéger des éventuels accidents, notamment des incendies pouvant se déclarer dans la maison principale.
Enfin, évoquons les nombreuses superstitions et croyances qui vont influer sur la répartition et l’aménagement des différents éléments qui composent cet enclos. On évite ainsi par exemple de planter un tamarinier au sud ou d’édifier un puits à l’ouest de la maison, car cela signifie pour le khmer « la chance suivie de la ruine » [9]. En 2011, la société khmère est toujours régie par d’innombrables croyances et superstitions d’influence animiste, hindouiste et bouddhiste qui ont traversé les siècles. Des croyances qui se déclinent en une série de rites et de processus cérémoniels que l’on observe jusque dans l’édification des habitations et qui ponctuent encore aujourd’hui le quotidien de millions de Khmers. III - Un mode de construction régi par les croyances Pour le Khmer, l’habitat, la maison est avant tout un abri matériel et spirituel et doit s’insérer dans un univers animé d’esprits. Les coutumes, les modes de vie jusqu’aux méthodes de construction vont fortement être influencés par de nombreuses superstitions et croyances dont certaines remontent bien avant l’époque angkorienne. Au Cambodge, de tous temps un culte fut voué à différents génies appelés Neak Ta [10] que l’on retrouve également au Myanmar sous l’appellation de Nats ou celle de Pra Phum en Thaïlande. Dans cette partie de l’Asie du Sud-est, tous les lieux habités sont soumis à l’influence de ces génies fonciers ou d’humains désincarnés dont on cherche à se concilier les bonnes grâces car ils sont supposés être les fantômes des premiers occupants des lieux. Ces génies sont considérés comme les véritables maîtres du sol, et assurent la protection aux gens du village ainsi que la santé, la fertilité du sol ou les pluies régulières. Construire une maison sans accord des maîtres du sol peut apporter le malheur à son propriétaire. Selon les croyances khmère et la volonté des esprits, la maison traditionnelle khmère doit être dressée en un seul jour solaire, ce qui oblige le futur résidant à préparer des années à l’avance tout les éléments de construction afin de ne pas perdre de temps dans l’édification de sa future maison, ce qui demande une organisation considérable. Ainsi, le premier geste du propriétaire avant même l’acte de bâtir, sera de célébrer une cérémonie pour demander à la déesse de la forêt l’autorisation de couper des arbres, que l’on laissera sécher conformément pendant plusieurs mois, parfois deux années. Ensuite débuteront la taille et l’assemblage de toutes les pièces de construction nécessaires, que l’on entreposera dans un abri protégé du soleil et des intempéries. Le jour opportun désigné par l’Achar [11] du village, on ouvrira le chantier avec les membres de la famille et des amis. Si la maison est importante, on réunit alors tout le village pour, non pas la construire, mais la monter entre le lever et le coucher du soleil, le but étant de revivre les mythes originaux d’après lesquels les génies ont installé l’homme sur terre en un seul jour. Après avoir fait la demande au Naga [12] et aux maîtres fonciers de disposer du sol, la permission est finalement accordée si la place des hommes est minime [13] et si l’opération ne dure qu’une journée solaire durant laquelle la terre supportera les chocs. Lors de l’édification du bâtiment, on constate que les superstitions sont prioritaires dans la construction au détriment même du confort. Par exemple, l'orientation (indispensable pour le confort thermique) se fait en fonction des croyances quoi qu'il advienne.
Lorsque le couple, futur occupant, se présente à la nuit tombante pour prendre possession de la maison, un Kru [15] les attend pour les assister dans un processus cérémoniel complexe. Le couple tourne alors tout autour de la maison nouvellement dressée et s’arrête une première fois devant l’échelle. Le Kru les rejette alors, mais voyant leur insistance il leur demande : « D’ou venez vous ? ». Aux futurs occupants de répondre : « Nous venons des confluents des fleuves, des deltas marécageux [16], nous cherchons un abri ». Chassés encore une fois, ils referont jusqu’à sept fois le tour de la bâtisse. Ils répondront à chaque fois au Kru : « La déesse Thorani a asséché la terre, le sol est praticable et les génies nous ont menés jusqu’ici, nous demandons à entrer ». Le Kru leur répond : « la terre ne vous appartient pas, elle est la demeure des esprits, avez-vous tué ? Méprisé les petits, médit, pratiqué l’adultère, volé ? ». A chaque tour ils répondent : « non nous n’avons fait de mal à personne ». Alors au septième tour le Kru déclare : « Bien, les maîtres du sol, les génies domaniaux vous admettent. Entre un lever et un coucher du soleil vous avez pu disposer du sol et déranger le naga, le soleil se couche, il ne faut plus déranger les maîtres de la terre qui vous accueillent ». Le Kru les asperge alors d’eau pour les laver de leurs fautes passées. Les nouveaux propriétaires accomplissent alors un huitième tour en chantant et en poussant des cris de joie et d’allégresse. On se présente une dernière fois au bas de l’échelle. L’épouse lave les pieds du mari, se lave les siens et le Kru les autorise enfin à monter afin de prendre possession de la maison [17]. Une fois la famille installée, il ne faudra pas oublier de mettre au pied du poteau central, des fruits, des fleurs et de l'encens qui bénissent la construction. On retrouve aussi un drapeau à prière sur la poutre centrale. Enfin une maison aux esprits devra être édifiée à proximité du bâtiment d’habitation. Elle est d'une richesse proportionnelle à la demeure qu'elle protège, pour que le Neak Ta ne soit pas jaloux de l'humain. La maison des esprits doit être placée sur un pied en hauteur, à proximité du bâtiment d’habitation, orientée au Nord ou, faute de mieux, au Sud. L'ombre du bâtiment ne doit pas la toucher. Dans ces conditions, et avec une attention régulière en offrandes et en petites prières quotidiennes, le Neak Ta repoussera les mauvais esprits, les fantômes et même les voleurs. Enfin, précaution supplémentaire, l’escalier menant au balcon ou bien directement à la pièce principale doit toujours avoir un nombre impair de marches qui interdise l’entrée des esprits malfaisants.
IV - Analyse de l’architecture traditionnelle de l’habitat khmer Depuis la naissance de la société khmère, la maison traditionnelle khmère constitue le bien principal et le plus visible de chaque famille et reste un élément indissociable à la vie quotidienne des individus qui y résident. Quant aux plus belles demeures, elles sont le signe d’une certaine richesse et réussite sociale. Ainsi, pour ces dernières on observe des caractéristiques architecturales bien marquées. Cependant, Quel que soit son statut social, l’habitat traditionnel khmer présente toujours un même schéma de construction : un bâtiment rectangulaire en bois ou en matériaux végétaux surélevé grâce à des pilotis. · Les fondations et la structure porteuse de la maison L’habitat traditionnel khmer se compose d'un cadre d'appui, qui repose sur des fondations individuelles. Il n'y a pas de renforts ou de murs de refend [18] pour renforcer la structure. Le toit est construit avant que le revêtement mural ne soit appliqué. Pour se conformer aux conditions spécifiques des sols généralement limoneux, les fondations de la future bâtisse sont établies de la manière suivante : au fond d'une excavation de 1 mètre de profondeur, plusieurs poteaux de bois de 1,5 à 2,00 mètres de long sont enfoncés dans le sol, puis recouverts d'une couche de pierre compactée, suivie d'une pierre de taille ou dalle de béton préfabriqué, qui fournit la base pour le pilotis. L'excavation est ensuite remplie avec de la terre. Des piliers plus ou moins grands sont ensuite dressés. Avec des solives horizontales, ils constituent la structure porteuse de la maison, des fondations jusqu’au toit. Pour ce dernier, piliers, solives et chevrons sur lesquels sont fixées les lattes, sont liés entre eux pour former une armature qui contribue à stabiliser la structure entière de la maison. Chez les familles les plus démunies, on utilise rarement des vis car cela augmenterait les dépenses Pour les plus pauvres, nous le verrons plus tard, des panneaux de palmier couvrent les côtés de la maison; fixés à la structure en bois d'une façon simple, ils ne font que fournir une protection contre les éléments, ils n'ont aucune influence sur la stabilité de la construction. · La toiture Le toit est un élément fondamental permettant de subdiviser en plusieurs catégories l’habitat traditionnel khmer. Il existe ainsi plusieurs modèles de toiture caractéristiques et relativement aisés à identifier qui vont donner leur nom à l’ensemble de l’habitat [19] : le modèle Phtêah Ka-taing, le modèle Phtêah Peth et le modèle Phtêah Rong. La maison traditionnelle khmère peut se décliner en trois modèles principaux, chacun pouvant se subdiviser en sous-modèles plus ou moins complexe suivant l’intégration d’éléments tels que le balcon pouvant ainsi modifier la structure initiale du toit. Le modèle Ka-taing Le modèle de construction le plus simple et le plus souvent choisi par les plus pauvres est le modèle Ka-taing. La toiture est ici à deux pentes, découpée à l’avant et à l’arrière.
Cependant plus la famille commencera à avoir de l’argent, plus le modèle Ka-taing sera complexe (apparition d’un balcon, le toit unique à double pente laisse la place à une double ou triple toiture toujours en double pente). • Le sous modèle Phtêah Ka-taing mean Bang-haa (avec un pan incliné couvrant le balcon, avec possibilité de recouvrir également l’escalier d’accès) : Ici on observe un balcon qui peut se trouver à gauche ou à droite de la façade selon une orientation variable due à la particularité du terrain ou à l’orientation selon les points cardinaux. La toiture est semblable au cas précédent, mais avec un pan incliné couvrant le balcon. • Le sous modèle Phtêah Ka-taing Sla-ab (ailes ou auvents) mean Bang-haa : ici toujours une véranda sur façade couverte par un pan incliné qui prolonge la toiture avant ; cette habitation comporte quatre rangées de colonnes de face et cinq de profil ; la toiture est double (« à deux dos »), découpée sur les deux côtés et comportant des auvents sur toute la longueur de chaque côté de la maison. • Le sous modèle Phtêah ka-taing Sla-ab Bei Khna-âng (à trois dos ou trois toits) : le bâti comporte quatre rangées de colonnes de face et cinq de côté, le plan est rectangulaire et est couvert par une toiture triple découpée sur les deux côtés, celle du milieu étant la plus grande et couvrant une surface de trois rangées de colonnes sur quatre, avec des « ailes » ou auvents courant sur toute la longueur de chaque côté de la maison. • Le sous modèle Phtêah ka-taing Sla-ab Bei Khna-âng mean Haor-naing (à trois dos ou trois toits avec balcon) : le nombre de colonnes ainsi que le plan d’ensemble sont similaires à ceux de la maison précédente, avec la particularité qu’il y a un balcon en façade. Une petite toiture de face couvre le balcon, avec des auvents courant sur toute la longueur de chaque côté de la maison. C’est le modèle de style Ka-Taing le plus élaboré. Un modèle souvent prisé par les ménages aux revenus moyens. Le modèle Phtêah Peth Ce modèle d’habitat est parfois adopté par les familles de richesse moyenne. Le toit ici est plus complexe, à quatre pentes deux à deux symétriques.
Ce type d’habitat peut être divisé en deux sous-groupes : • Le sous modèle Phtêah Peth mean Haor-naing (avec un balcon) : ce bâti possède un escalier d’accès centré qui permet d’accéder au balcon dont la surface est délimitée par la 1ère rangée de colonnes de face et de profil ; elle comporte une double toiture, une petite recouvrant le balcon, et une grande couvrant toute la partie d’habitation. Cette particularité est communément appelée « maison à deux-dos », le nombre de dos étant le nombre de toitures que comporte la maison. • Le sous modèle Phtêah Peth mean Bang-haa : ici, le pan incliné couvre le balcon, avec possibilité de recouvrir également l’escalier d’accés ; son plan est similaire à celui du Phtêah Peth avec Haor-naing, en respectant toujours la trame des colonnes, de face et de profil. Le modèle Phtêah Rong Enfin, deux modèles d’habitations traditionnelles à la toiture bien spécifique peuvent être associés aux familles plus aisées : les modèle dit Phtêah Rong Doeung et Phtêah Rong Da-ôl. • Le sous-modèle Phtêah Rong Da-ôl : traditionnellement, ce bâti comporte quatre rangées de colonnes de face, mais les colonnes de profil peuvent aller de quatre rangées à plusieurs selon les besoins du propriétaire ; la toiture n’est tronquée que sur la face principale, mais la partie arrière est coupée à angle droit. Un escalier d’accès centré permet d’accéder directement à la pièce d’habitation principale en façade.
• Le modèle Phtêah Rong Doeung : ici le bâti comporte quatre rangées de colonnes de face et cinq rangées de colonnes de profil ; la toiture est tronquée dans le sens de la longueur, à l’avant et à l’arrière. · Le pilotis : une caractéristique commune En langue khmère, la maison dite traditionnelle se nomme Phtêah khpouh srâlah pi dey que l’on pourrait traduire en français par « maison surélevée de la terre ». En effet, que l’on soit riche ou pauvre, toutes les habitations traditionnelles khmères sont bâties sur des pilotis dont la hauteur reste variable suivant le risque d’inondation. Une structure du bâti qui a donc été fortement influencée par la prégnance du climat de mousson subtropical qui règne au Cambodge.
Cependant, même en zone non inondable, la maison sera toujours sur pilotis ou tout au moins surélevée. Plusieurs raisons à cela : d’une part les animaux sauvages et serpents ne peuvent pas s'introduire facilement dans les maisons en hauteur, d’autre part,les Khmers jugent malsaines et peu souhaitables les habitations bâties de plain pied. Ils pensent que la libre circulation de l’air entre les colonnes est un élément important de la salubrité et du confort d’une maison. Cela rafraichit. Ce trait culturel qui leur fait édifier leur habitation surélevée par rapport au sol, différencie les Khmers, riches ou pauvres, des Chinois et des Vietnamiens habitant le pays [20].
V - Organisation de l’intérieur de l’habitat et de l’espace sous les pilotis Il est nécessaire de faire la distinction entre l’espace intérieur de la maison, cloisonné, lieu de repos que l’on utilisera la nuit, et l’espace situé sous les pilotis qui correspond à un espace ouvert sur l’extérieur, sur le quotidien tout en faisant partie intégrante de la maison. Cependant chez certaines familles, notamment les plus aisées ou celles n’ayant aucune relation avec le monde agricole, l’espace sous les pilotis sera délaissé au profit de la partie supérieure de la maison tout aussi agréable à vivre et aéré grâce à la présence du balcon. · Le niveau inférieur de la maison (Kraôm Phtaêh) Cet espace est utilisé pour l'alimentation et le repos, ainsi que l'artisanat et diverses autres tâches telles que la réparation de matériel agricole. Comme l'espace sous le bâtiment est sec et facilement accessible, il est souvent utilisé pour le stockage; par exemple les personnes peuvent recueillir et stocker le bois jusqu'à ce qu'elles soient en mesure de construire la maison à côté de leurs parents. La partie inférieure de la maison est aussi un lieu de vie en plein air à l'abri de la maison, où la famille peut installer des hamacs pour se reposer lors des grosses chaleurs mais aussi pour se protéger des fortes précipitations diurnes. C’est également sous la maison que l’on trouvera parfois la cuisine, bien qu’elle se situe parfois dans un bâtiment dissocié situé à l’arrière ou sur le côté de la maison principale, séparée d’elle par une cour ou un passage couvert. Ne possédant pas toujours de balcon dans leur maison, ce sont les plus pauvres qui préfèreront se retrouver sous les pilotis pour y manger, s’adonner à leurs occupations quotidiennes. Pour eux, l’espace ici y est bien plus aéré que ne l’est l’intérieur de la maison. A l’inverse, les riches fréquenteront rarement cet espace, préférant le confort de leur balcon.
La partie inférieure de la maison sert également à ranger les outils de travail (houes, herses, charrue, etc.). On y trouve les engins de pêche et parfois une réserve de bois pour le foyer domestique. C’est aussi sous la maison qu’est installé le moulin à décortiquer le riz dont le bras est soutenu par une corde à une solive [21] de l’étage d’habitation. Il y reste en permanence. De façon intermittente, les femmes y disposent également leur métier à tisser et y accomplissent les séances de tissage. S'il n’y a pas de petit enclos à proximité de l’habitation, une partie de l’espace sous la maison sert d’écurie pour la nuit aux animaux tels que buffles, bœufs, vaches ou cochons.
· Le niveau supérieur de la maison On accède au niveau supérieur de la maison par un escalier ou une échelle. Cet accès était autrefois scrupuleusement orienté à l’est, où le soleil se lève, rappelant ainsi l’origine de la vie. Aujourd’hui, l’entrée principale de la maison s’oriente selon l’axe principal sur lequel se développe le village (une rivière, un lac, une route, etc.). L’accès à la maison ne peut donc pas toujours être à l’est. Cependant, on évitera d’orienter son entrée à l’ouest, connoté à la mort. Le niveau supérieur de la maison peut être subdivisé en plusieurs pièces plus ou moins grandes suivant la taille de la maison. L’habitat d’une famille aisée aura un nombre de salles supérieures. Cependant, deux pièces restent communes : la salle de séjour, qui est de l’ordre du semi-public et où l’on reçoit et qui donne sur l’entrée, et la chambre à coucher, de l’ordre du privé, de l’intime et seulement accessible à la famille. Cette partie privée est appelée thank leu, que l’on peut traduire par « niveau supérieur », car il est traditionnellement de 30 cm au-dessus du reste de la maison, à savoir la partie sociale que l’on nomme thnak kraom, le « niveau inférieur ». Le Thnak kraom est associé à diverses activités : - rencontre, détente, travail de la femme (couture, tricot, broderie, etc.); - éducation familiale (donner des conseils, raconter des récits, faire un travail scolaire, étudier); - célébration de cérémonies religieuses; - réception et couchage pour les invités. Pour les plus riches, un balcon couvert ou non prolonge cet espace afin d’obtenir le contact avec l’espace externe et l’environnement. C’est un lieu où pénètre la lumière. Les plus riches y prennent en général leurs repas. Le soir, c’est l’heure du thé ou de la tisane tout en profitant du coucher du soleil, du vent frais et de la vue panoramique. Les plus pauvres, n’ayant pas toujours de balcon, investiront l’espace inférieur de la maison situé sous les pilotis. La partie supérieure de la maison ne servant finalement que la nuit, pour le couchage ou pour y stocker des vêtements, des meubles et autres objets de valeur. Justement, concernant les chambres à coucher, la plupart du temps, la chambre des parents est séparée de celles des grands enfants. Elle sert couramment de lieu de stockage des biens de la famille. Suivant la situation familiale, les enfants dormiront ensemble dans un même lieu ou bien les garçons dormiront séparément des filles. Pour les plus riches une pièce supplémentaire sera destinée aux invités. Dans la chambre en général, la tête de lit ne se trouve jamais à l’ouest, comme pour l’entrée principale de la maison. Cette direction signifiant la mort. VI - A chaque groupe social : un type d’habitat caractéristique « Montre moi où tu habite et je te dirai qui tu es ». Il est aisé au Cambodge de reconnaître le statut social d’une famille en observant la structure extérieure de sa maison et les différents matériaux utilisés pour sa construction. · L’habitat modeste Les habitations les plus modestes ont des supports de bois quelconques, feuilles de palmiers ou parois de bois emprisonnées entre des éclats de bambous et une couverture en chaume de palmier. Le plancher est le plus souvent ici en claie de bambou. Les modèles de construction ici sont les plus simples et la toiture à deux pentes correspond au modèle Phteah Ka-taing.
Ce sont bien entendus les plus déshérités qui élaborent ce genre de bâtiment. Des populations dites « pauvres » ou « très pauvres » qui correspondent à une catégorie socio-professionnelle où les revenus restent faibles (travailleurs agricoles, ouvriers non qualifiés dans la construction, éboueurs, gardiens dans les temples). Des ménages qui, selon une enquête réalisée en 2005 [22], possèdent peu de terres agricoles. La production de paddy reste donc bien souvent insuffisante pour la consommation familiale. Ces familles vivent très souvent sous le seuil de pauvreté et cherchent avant tout à survivre. Embellir, moderniser l’habitat n’est pas une priorité d’autant plus qu’ils restent très attachés aux valeurs traditionnelles et qu’ils restent imperméables à l’influence extérieure (pas de télévision, seul usage du khmer). Cependant, plus la famille commencera à avoir de l’argent, plus le modèle Ka-taing sera complexe (apparition d’un balcon, le toit unique à double pente laisse la place à une double ou triple toiture toujours en double pente). · Habitation d’une famille au revenu moyen Les maisons les plus ostentatoires diffèrent des simples maisons rurales surtout dans les revêtements muraux en lattes de bois et dans la toiture pouvant être composée de carreaux d’argile (souvent achetés) ou de tôles ondulées. Ce bâti peut avoir des colonnes de soutien et une charpente de bois plus recherchés, travaillés par un menuisier, des parois de planches et un escalier d’accès fait avec plus de soin. Enfin, au niveau des fenêtres on note l’apparition de volets. Les individus habitant dans ce type d’habitation sont impliqués dans les activités aux revenus plus importants, à savoir les chauffeurs de tuk tuk, les commerces moyens, la culture de légumineuses pour la vente, le travail dans des hôtels ou dans des agences touristiques et les travaux de construction spécialisés. Les ménages ici possèdent des terres agricoles et produisent assez de riz pour la consommation familiale toute l'année. Ils élèvent un petit nombre de porcs et possèdent une ou deux motos. On est donc plus riche ici, l’argent en sus permet entre autres d’améliorer son espace de vie. Mais nombreuses sont ces familles à s’être enrichies récemment et à être conscientes qu’il est très facile de tout perdre dans un pays aussi instable économiquement qu'est le Cambodge. Ainsi, rendre plus agréable son espace de vie ne sera pas une finalité en soi pour de nombreuses familles, même si elles en ont les moyens, et elles préfèreront construire un édifice de style Ka-taing et conserver un revêtement d’herbe à paillote pour certaines.
· Les maisons riches Les riches sont connus comme étant des ménages qui possèdent de nombreux biens, y compris de grandes surfaces de terres agricoles, une voiture, des deux-roues, un moulin à riz, et le tracteur d'occasion. Les maisons traditionnelles dites « riches » [23] portent à un plus haut degré toutes les qualités précédentes. La structure du toit est plus complexe et sa couverture est faite de tuiles. Quant aux lattes de bois qui habillent la structure supérieure de la maison, elles sont bien plus fines. Ici, la maison Khmère a su, grâce aux moyens financiers, s'embellir en recevant un escalier, des balcons, des cloisons.
VII - Une architecture traditionnelle en phase de mutation Ainsi, plus un individu sera fortuné, plus le modèle architectural originel aura tendance à disparaître. En cinquante ans, le modèle architectural des habitations dans lesquelles vivent les ménages pauvres et très pauvres n’a guère évolué : mêmes matériaux de construction, la forme de l’habitat reste identique. Les ménages pauvres n’ont pas les moyens d’investir dans leur maison. Ils édifient souvent leur habitation avec la famille, aidés parfois des voisins. Ils vont chercher des matériaux qui ne leur coûtent rien (feuilles de palmier, herbes à paillottes) dans les forêts alentour ou dans la campagne khmère, qui regorge de palmiers à sucre. Enfin, n’ayant pas de formation dans la construction, ils utilisent des techniques d’édification simples, transmises de génération en génération. Ainsi la structure de la maison ne varie guère. Pour les individus de catégorie socio-professionnelle moyenne mais surtout les plus riches, les choses sont très différentes. Ici, on possède de l’argent et l'on cherche à montrer sa réussite sociale, voire sa supériorité. Une réussite sociale qui passe entre autres par l’édification d’une nouvelle maison. Au Cambodge, dans une société hiérarchisée et rongée par la corruption, c’est l’argent qui fait la loi, ou plutôt celui qui a de l’argent. Le pauvre n’est rien. Juste une main-d’œuvre bon marché, un élément gênant que l’on expulse sans vergogne s’il a l’indécence de vivre sur un terrain constructible susceptible de rapporter de l’argent. Ainsi, construire une maison à l’architecture trop traditionnelle rappellerait l’habitat typique paysan, celui du pauvre auquel il ne faut surtout pas être identifié. On cherche donc de plus en plus à s’émanciper des modèles architecturaux classiques en faisant appel à des architectes pour les plus riches et à différents artisans tels que des charpentiers ou des menuisiers. Ainsi, la maison du riche cambodgien évolue et se modernise et commence à recevoir l’influence architecturale de la ville. Les éléments modernes et décoratifs viennent souvent égayer l'ensemble et donner une touche occidentale. Quant aux pierres qui autrefois supportaient les pilotis, elles sont de plus en plus remplacées par des plots en béton. Parfois, c’est la structure supérieure de la maison qui est en béton, mais elle conserve malgré tout les pilotis. Dans d’autres cas au contraire, la partie supérieure est maintenue intacte, mais c’est la portion inférieure qui est comblée par un mur de brique ou de ciment pour gagner de la surface habitable. Ainsi le comblement de la partie inférieure de la maison signifie que la charge n'a plus besoin d’être transportée sur les différents points de la structure porteuse, mais peut désormais être distribuée au hasard. L'intérieur de l’habitat se transforme également. Ce n’est plus un espace ouvert, mais divisé en chambres séparées par des parois. Les ouvertures de portes et fenêtres, si importantes pour la ventilation dans la maison traditionnelle, sont maintenant fermées avec des fenêtres en verre à ossature de bois et une porte d'entrée en bois massif. Les planches de bambous et les espaces entre les lattes disparaissent. Or, avec des lattes jointes, cette ventilation par le plancher n'est plus possible et l'on constate facilement un écart de température de plusieurs degrés.
Ainsi, le ciment remplace peu à peu les matériaux naturels, les pilotis s’effacent et les modèles architecturaux classiques des habitations rurales khmères tendent à disparaître. Cette mutation n’est pas récente, l’habitat rural a commencé à évoluer vers une architecture urbaine dès la fin du XIXe siècle, au début de la présence française qui a apporté pour la première fois la construction domestique en dur. L'architecture coloniale était donc née au Cambodge avec l'idée de bâtiments durables qui pourraient être achetés, vendus ou légués [25]. Les murs épais et la maçonnerie remplacèrent progressivement charpente, poutres de bois et autres couvertures à base de matériaux végétaux. Une évolution allant crescendo dans un Cambodge considéré dans les années dix-neuf cent cinquante et soixante comme l’une des nations les plus moderne de l’Asie du Sud-est. Une évolution qui sera stoppée net par le régime khmer rouge dans les années 1970 mais qui tend à réapparaître depuis la réouverture économique du pays. Ainsi, des villas de divers styles sont apparues en ville mais également dans les campagnes. Des maisons dites « néo-thaïs » et « néo-khmères » ou à l’influence occidentale « néo-coloniale » ou encore « néo grecque ». Ces demeures émettent un signe ostentatoire de richesse pour ses propriétaires qui possèdent souvent plusieurs habitations, celle à la campagne étant la résidence secondaire éloignée de la ville.
VIII - L’appropriation des éléments architecturaux religieux dans le bâti : désacralisation ou revendication d’une identité religieuse khmère ? Parfois, l’on incorpore des éléments issus de l’architecture religieuse, et qui n’ont pas lieu d’être dans une habitation. Par exemple, les toits utilisés auparavant exclusivement pour les pagodes se construisent de plus en plus pour des maisons. Ce toit, à la structure assez complexe, est une construction assez coûteuse. Elle est donc encore une fois réservée à une élite. Si pour un notable, il peut être incongru que son espace de vie ressemble à une habitation paysanne, cela ne lui posera pas de problème ci celle-ci ressemble à une pagode bouddhiste. Or cet appropriation d’éléments chargés de symbolisme pour la société traditionnelle khmère peut susciter une certaine incompréhension, surtout vis-à-vis des plus pauvres et du clergé qui ne comprennent pas toujours pourquoi l’élite du village s’accapare un élément architectural destiné depuis toujours au seul divin.
Aussi peut-on parler d’une certaine perte de la sacralité, phénomène qui aurait été inenvisageable dans la société cambodgienne d’avant le régime khmer rouge. Même à l’époque angkorienne, les palais royaux étaient en bois et l’élite khmère ainsi que les rois, aussi puissants soient-ils, ne se permettaient pas de construire leur demeure en pierre ou dans une architecture rappelant trop un temple montagne ou un temple monastère. Ce type d’architecture massive était alors destiné aux seuls dieux du panthéon hindouiste. Aujourd’hui, cette désacralisation du religieux et des esprits ne s’observe pas seulement dans ces rajouts architecturaux d’inspiration religieuse. En effet, les processus cérémoniels liés à l’édification de bâti sont également de plus en plus rares. Il est évident que la construction de telles villas ne se réalise pas en un seul jour et que par conséquent il est impossible de faire revivre les mythes originaux d’après lesquels les génies ont installé les hommes sur terre en une journée. Construire des habitations de plain pied ne fait donc plus peur aux riches khmers, qui implorent de moins en moins les esprits fonciers ou le naja. Des fables qu’ils estiment destinées aux plus pauvres et qui ne peuvent que les gêner dans leur réussite sociale. Ainsi, ce n’est pas seulement tout un modèle architectural qui disparaît mais également un mode de vie et des traditions qui étaient liées à l’édification du bâti traditionnel. Plus qu’une manière de bâtir, c’est une partie de la culture et de l’identité khmères, fondée en grande partie sur la ruralité et le respect de la terre et des esprits, qui s’efface à tout jamais. IX - Une évolution du bâti inéluctable s’inscrivant dans un processus d’ouverture et de changements économiques et sociétaux Il est probable que le régime des Khmers rouges est en partie responsable de cette déstructuration religieuse, de cette désacralisation de l’univers des esprits de la part des plus riches. Pour ne pas être exécutée par Pol Pot et ses acolytes, l’élite cambodgienne qui en a eu la possibilité à choisi l’exil. De longues années hors du pays, souvent synonymes de déchirure et de perte identitaire, surtout pour les plus jeunes d’entre eux. Comment prier par exemple les génies fonciers et les ancêtres sur une terre qui n’était pas la leur? A leur retour au pays, parents et enfants ont alors découvert un pays qu’ils ne connaissaient pas ou ne reconnaissaient plus, complètement anéanti aussi bien sur le plan économique que culturel et religieux. Un pays à reconstruire avec une élite fortement tournée vers le monde extérieur. Longtemps resté replié sur lui-même et traumatisé par le régime khmer rouge, le Cambodge s’ouvre aujourd’hui de nouveau sur le monde extérieur. Les investisseurs étrangers affluent d’Europe, de Chine, de Corée ou d’ailleurs, de grands centres commerciaux et des lotissements de facture moderne sont édifiés à Phnom Penh ou à Siem Reap. Et via la télévision notamment, les nouvelles générations, les adultes de demain sont de plus en plus influencés par un mode de vie à l’américaine ou à la thaïlandaise qui les fait rêver. Le Cambodge est à son tour inéluctablement rentré dans la civilisation moderne au même titre que la Thaïlande et la Malaisie il y a une vingtaine d’années, ou bien encore que le Japon, où le bâti rural traditionnel à depuis longtemps laissé la place au bâti plus standardisé d’un monde qui s’uniformise. L’habitat, aussi unique et traditionnel soit-il, à pour vocation d’évoluer, voire de disparaître un jour, supplanté par d’autres modèles. Ainsi, des mouvements de construction se déroulent sous nos yeux, de nouveaux types de maisons apparaissent qui, dans quelques années, seront complètement révolus à leur tour. En pays khmer, nous assistons à la fois à une évolution certaine du bâti traditionnel, mais à la suite de l’ouverture récente du pays sur le monde extérieur, apparaissent également de nouveaux types d’habitat dont l’architecture est fortement inspirée de modèles de construction d’ailleurs. Et si l’habitat traditionnel khmer reste encore majoritaire dans les campagnes khmères, il est probable que dans une cinquantaine d’années, les habitations se rapprocheront davantage architecturalement parlant de nos modèles occidentaux que des modèles sur pilotis que l’on trouve actuellement au Cambodge. Conclusion Au fur et à mesure, que le Cambodge se développera et que les ménages deviendront prospères, il est fort probable que l’habitat rural khmer traditionnel tel que nous le connaissons aujourd’hui disparaisse à l’instar de ce qui s’est passé dans nos sociétés occidentales, ou rares sont les nouvelles habitations rurales (hormis dans les villages classés) à reprendre un schéma de construction apparenté ou similaire à l’architecture typique d’une région. En pays khmer, la forme d’habitat ayant le moins évolué, nous l’avons vu, est celle des plus pauvres qui reprennent probablement le même schéma architectural que les habitations de leurs ancêtres d'il y a cent ou deux ans. Un habitat qui s’est maintenu de génération en génération par le biais de la transmission, d’une paupérisation grandissante et d'un manque de moyens ne permettant pas l’innovation. Il est à souhaiter que ce type d’habitat, aussi traditionnel soit-il, disparaisse car il demeure aujourd’hui synonyme de pauvreté extrême pour des millions de Cambodgiens. La disparition progressive de ce type d’habitat pourrait alors correspondre à l’émergence d’une société plus juste et équitable, ou le développement économique du pays profiterait à tous et non pas à quelques privilégiés. Quelques fortunés se faisant construire de somptueuses maisons qui, architecturalement parlant n’ont plus rien à voir avec les modèles architecturaux traditionnels. Ainsi, un processus de mutation du bâti se met doucement en marche, et de nouveaux modèles d’habitats de style néo-khmer ou néo-thaï tendent à apparaître mais de manière encore sporadique. Une mutation certes encore peu visible dans une société à grande majorité paysanne et rurale, mais qui semble cependant en corrélation avec la réouverture récente et soudaine du pays sur l’économie mondiale. Que restera-t-il de l’habitat traditionnel khmer dans une cinquantaine d’années si cette évolution tend à se confirmer ? Probablement peu de chose, car contrairement aux solides et anciennes fermes japonaises, les matériaux de construction utilisés actuellement ne permettront pas la conservation de ces objets architecturaux, en particulier ceux des plus pauvres. Ainsi dans l'avenir, peut-être découvrirons nous ce type d’objet patrimonial seulement sous la forme de reconstitutions, dans des musées en plein air ou dans des villages culturels. BIBLIOGRAPHIE Grant Ross, Helen & Darryl Leon Collins. « Building Cambodia: New Khmer 1953-1970 ». The Key Publisher Co. Ltd., Bangkok, 2006. Hing Vutha and Tuot Sokphally. « Pro-poor tourism:Siem Rep case study / Pro-poor tourism in the greater Mekong sub-region ». Development Analysis Network. 2007. Nguyen V. « L’habitation sur pilotis dans l’Asie du Sud-est tome 4 », Librairie Orientaliste Paul Geuthner. 1934. Martel Gabrielle. « Lovea, village des environs d’Angkor : aspects démographiques, économiques et sociologiques du monde rural cambodgien dans la province de Siem Reap ». Ecole française d’Extrême Orient. Paris. 1975. Phuoeng Sophean : article sur la maison khmère pour un ouvrage intitulé « Phnom Penh, développement urbain et patrimoine ». Ministère de la Culture. Paris. Mars. 1997. Procheasas (équipe). « Cambodge : Population et société d’aujourd’hui ». L’Harmattan. Paris. 2005. Tainturier François (sous la direction de) : « Wooden Architecture of Cambodia. A Disappearing Heritage » Center for Khmer Studies, Publishing Dept, Phnom Penh, 2006. Tan Kanitha. « Le quartier du marché Phsar Leu à Siem Reap au Cambodge ». mémoire de 3ème cycle. Ecole d’architecture de Paris La Villette. Site internet Wikipedia en langue anglaise : article sur l’habitat traditionnel khmer. NOTES [1] A l’époque angkorienne, même les palais royaux étaient construits en bois et autres matériaux végétaux : la pierre étant destinée aux dieux. [2] Les Cambodgiens habitent depuis des siècles dans des habitations sur pilotis. En 1880, Delaporte écrira au sujet d’un village kouy, qu'« ils avaient, pour établir leurs cases, coupé la partie supérieure des arbres et appuyé leurs habitations sur les troncs ainsi étêtés ». [3] Le Cambodge est un pays encore essentiellement agricole. Trois Cambodgiens sur quatre travaillent dans l’agriculture. Trois millions six cent mille personnes déclareraient un emploi dans l’agriculture de subsistance. [4] Chinoise, thaï ou occidentale. [5] Du sanskrit « terre ». [6] Pays, village. [7] Martel, 1975 : 6 [8] Riz non égrainé. [9] Nguyen, 1934. [10] Vieux ancêtres. [11] Sage du village qui dirige les cérémonies eligieuses bouddhiques. [12] Stylisation du cobra : serpent mythique généralement polycéphale, génie des eaux, qui abrite également le Bouddha de ses têtes déployées dans la pose de la méditation. [13] Seuls les pilotis cylindriques auront un contact direct avec le sol lors de la construction du la maison. [14] Démon d’une puissance égale à celle des dieux. [15] Personnage respecté des villageois, qui chasse les mauvais esprits et soigne les malades par la médecine traditionnelle. [16] En référence au déluge de l’histoire mythique. [17] Phuoeng Sophean, article sur la maison khmère : extraits concernant les rites de construction. [18] En architecture, un mur de refend est un mur porteur placé dans la structure selon l'axe donné par la ligne du faîte du corps de bâtiment. [19] En khmer l’habitat, la maison se nomme Phtêah. [20] Gabriel Martel, 1975: 52. [21] Une solive, dans le domaine de l’architecture, est une pièce de charpente positionnée horizontalement en appui sur les murs ou sur les poutres pour former le plancher d’une pièce et porter en dessous les lattes d’un plafond ou les panneaux d’un plafond suspendu. [22] Hing Vutha and Tuot Sokphally : 2005. [23] Un individu considéré comme riche et aisé au Cambodge ne le serait pas en Europe ni même en Thaïlande voisine où les salaires sont bien plus élevés et le niveau de vie beaucoup plus développé, même à la campagne. [24] Ou triple ressaut. [25] Helen Grant Ross & Darryl Leon Collins. © Sébastien Preuil - CERAV
Sébastien Preuil
L’auteur : sommaire tome 34-35 (2010-2011) sommaire site architecture vernaculaire |