L'ARCHITECTURE VERNACULAIRE

TOME 32-33 (2008-2009)

 

ISSN 2494-2413

 
     

Christian Lassure

ANCIENNE  GRANGE-ÉTABLE  À  COURBES  SOUS  COUVERTURE  DE  CHAUME  À  NADILLAC  (LOT)

 

Résumé

La lecture archéologique d'une grange-étable située à Nadillac dans le Lot, montre que l'apparence extérieure du bâtiment, loin d'être « traditionnelle », découle d'un phénomène déjà observé dans d'autres granges de ce département : le remplacement, au début du XXe siècle, de la couverture de chaume de seigle par une couverture de tuiles plates et/ou mécaniques, vicissitude qui a entraîné des interventions mutilantes (pose de moises; d'un entrait-tirant, sectionnement d'un blochet, etc.) pour la charpente initiale, à arbalétriers courbes posés au sol.

Abstract

Applying an architectural approach to the study of a barn-cum-byre located at Nadillac in the Lot département has shown that the building's outside appearance, far form being "traditional," is the result of a process already noticed in other barns in the département, ie the substitution, in the early XXth century of roofs of flat or machine-made tiles for roofs of rye thatch. This has resulted in such mutilations to the original full cruck trusses.as slapping two binding pieces, inserting a full tie beam, cutting off part of a hammer beam.

 

1. Situation

Cette grange-étable à courbes se trouve sur la commune de Nadillac dans le Lot. Elle a fait l’objet d’un premier relevé le 24 août 1984, complété par d’autres observations faites le 2 août 1985. Elle appartenait à l’époque à M. Coudert, secrétaire de mairie.

La grange-étable en 1984/1985.

2. Descriptif

En plan, l’édifice forme un rectangle de 16 m 20 de long sur 8 m 20 de large hors-œuvre et de 15 m 10 de long sur 7 m 10 de large dans-œuvre, avec une épaisseur de mur de 55 cm.

En raison de l’implantation du bâtiment dans le sens de la pente du terrain, le sommet du mur gouttereau et le faîtage de la couverture en bâtière suivent cette déclivité.

La maçonnerie est un mélange de moellons petits et grands, non assisés, au parement sommairement dressé.

La toiture, qui se termine par une demi-croupe du côté du pignon-façade, est couverte en tuiles plates dans sa partie supérieure et en tuiles mécaniques dans sa partie inférieure (ou rive). Un troisième larron, la tuile canal, vient couvrir le faîtage et les arêtiers de la demi-croupe.

Le pignon-façade, haut de 5 m 20 sous la demi-croupe, accueille deux grandes baies, à gauche l’entrée du côté grange (larg. : 2 m 44, haut. : 2 m 91), à droite l’entrée du côté étable (larg. : 1 m 80, haut. : 1 m 95). Les deux entrées ont un encadrement en bois : deux montants reposant en bas sur un dé et assemblés en haut, par tenon et mortaise chevillés, dans un sommier. Elles sont fermées par deux vantaux.

Le pignon-façade.

Du fait de la différence de taille entre les entrées, les rives de la toiture sont dissymétriques, la rive de gauche étant plus relevée que la rive de droite.

On peut estimer à un tiers la profondeur de vide dans le pignon par rapport à la maçonnerie pleine.

Une entrée latérale s’ouvre dans le gouttereau de droite, au niveau de l’intervalle entre la 1re et la 2e ferme (F1 et F2). Comme les entrées en gouttereau, elle est dotée d’un chambranle en bois et d’une porte en bois.

L'entrée latérale.

3 - Lecture archéologique

La lecture archéologique du bâtiment permet de faire plusieurs constatations.

A l’origine, la couverture en bâtière était portée par les deux pignons maçonnés et au moins trois couples d’arbalétriers courbes posant directement ou indirectement au sol et prenant la faîtière en tenaille en tête.

Restitution de la ferme de charpente en F1.

Le passage du chaume à la tuile (encouragé par les compagnies d’assurance, il n’est pas inutile de le rappeler), est à l’origine de plusieurs désordres ou changements subis par la charpente, vicissitudes dont les effets sont observables encore aujourd’hui.

En F1 :

À gauche, la jambe de force et son blochet ont été supprimés et remplacés récemment par une colonne de béton coulée dans le mur.

À droite, la jambe de force a été retirée et le blochet (section 18 x 26) sectionné à 20 cm du gouttereau. Pour éviter que le mur-gouttereau ne se déverse vers l’extérieur, l’arbalétrier (section : 18 x 24) a été moisé à l’aide de deux pièces courbes, d’équarrissage plus faible, dont la moitié inférieure est encastrée dans la maçonnerie et la partie supérieure boulonnée sur l’arbalétrier courbe. Un entrait-tirant en fer a par ailleurs été posé au tiers supérieur de la ferme.

 

 

 

L'arbalétrier de droite en F1 avec sa moise boulonnée.   Le même vu de face.

Au sommet, le dispositif d’origine est encore en place : les deux arbalétriers, taillés en sifflet, prennent en tenaille, à 5 m 78 de hauteur, la faîtière (section : 15 cm de côté) ; immédiatement sous celle-ci, un joug – pièce horizontale terminée par un tenon à chaque bout – s’engage dans l’entaille en tête des arbalétriers. Pas de cheville, il s’agissait donc d’un assemblage dynamique. « S’agissait » car, lors d’une des réfections de la ferme de charpente, un succédané d’entrait relevé, a été cloué juste sous le joug. De dynamique, l’assemblage est devenu statique.

 

Le tiers supérieur du couple d'arbalériers en F1 avec son entrait-tirant en fer et, sous le joug, un minuscule entrait relevé cloué.

En F2 :

La ferme était à arbalétriers courbes posant au sol directement (sans reprise par blochet et jambe de force, donc). Mais l’arbalétrier gauche dans son tiers supérieur a été sectionné en deux  parties, la partie inférieure étant ensuite posée à cheval sur la partie supérieure et une moise en bois horizontale reliant ce rafistolage à l'arbalétrier opposé.

puis réassemblé, par une moise en bois, à la partie inférieure. L’assemblage sommital est similaire à celui de la ferme F1 (hauteur latérale du joug : 18 cm 5).

 

Le couple d'arbalétriers en F2, ou ce qu'il en reste après sectionnement de la partie inférieure de l'arbalétrier de gauche et l'interpolation d'un entrait moisé pour éviter l'écartement des arbalétriers.

 

L'arbalérier de droite en F2 : il pose au sol mais un blochet l'ancre dans la maçonnerie du gouttereau

 

Dissimulée par tout un fatras, l'arbalétrier de droite en F2 avec son blochet.

Pour ce qui est de F3, le bas de la ferme était caché par des ballots de paille, si bien que nous sommes dans l’impossibilité de le décrire. La ferme a vraisemblablement été modifiée elle aussi, une moise métallique ayant été boulonnée à mi-hauteur. L’assemblage sommital est identique à celui des deux fermes précédentes mais le joug traversant est percé d’au moins trois trous de cheville dont un encore occupé par une cheville.

Une 4e et dernière ferme existait peut-être mais la hauteur des ballots de paille interdisait toute vérification.

Depuis l’intérieur de l’édifice, les tuiles de couverture ne sont pas visibles, étant cachées par un capitonnage de paille.

2. Conclusion

Les conditions dans lesquelles l’observation et le relevé de la grange-étable se sont déroulés en août 1984 puis en août 1985, n’ont hélas pas permis de faire un relevé complet de la maçonnerie et de la charpente de l’édifice. La partie arrière reste à décrire.

 BIBLIOGRAPHIE

LASSURE Christian, DEPEYROT Georges, Les couvertures en fibres végétales dans l'architecture rurale du Quercy du XVe au XXe siècles, in L'architecture rurale en pierre sèche, t. 2, 1978, pp. 29-37

LASSURE Christian, Deux témoins de charpente à « courbes » datant de l'Ancien Régime en Quercy : « courbes » au sol (« full cruck » ) et « courbes » sur entrait (« upper cruck » ); annexe : le mythe du « toit de lauses en tas-de-charge »,  in L'architecture vernaculaire, t. 6, 1982, pp. 67-69

LASSURE Christian, Note sur les toits pleins en paille ou en sarments dans le Quercy, in Bulletin de la Société des études littéraires, scientifiques et artistiques du Lot, t. 104, 1er fasc. 1983, janvier-mars, pp. 66-70

LASSURE Christian et DEPEYROT Georges, Les couvertures en fibres végétales dans l'architecture rurale du Quercy du XVe au XXe siècle (réédition), in L'architecture vernaculaire, t. 9, 1985, pp. 29-35

LASSURE Christian, Quelques exemples lotois d'une technique de construction archaïque : la fourche porteuse ou « paufourche »,  in La lettre du CERAV, No 5, juin 1986, pp. 7-17

LASSURE Christian, Deux loges végétales dans la vallée de la Sagne (Lot), in L'architecture vernaculaire, t. 12, 1988, pp. 57-60

LASSURE Christian, Les loges végétales de Lavercantière (Lot) : tradition locale ou apport extérieur ?, in L'architecture vernaculaire, t. 14, 1990, pp. 31-48

LASSURE Christian, Une ancienne grange-étable à charpente à courbes sous couverture de chaume au lieu dit Mareuil sur la commune du Roc (Lot), http://www.pierreseche.com/grange_a_courbes_mareuil.htm, 9 septembre 2008


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© CERAV

Références à citer / To be referenced as:

Christian Lassure
Ancienne grange-étable à courbes sous couverture de chaume à Nadillac (Lot) (Ancient cruck-trussed barn-cum-byre with thatched roof at Nadillac, Lot)
L'architecture vernaculaire, tome 32-33 (2008-2009)
http://www.pierreseche.com/AV_2008_lassure.htm
11 mai 2009

L’auteur :

Agrégé de l'université, professeur honoraire, Christian Lassure est archéologue et ethnologue.

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