L'ARCHITECTURE VERNACULAIRE

TOME 32-33 (2008-2009)

 

ISSN 2494-2413

 
     

Marc Grodwohl
en collaboration avec Bernhard Metz et Maurice Seiller

PRÉFABRICATIONS ET DÉPLACEMENTS DE MAISONS RURALES EN ALSACE (1489-1554) [1]

 

Résumé

La catégorisation des formes et fonctions des constructions rurales, produites entre le milieu du XVe s. et le début du XXe s. est confrontée à une difficulté majeure : la difficulté à saisir la pensée constructive des maîtres d’ouvrage et des artisans, nécessaire à une appréhension de la maison depuis l’ « intérieur » de la société qui la produit. Trois contrats, de 1489 à 1554, concernant la construction de maisons et de charpentes en Alsace, autorisent la comparaison des systèmes descriptifs et les informations livrées par les bâtiments contemporains. Quoique ordonnées par des maîtres d’ouvrages urbains, les constructions rurales étudiées se conforment aux usages locaux. Elles témoignent du glissement de la prépondérance technique au XVe siècle à celle de la représentation au XVIe siècle.

Abstract

Classifying the forms and functions of the rural edifices erected between the mid-15th and the early 20th centuries, is faced with a major hurdle, ie the difficulty in grasping the constructional concepts of their building owners and craftsmen in order to comprehend the house from within the society in which it originated. Three contracts for the building of houses and roofs in Alsatia dated 1489 to 1554 make it possible for their descriptive systems to be compared with the data supplied by contemporary buildings. While being commissioned by urban owners, the rural edifices under scrutiny were nonetheless conformant to local customs. They bear witness to the shift from the prevalance of technology in the 15th century to that of ostentation in the 16th century.

 

1. Introduction

Le bâti dit « traditionnel » des campagnes demeure rétif à une catégorisation qui engloberait les formes et fonctions des constructions conservées en élévation, produites entre le milieu du XVe s. et le début du XXe s.. Le bâti rural en Alsace – la notion de « rural » se limitant ici à une opposition avec un « urbain » particulièrement dense – a été étudié avec plus ou moins de profondeur par les chercheurs de part et d’autre du Rhin. La production, au demeurant limitée, des 60 premières années du XXe s. témoigne de l’orientation des points de vue allemands et français suivant la thèse nationale défendue, les arguments des uns et des autres étant repris sans distinction dans la littérature régionale où, paradoxalement, ils viennent étayer la représentation d’un génie constructif indigène. La position particulière de l’Alsace n’est toutefois pas indépendante d’une évolution épistémologique générale ; celle-ci sera brièvement résumée ici, situant notre démarche en tant qu’interrogation de la maison de « l’intérieur » : autant que possible depuis la société qui l’a produite, en prenant en compte les conditions et modalités de cette production telles qu’elles sont décrites par les contemporains.

Ce travail s’appuie sur la lecture de contrats conclus pour la construction d’ossatures de maisons et de charpentes du nord de l’Alsace, deux rurales et une urbaine, s’échelonnant de 1489 à 1554. À travers la formulation de la commande des maîtres d’ouvrage se laissent deviner des représentations mentales de la maison ; les hypothèses ainsi posées pourront être confrontées au corpus des objets construits de cette période, aujourd’hui consistant. La démarche interroge des sources écrites et suppose l’éclairage de connaisseurs de la culture et de la société concernée. Elle serait vouée à l’échec sans une connaissance techno-morphologique des objets. Elle suppose la prise en compte d’un amont et d’un aval temporels. Autant dire que l’entreprise ne mériterait pas d’être tentée, si elle ne réunissait pas les conditions de la multidisciplinarité ; à cet égard, nous témoignons notre gratitude à Messieurs Jean-Jacques Schwien, Maurice Seiller et Bernhard Metz, qui nous ont apporté plus que des éclairages, des contributions venues des horizons de l’archéologie, de l’archéologie du bâti et de l’histoire des textes.

Si le terme allemand Bauernhaus a son équivalence littérale français « maison paysanne », les connotations n’en sont pas les mêmes. Dans l’espace français, le vocable maison paysanne est en marge de l’invention de la géographie humaine qui privilégie l’« habitat rural ». La maison paysanne est plus exposée, lorsque le sujet passe dans le champ du folklore illustré par Arnold Van Gennep et de l’ethnographie française, puis dans l’imaginaire pré-patrimonial des résidences secondaires.

Ces trois états sémantiques, pour faire court, montrent que l’étude de la maison paysanne a interrogé dans un premier temps ses rapports productifs aux données physiques d’un territoire : il est inutile de rappeler que Vidal de la Blache, Jean Brunhes, Albert Demangeon, scrutaient un bâti encore actif dans ses fonctions économiques, au sein de sociétés paysannes vivantes. À ces titres, la maison paysanne se laisse aisément catégoriser en types, apparaissant comme autant d’adaptations fonctionnelles aux contraintes et ressources du milieu, et dans une large mesure autonomes d’influences exogènes. Lorsque les géographes délaisseront le terrain , folkloristes et ethnographes de la France rurale s’attacheront à des aspects auparavant peu pris en compte, tout particulièrement la stylistique, le mobilier et les aménagements, et plus rarement les techniques constructives. L’étude des décors donne lieu à des extrapolations sur des aspects religieux, magiques et symboliques, ne faisant que renforcer le préjugé d’une élaboration progressive de la maison en champ clos ; il n’est pas nécessairement dénué de tout fondement en tous lieux.

Adéquation parfaite de la maison au milieu, superstitions, goût de l’embellissement « naïf » n’intégrant qu’avec « retard » les courants stylistiques urbains et savants, tels sont les composants de la représentation idéologisée des œuvres du « bon sauvage », en opposition au prolétariat des villes industrielles. Ces constructions du XIXe siècle sont largement renforcées pendant la première moitié du XXe siècle. Résistance à l’éphémère de la mode, sagesse paysanne qui sait faire alliance avec la nature : tous les clichés sont en place et le régime de Vichy saura en faire usage. Après-guerre, le terme « maison paysanne » connaîtra un regain de popularité avec l’expansion des résidences secondaires, perpétuant le mythe d’une France paysanne éternelle. Cette notion ouvertement conservatrice sera inversée dans les années 1970 sous l’influence de la mouvance écologiste et tiers-mondiste. Les imaginaires sont renouvelés, la pratique est prioritaire, combinant expérimentations sociales et recherches nouvelles à travers le questionnement archéologique et ethnographique de l’habitat. Les décennies suivantes, 1980 et 1990, seront moins prolixes sur la question, l’habitat rural entrant, de façon purement discursive, dans la sphère du patrimoine reconnu et administré. Dans ce contexte, l’habitat rural est posé comme marqueur pittoresque, culturel voire identitaire des paysages : l’objet échappe aux historiens, géographes et ethnographes – à de notoires exceptions, tels Jean-René Trochet [2] et Christian Lassure [3], pour passer dans les mains des architectes et urbanistes ; se diffusera alors le vocable d’« architecture vernaculaire », qu’on ne commentera pas plus amplement ici. Dans les faits, ce vocable ne signale pas un changement méthodologique et épistémologique au-delà d’un cercle restreint de connaisseurs: l’habitat rural reste l’objet à travers lequel on croit contempler une sagesse populaire innée ; il peine à s’ériger en sujet d’études multidisciplinaires. La nouvelle ethnologie française s’y essaiera cependant, à travers l’entreprise emblématique du « Corpus de l’architecture rurale française » ; elle parviendra, avec un bonheur inégal suivant les régions, à poser les fondements méthodologiques d’une appréhension totale de la maison, au moyen d’une confrontation effective et vérifiable des faits matériels aux représentations et usages sociaux et la prise en compte de l’usager de la maison.

En Allemagne, le poids des déterminants culturels de la maison paysanne, que l’on dénomme aussi et depuis Sebastian Munster [4] au moins (1543) la « maison allemande » [5], est posé à la fin du XIXe s., reflétant une inversion des priorités par rapport à la recherche française : si cette dernière ne nie pas les facteurs culturels, elle les considère parfois comme « accessoires ». Ils sont par contre au premier plan dans la Volkskunde allemande qui, signalons-le au passage, influencera durablement la littérature régionale sur le sujet, même et surtout quand elle tente de s’en démarquer. Réputée avoir eu partie liée avec le nazisme, ce qui n’est pas contestable, la Volkskunde est rejetée par les ethnologues et historiens du bâti depuis l’Après-guerre en Allemagne. Ce vide a bénéficié à une productive et remarquable recherche techno-morphologique, vigilante à se prémunir de toute possibilité d’assimilation à la Volkskunde.

La recherche française, elle, sort de deux décennies de relative discrétion, au cours des quelles l’archéologie médiévale a su pallier le silence tout relatif des disciplines traditionnellement investies du sujet. Plusieurs publications récentes signalent l’heureux retour en force des géographes et des historiens, l’émergence d’une exigence d’études techno-morphologiques approfondies et des résultats de fouilles archéologiques de plus en plus explicites.

À présent délestée de quelques scories idéologiques, la maison paysanne peut à nouveau être nommée par son nom, sous réserve de préciser qu’on l’appréhende alors en tant que production de la société paysanne, selon la définition classique de cette dernière par Henri Mendras. Si l’on admet ce concept, la maison paysanne est l’expression d’adéquations aux milieux locaux, physique et social, en interaction les uns avec les autres ; elle ne conçoit pas indépendamment des forces exercées par la société englobante, et le présent travail sera une contribution à l’évaluation de ces forces.

Dans cette discipline qui chemine lentement vers sa reconnaissance, des contributions plus au moins récentes à cette totalité qu’est l’« habiter » trouvent en Alsace un nouvel d’espace d’interprétation et d’amplification. Ainsi Jean-Michel Boehler [6], tout en documentant par des sources historiques les concepts que nous avions posés en son temps, notamment celui de « maison abri » et de « maison façade », livre une analyse des équipements domestiques très éclairante sur les modes d’habiter, suivant les territoires et les groupes sociaux. À travers cela, nous commençons à concevoir ce que sont les maisons, dans la pensée et les pratiques de leurs occupants du milieu du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe.

Nous avons, en d’autres temps, croisé l’observation techno-morphologique, selon une méthode relevant de l’archéologie du bâti, avec des sources écrites, figurées et orales, pour poser une première esquisse diachronique sur les transformations de la maison, essentiellement dans le Sundgau, territoire d’une centaine de communes au sud de l’Alsace. Le plus ancien bâtiment en bois portant date est de 1550 [7] – alors que la datation dendrochronologique la plus ancienne est 1500 [8]. Comme cela semble être assez généralement le cas, les datations par chronologie relative des bâtiments antérieurs à ceux portant date ont été exagérément « vieillies ».

Parallèlement à nos travaux, Maurice Seiller a élaboré les critères descriptifs à la base de la constitution d’un corpus des charpentes, quelle que soit la nature ou la fonction de l’édifice qu’elles structurent ou parachèvent. Les datations sont exclusivement assurées par la dendrochronologie. Elles concernent l’ensemble de l’Alsace, soit dix fois plus de communes que le périmètre sud-alsacien défini plus haut.

Ce corpus régional encore inédit rassemble aujourd’hui 172 bâtiments datés dont 118 antérieurs à 1600 :

-     25 charpentes d’édifices religieux à partir de 1229 ;

-     80 maisons urbaines et bâtiments civils à partir de 1271 ;

-     13 maisons et granges rurales à partir de 1467.

La distinction rural et urbain est arbitraire : on trouve des constructions agricoles en ville [9]. Et en plaçant Strasbourg dans la même catégorie que les petits bourgs fortifiés, nous répondons à une exigence de présentation des grands sous-ensembles du corpus sans pour autant suggérer que la construction urbaine pourrait être homogène.

Concernant la ruralité, les bâtiments portant date et les premières expertises dendro-chronologiques ont, au moins, permis de déconstruire le mythe d’un habitat ancien balayé par la Guerre de trente ans.

La documentation disponible aujourd’hui et les connaissances encore empiriques acquises au fur et à mesure de sa constitution, enrichies par des expériences physiques telles la restauration, le démontage et la reconstruction totale ou partielle d’une trentaine de bâtiments [10] antérieurs à 1600, nous permettent de nous « mouvoir » dans l’espace tridimensionnel de la maison et, pourrait-on dire, de mettre en volume les contributions de l’historien et parfois de l’archéologue. Par mise en volume, nous pouvons entendre l’amplification de signes restés longtemps inaudibles. Moins métaphoriquement, nous pouvons proposer des restitutions tridimensionnelles d’objets dont textes et fouilles définissent certains trait matériels à plat. L’apport de telles restitutions ne se révèle néanmoins qu’à l’occasion de leur confrontation à la réalité physique observable, offerte par les bâtiments conservés en élévation. Dès lors, se laissent supposer les silences et les blancs des textes, qui nous disent en creux ce qui pourrait appartenir aux conventions tacites en vigueur, et mettraient en relief les points qui relèvent, ou de l’innovation, ou de difficultés récurrentes. Une trilogie d’espaces, physique, social et mental commence alors à se dessiner pour qui est en recherche d’une méthode.

2. Les sources : trois contrats de charpentiers de 1489, 1498 et 1554

Trois contrats sont étudiés ici:

1.   Découvert par Francis Rapp, le contrat de 1489 est passé entre le chapitre cathédral de Strasbourg et un charpentier souabe, en vue la construction d’un important grenier à grains à Strasbourg. Des documents connexes permettent de rattacher la commande de la charpente à l’exploitation forestière et aux moyens humains et techniques mis en place dans une vallée vosgienne pour approvisionner le chantier.

2.   Le contrat de 1498 est conclu entre le chapitre de Saint-Pierre-le-Jeune et un charpentier de Saverne, en vue de la construction d’une maison à la campagne. Il a été découvert, également, par Francis Rapp et publié une première fois, en traduction française, par Philipe Dollinger [11]. Jean-Jacques Schwien a procédé à une transcription du texte original en allemand et en a proposé un commentaire [12].

3.   Bernhard Metz a transcrit et traduit un contrat de 1554 concernant la commande d’une maison à la campagne – un presbytère –  par les décimateurs de Vendenheim – dont le chapitre cathédral de Strasbourg – auprès d’un charpentier de Strasbourg.

Figure 1 : localisation des lieux cités. 1 : SAVERNE. 2 : STUTZHEIM. 3 :VENDENHEIM. 4 : GMÜND. 5 : SCHITTLACH. 6 : WOLFACH. 7 : VAL DE VILLE

La fourchette 1489-1554, bien documentée par le corpus des bâtiments physiquement conservés, correspond à une période de mutation essentielle de la maison. Les inventions techniques majeures sont intervenues au long des deux siècles précédents : la période qui nous intéresse ici sera celle de la sélection d’une technologie, au détriment d’autres qui ne s’effacent pas totalement mais seront cantonnées à certaines catégories de bâtiments, ou vont se configurer en isolats de résistance dans certains territoires comme le Sundgau déjà évoqué, ou la bordure rhénane : apparence, car là aussi, une technologie a été retenue parmi d’autres et il convient de s’interroger sur les raisons de ce choix avant d’invoquer l’immobilisme ou l’archaïsme.

Les choix en cette fin du XVe siècle sont autrement plus larges qu’on ne le supposait jusqu’assez récemment, bien que nos précédents travaux aient posé depuis la décennie 1970 des contre arguments documentés au schème linéaire et évolutionniste :

-     ossature à poteaux plantés puis sur sablières et poteaux centraux portant la panne faîtière (poteaux faîtiers) ;

-     ossature de murs à bois longs recevant une charpente à chevrons portant ferme constituée par chevalets à jambes de force (« ferme couchée ») ou à poteaux ;

-     ossature à bois courts, à encorbellements ou non, et à « ferme couchée » ou à poteaux.

 

Figure 2. A  : ossature à poteaux centraux portant poutre faîtière.

 

Figure 2. B : ossature à bois longs recevant une charpente à chevrons portant ferme et fermes à jambe de force (« ferme couchée »).

 

Figure 2. C : ossature à bois courts, à encorbellements, et à « ferme couchée ».

En réalité, ces types d’ossature sont, sur une longue période, simultanés, même dans un territoire aussi restreint que l’Alsace. Toute typo-chronologie fine à prétention générale n’y aurait aucun sens. Si l’on voit les choses d’encore plus haut, balayant le paysage des Flandres à la Bourgogne, les données quantitatives vont dans le sens du schème évolutionniste sur la longue durée, les disparités territoriales étant noyées dans la tendance générale. Si l’on change de focale pour saisir les réalités au plus petit niveau, celui du village ou du groupe de villages dans de petites aires d’une dizaine de kilomètres de diamètre, l’évolution locale est conforme à l’évolution générale, mais avec des décalages temporels très importants, allant d’une ou deux décennies à plusieurs siècles. Le problème qui se pose à nous aujourd’hui n’est plus essentiellement la généalogie des techniques, mais la compréhension des facteurs et nécessités des choix techniques à la base ici tant de permanences que de transformations.

Ces dernières pourraient sans difficulté majeure être interprétées à la lumière des transformations de l’état socioéconomique des groupes humains considérés, des changements de la quantité et de la nature des échanges, des rapport aux droits d’usage du sol, et de façon générale de ce qui a trait à l’amélioration des conditions matérielles de vie. Cela reviendrait à ranger, à nouveau, les facteurs culturels locaux au rang des accessoires ; ils nous paraissent centraux dans la période considérée ici, à la veille de ce tournant du XVIe s., autour de la période charnière 1550 à 1570. Auparavant, la forme de la construction à poteaux continus du sol au toit obéit à une bipolarité du sol au faîtage et, si l’on nous autorise ce détour par Bachelard, de la terre au ciel. Elle est rarement conjuguée à des expressions individualisées qui offriraient la lecture directe d’une représentation sociale ; la mise en œuvre d’un code complexe de signes, décors, inscriptions, prouesses techniques, ne se diffusera que dans la deuxième moitié du XVIe s.. La généralisation du modèle de la maison sans poteaux faîtiers, enveloppe tridimensionnelle, ira alors de pair avec l’émergence puis la diffusion et l’exacerbation de ce langage de signes, jusqu’à saturation des surfaces.

Pour autant, on ne saurait réduire les maisons à poteaux, telles que nous les connaissons à travers les exemples conservés et l’un des trois textes étudiés ici, à un modèle général dépourvu de toute valeur de représentation : ces bâtiments, d’envergure et de bonne qualité de réalisation, cohabitaient très certainement avec des formes précaires. Néanmoins, la symbolique se déplace, de l’évidence verticale de la maison à poteaux faîtiers, à la maison enveloppe, dissimulant les contraintes constructives sous une surcharge extravertie.

Jusqu’à présent, nous ne dispositions guère d’indices pour nous renseigner sur la conscience que les acteurs de la construction rurale pouvaient avoir de cette migration accélérée du sens de la maison, et ce chantier reste hors de notre portée. Toutefois, notre interrogation des contrats sera attentive à ce qui peut former indicateurs de construction mentale de la maison, c'est-à-dire comment l’idée de la maison peut être intériorisée par une société, peut-être au-delà des catégories techniciennes présentes aux actes, les administrateurs et les charpentiers.

Si nous nous attachons à ce qui est qualifié ici « idée de la maison », c’est pour tenter de saisir ce que pourrait être la substance d’une tradition constructive. On peut probablement se référer à la notion de tradition, dès lors qu’un maître d’ouvrage et un charpentier ne songent pas à inscrire dans une relation contractuelle certains procès pourtant déterminants pour un résultat de qualité. Ces derniers pourraient alors relever d’usages communs hérités, formant convention tacite, un noyau irréductible de la pensée de la construction dans une culture et une société données. Ce sont donc, au risque de nos répéter, les blancs et les creux qui nous intéressent : c’est à cette étape, et à cette étape seulement, que la confrontation des documents et des objets en trois dimensions se fait pertinente.

Enfin, nous nous interrogerons sur ce qu’implique la construction par un maître d’ouvrage urbain de bâtiments dans les campagnes. Nous verrons que peut-être, la maison est préfabriquée là où sont les ressources. Matière première, capacité à la transformer, savoir-faire exprimable en référentiel, sont-ils en conflit avec des savoirs locaux plus organiques ? Ces derniers, contrairement à ce que l’on imagine pour un objet produit à distance de son lieu d’implantation et d’utilisation, ne dissocient pas séquentiellement les étapes de conception, de formalisation, de planification et de construction.

À processus différent, résultat différent ? Au-delà de la relation de client à prestataire, nous chercherons à évaluer et l’originalité des objets construits à distance, par rapport à leur milieu d’accueil, et l’influence qu’ils auraient pu exercer sur les usages locaux. C’est là que peut-être, commencent à poindre les forces culturelles à l’œuvre dans l’acte de construire.

3. Transcription des contrats de 1498 (Stutzheim) et 1554 (Vendenheim)

3.1. Le contrat pour la construction du logis d’une ferme seigneuriale à Stutzheim en 1498

Grâce à une recherche inédite de Bernhard Metz, nous connaissons quelque peu le contexte de cette construction qui fait partie de la cour domaniale du chapitre de Saint-Pierre-le-Jeune de Strasbourg. Cette propriété rurale est importante, car elle comprend, outre les terrains et bâtiments agricoles, un moulin, l’église et la moitié de la dîme. Le bail de la cour est renouvelé en 1497, pour une durée de 9 ans, au profit de Peter Pfülzer de Stutzheim, fils et frère des tenanciers précédents. Le renouvellement du bail stipule entre autres les obligations du tenancier en matière d’entretien des bâtiments de la cour, dont on apprend ainsi qu’ils sont couverts de chaume. Les réparations courantes sont à la charge du tenancier, la réfection complète à celle du chapitre, le tenancier ayant à sa charge la fourniture de paille. En aval de la construction visée par le contrat de 1498, le renouvellement de 1504 nous apprend que la cour dans laquelle a pris place la nouvelle maison est constituée par « curiam, domum, aream, horreum, stabulum et ortum cum edificiis ».

La transcription en français du contrat a été établie par Jean-Jacques Schwien, et a été adaptée par Bernhard Metz et l’auteur sur la base de l’original en allemand [13]

« Il est à savoir que les honorables chanoines, du chapitre de Saint-Pierre-le-Jeune ont passé contrat avec Hans Vogt, charpentier de Saverne, pour une maison pour leur domaine de Stutzheim, comme suit : ledit charpentier doit réaliser une maison à quatre pignons avec du bois fraîchement coupé, de bonne qualité et neuf. Il doit aussi livrer tous les autres éléments en bois y nécessaires, à l’exception des lattes et des planches qui seront achetées par les chanoines.

Cette maison mesurera 50 pieds de long et 30 pieds de large; la Stube aura 18 pieds de large, avec une Kammer contiguë de 12 pieds pour le petit côté avec 2 portes. Il faudra aussi qu’il y ait une pièce d’été (summerhus) en face de la Stube. Une espace d’entrée (huss eren) s’insérera entre les deux, où l’on posera deux poutres pour recevoir les niches d’un poulailler ; il y aura aussi un escalier ainsi qu’un accès vers la Stube, vers la chambre et vers la pièce d’été. Il y aura aussi au-dessus de la Kammer un plancher rainuré pour un grenier avec un escalier.

La Stube aura 8 fenêtres vitrées, la Kammer du bas en aura 2, celle du haut aura 4 volets [= fenêtres non vitrées], la chambre d’été aura 4 volets et le comble aura 2 volets. Il réalisera de même tous les aménagements intérieurs : portes, volets, plancher, planches rainurées, grenier (ou coffre), et escaliers. Les sablières, colonnes faîtières, tous les poteaux, les chevêtres d’escalier et encadrements de portes seront faits en bon bois de chêne bien dimensionné. Les chevrons ne devront pas être espacés de plus de 3 pieds.

L’ensemble des éléments en bois sera maintenu par des chevilles avec tous les liens nécessaires, le tout en bon bois frais, droit et de fortes dimensions, pour que la maison soit de bonne qualité, robuste et utilisable, et qu'elle puisse porter un toit de tuiles à simple recouvrement.

Les chanoines lui donneront pour le bois et la mise en œuvre 26 florins, 3 quartauts de froment et 3 quartauts de seigle. Il livrera les éléments de la maison à ses frais à côté de Saverne, où les chanoines en prendront livraison. Et quand il dressera la maison à son emplacement définitif et réalisera l'aménagement intérieur, les chanoines lui fourniront les repas et boissons, à lui et à son compagnon. Le travail doit être livré à l'endroit indiqué (Saverne) d’ici à la Saint-Adelphe (29 août). Et dès que les chanoines auront pris livraison du bois, le charpentier dressera la maison et en réalisera l'aménagement intérieur. Au cas où il y aurait des frais pour les chanoines (à la suite de malfaçons ou d'accidents de chantier), le charpentier devra les leur rembourser. Et lorsque la maison sera terminée, chaque partie viendra avec un expert, ou (si le charpentier n'amène pas le sien) les chanoines en amèneront deux. Et si les deux (experts) considèrent que le travail est fait comme dit, les sires donneront son dû au charpentier. Mais dans le cas contraire, on lui déduira la somme qu'auront déterminée les deux (experts).

Le charpentier Hans Vogt susnommé a reçu (une avance de) 10 florins en espèces.

Fait le 3 mai (14)98. »

3.2. Le contrat pour la construction d’un presbytère à Vendenheim en 1554

Ce document a été trouvé, transcrit par Bernhard Metz [14]. La version française en a été adaptée par l’auteur, après discussion avec le traducteur.

« Sachent tous que les nobles princes et seigneurs, le doyen et le chapitre de la cathédrale de Strasbourg, ainsi que les autres codécimateurs de Vendenheim, ont passé contrat avec maître Adam, charpentier et bourgeois de Strasbourg, pour les ouvrages de charpente du presbytère du lieu, à bâtir dans la forme et avec les dimensions qui suivent :

La maison doit être longue de 50 pieds et large de 30, avec un encorbellement d'un pied de chaque côté.

La Stube du bas doit être large de 15 pieds et longue de 19 dans-œuvre.

La Kammer à côté de la Stube du bas doit être large de 15 pieds et longue de 14 dans-œuvre, pour autant que ce soit compatible avec l'ouverture de chargement du poêle.

L'entrée doit être large de 15 pieds et longue de 14.

La pièce d’été doit être longue de 17 pieds et large de 15 jusqu'à la sous-poutre.

Le rez-de-chaussée doit être haut de 9 pieds et l'étage de 8,5 pieds, avec 2 hauteurs d’entretoises au rez-de-chaussée.

La distribution de l'étage doit être la suivante : la Kammer de l'étage comme celle du rez-de-chaussée, la Stube de 3 pieds plus courte que celle du RC, et au-dessus de la cuisine du rez-de-chaussée une Kammer longue de 12 pieds et large de 15, par laquelle on accède aux latrines. Le reste est occupé par l'entrée (en marge : avec un couloir large d'un pied).

La charpente avec des liens en croix et trois poutres longitudinales doit être haute de 9 pieds, et en dessous ( ?) l’ « entretoise de poitrine » (brustrigel), et deux abattants sur les deux pignons, et sur chaque pignon un auvent de protection de la pluie, et dans chaque pignon 4 fenêtres au niveau du grenier.

Au-dessus des deux niveaux de grenier, un (faux) entrait.

Dans la Stube de l'étage, 4 fenêtres sur la cour et 3 du côté du puits; de même dans celle du RC.

Dans les Kammer à côté de la Stube, au rez-de-chaussée et à l'étage, 4 fenêtres par chambre, toutes avec alles mit ingeschmittnen leisten.

Dans la cuisine, 2 fenêtres sur l'arrière, et une porte sur le jardin.

Dans l'arrière-cuisine également 2 fenêtres.

Dans la pièce d’été, une rangée de 4 fenêtres sur l'avant.

L'escalier dans le couloir du haut (auf dem durchzug).

2 pfey ( ?) au rez-de-chaussée et à l'étage, un à chaque angle du côté du jardin.

Le solivage de la cave, qui correspond à la pièce fraîche, doit être long de 17 pieds et large de 15.

Le solivage des deux Stuben doit être raboté, ainsi que les planches dans l'emprise des Stuben, et il faut les doter de lambris, de bancs, de planchers et de couvre-joints.

Les appuis de fenêtre dans les deux Stuben doivent déborder d'un pied, et les meneaux et jambages des fenêtres être larges de 4 pouces dans tous les sens, pour que le débord soit plus large vers l'intérieur.

Pour cela, le charpentier recevra 35 livres [de Strasbourg], 8 quartauts mi-froment, mi-seigle et 8 ohm de vin.

En foi de quoi on a fait deux chyrographes au texte identique, [écrits sur la même feuille, ensuite] coupée [selon un tracé ondulé], dont chaque partie a reçu l'un.

Fait le lundi 25 juin [15]54 en présence du Dr. Hans Bernhard Rümelin [secrétaire du chapitre] et du prêtre Peter Heldung, économe du Bruderhof, représentant le doyen et le chapitre, ainsi que de Wolf et Wolf Sigmund Wurmser, représentant les Boecklin, et se faisant forts des nobles d'Endingen, qui ont aussi part à la dîme ».

4. L’économie des contrats de 1498 et 1554

La trame des contrats de Stutzheim et Vendenheim est similaire, en ce qu’elle définit cinq mêmes points dans le même ordre de succession :

-     l’identification des contractants, la nature et le lieu d’édification de l’ouvrage. À noter qu’à Stutzheim le prestataire est un charpentier, à Vendenheim c’est un « maître » suivi de son nom, puis de sa qualité de charpentier ;

-    ses dimensions au sol ;

-    le programme stricto sensu, définissant les espaces intérieurs et leur fonction ;

-    les huisseries, volets, fenêtres et volets, portes et les escaliers, ce que nous dénommerions aujourd’hui le « lot menuiserie » :

-    le prix, les conditions de réception et de paiement.

L’enchaînement logique de ces points et leur similarité d’un contrat à l’autre, en des temps et sur la commande de maîtres d’ouvrage différents, indiquent qu’ils sont familiers autant à la sphère administrative qu’aux prestataires. Rien ne suggère que l’on aurait recouru à une forme écrite inhabituelle en réponse à une situation exceptionnelle.

Dès lors que cette manière de tronc commun se dessine, attachons-nous à repérer les écarts. Ils portent sur :

-    la qualité des matériaux ;

-    la qualité de la construction ;

-    l’exhaustivité du contenu du programme ;

-    la représentation de l’objet à construire.

Pour Stutzheim, l’accent est mis sur la charge de la fourniture en bois, qui – sauf les planches et lattes – incombe nommément au charpentier. Dès la définition de l’ouvrage en ouverture du texte, il est stipulé que celui-ci sera réalisé en « bois fraîchement coupé, de bonne qualité et neuf ». On revient à la qualité du matériau en en spécifiant cette fois-ci l’essence – du « bon bois de chêne bien dimensionné » – lorsque l’on décrit les composants de l’ossature et ses accessoires : sablières, poteaux faîtiers, escaliers, portes. Et l’on répète cette exigence une troisième fois en décrivant la charpente du toit dont les chevilles et liens seront en bon bois frais, fortement dimensionné, droit, pour supporter le toit de tuiles. Le contrat de Vendenheim ne comporte aucune stipulation de cette sorte, comme si la qualité du matériau allait de soi et était laissée au seul jugement du professionnel. Ce qui n’en donne que plus de relief aux exigences qualitatives formulées par le maître d’ouvrage de Stutzheim.

De même pour Vendenheim le savoir-faire du professionnel n’est pas mis en cause. La suspicion paraît de mise pour Stutzheim, à travers les exigences insistantes sur les matériaux mais également des spécifications sur le dimensionnement des bois (deux occurrences) sans toutefois en donner les mesures, l’espacement entre les chevrons –en en spécifiant la cote – , pour conclure à une « maison de bonne qualité, robuste et utilisable », ce qui paraît bien le moins que l’on puisse attendre d’un prestataire. Ce dernier est responsable des malfaçons et accidents et devra en rembourser au maître d’ouvrage les éventuelles conséquences financières. Enfin, la réception se déroule prudemment en deux temps distincts : la livraison de la préfabrication a probablement pour objet de permettre la vérification par le maître d’ouvrage de la qualité des matériaux et de leur façonnage. La deuxième étape est celle du dressement de la charpente à son emplacement définitif, qui sera reçue après expertise contradictoire, ou à défaut pour le charpentier d’avoir pu produire un expert, avec l’avis de deux experts nommés par le maître d’ouvrage. À Vendenheim, aucune stipulation ne vise la qualité du travail, la responsabilité des malfaçons et la procédure de réception.

Un troisième écart entre les deux documents se révèle dans la précision du programme, pour ce qui concerne l’exhaustivité de la désignation des locaux et des informations cotées les concernant.

À Stutzheim, 2 locaux sur un total de 5 mentionnés ont une dimension définie, mais sur un seul de leurs côtés : la largeur pour la Stube, le petit côté pour la Kammer.

À Vendenheim, 7 pièces sur 9 mentionnées sont dimensionnées en longueur et largeur, soit par cotation directe (5 cas), soit par analogie avec une autre pièce déjà cotée (2 cas). Les hauteurs des rez-de-chaussée, étage et premier niveau des combles (sous le faux-entrait) sont également stipulées, contrairement au contrat de Stutzheim silencieux sur ce point aussi.

On ne peut prêter aucune portée générale aux écarts entre les deux contrats, qui indépendamment de tendances générales pour leur époque, peuvent aussi révéler des degrés de confiance différents entre personnes, susceptibles d’avoir déjà connu des déboires ou a contrario, de coopérer régulièrement.

Néanmoins, les craintes exprimées dans le premier contrat concernent, et la qualité des matériaux et le niveau de savoir-faire de conception et d’exécution, formant ainsi un ensemble technique priorisé par rapport au programme. Dans le contrat le plus récent, les facteurs matériaux et technicité ne sont pas même mentionnés, ils semblent relever du bon sens commun : le texte est centré sur la précision du programme.

5. Les représentations de l’objet à construire, en 1498 et en 1554

Les deux contrats projettent dès leur premier item deux idées différentes de la maison, alors que, on le verra plus loin, peu de choses les opposent fonctionnellement, dans la nature et les interrelations des espaces, et culturellement dans le mode d’habiter que cette organisation interne reflète (à la nuance appréciable de la cuisine non mentionnée en 1498).

Nous parlons ici d’idée de la maison plutôt que de représentation, la première relevant de l’espace mental alors que la seconde appartient à l’espace social.

À Stutzheim, la maison et le système qui la structure sont indissociés. « Maison à quatre pignons » écarte d’emblée l’idée d’un « dehors » et d’un « en dedans ». Par quatre pignons, on entend la répétition de quatre modules identiques, confondant en un même « portique » [15] ossature du mur et support du toit. Le document nous confirme d’ailleurs plus loin que ces « portiques » sont centrés sur un poteau support d’une poutre faîtière : soit un système technique tout à fait attendu ici et par ailleurs maintenant assez bien repéré. Mais jusqu’à connaître ce document, nous ne disposions pas d’information sur la pensée associée à ce système technique et ignorions les mots qui l’exprimaient. Nous savons à présent que pour le maître d’ouvrage et le charpentier, ce système renvoie à la représentation commune d’un objet n’étant défini ni par une enveloppe ni par un contenu, mais par une structure. Cette information comporte de nombreuses incidences sur lesquelles nous reviendrons et qui débordent largement de la période considérée ici.

À Vendenheim, il n’est plus question de réaliser une maison, mais un ouvrage de charpente « zimmerwerck » en vue de la construction d’une maison – ici un presbytère –. On en décrit d’emblée la « forme », « gstalt » et dès les premiers mots s’imposent, à travers la mention de l’encorbellement d’étage, un volume et une silhouette. Ce n’est qu’après l’énoncé du programme, étage par étage, que le système constructif est à son tour précisé.

Certes, la mention de l’encorbellement nous a préparés à trouver ici une structure à bois courts, individualisant chaque étage d’habitation. La description de la charpente et de son système de « ferme couchée » confirme que la toiture elle-même est un niveau indépendant de celui sur lequel elle repose. On notera que cette autonomie constructive de chaque niveau laisse, dans les limites de la portée des plafonds, une grande latitude d’agencement intérieur, et c’est pourquoi la structure – les 4 portiques décrits dans l’exemple précédent – est ici oubliée, au profit de l’appréhension de la maison en tant qu’enveloppe.

Dès lors que la maison se concevrait comme une enveloppe se poserait la question de son rapport à l’extériorité ; nous ne voulons pas qualifier cette dernière d’ « environnement », notion contemporaine, orientée et restrictive. Stutzheim, on l’a vu, est avec ses « portiques » une abstraction n’entrant dans le champ du matériel et du visible que le bref temps du montage de l’ossature. On comprend que la transparence de l’objet, jusqu’à ce qu’il soit effectivement construit, ses murs remplis, et habité, ne favorise pas une référence au milieu dans lequel il va être posé, et n’anticipe pas non plus sur le nouveau milieu qu’il va créer. Aussi les façades de Stutzheim restent anonymes, car elles ne sont pas conceptualisées : même l’image forte du pignon, emblématique de la maison, en ce qu’elle réunit représentation – « pignon sur rue » – et protection de l’unité domestique, est occultée à Stutzheim par la prépondérance du système sur la forme.

À l’opposé, chaque façade de Vendenheim est nommée. C’est ainsi que le beau pignon, celui de la Stube, est tourné vers le puits. La mention d’auvents de protection contre les pluies battantes, sur les pignons, laisse supposer une orientation est-ouest. Le mur gouttereau dans lequel s’ouvrent le hall d’entrée et l’autre rang de fenêtres de la Stube est dénommé le côté de la cour, supposé ainsi au sud : une implantation idéale sud-est pour la Stube. Le second pignon, le plus exposé aux intempéries, est celui côté jardin. Enfin, le mur gouttereau opposé à la cour donne sur l’arrière, au nord, où l’on trouve l’exutoire des latrines et probablement des déchets de cuisine.

Ainsi, la maison de Vendenheim est-elle pensée dans un rapport aux espaces : espace social sans doute pour la cour et le côté puits, qui sont les points depuis lesquels la Stube joue pleinement son rôle d’échangeur entre le public et le domestique. Espace du caché et des souillures que celui vraisemblablement au nord.

6. La reconstruction des objets de 1498 et 1554

Nous avons traduit graphiquement les informations stipulées dans les deux contrats, en nous en tenant strictement à leur lettre, sans compléter les lacunes par des solutions que nous offrent en abondance le corpus de bâtiments contemporains.

Figure 3. Hypothèse privilégiée de restitution du plan de la maison de Stutzheim d’après les seules indications de programme figurant au contrat.

 

Figure 4. Variante de restitution hypothétique du plan de la maison de Stutzheim.

Pour Stutzheim, nous disposons des informations programmatiques suivantes :

-    des dimensions extérieures de 30 pieds sur 50 ;

-    une Stube de 18 pieds de large ;

-    une Kammer de 12 pieds pour le petit côté avec deux portes ;

-    un espace d’entrée contenant un escalier et donnant accès à la Stube, à la chambre et la pièce d’été.

Nous savons par ailleurs que le système comporte trois travées, divisions transversales déterminées par les quatre portiques dont les deux extrêmes forment pignon et les deux intérieurs refend et reprise verticale du poids de la toiture. La mention de « colonne faîtière », « firstsaule », indique une structuration longitudinale par une file de poteaux intégrés dans les portiques, soit deux « nefs » de 15 pieds de large chacune.

Le plan, tel qu’il ressort du programme, est figuré par le croquis 1. Il montre que seule la Stube et la Kammer attenante peuvent être implantés, nous donnant ainsi la largeur de la 1ère travée que nous dénommerons « travée avant ». Rien n’indique la largeur de la travée centrale.

Notre restitution repose sur l’hypothèse que le contrat, si avare en indications de dimensions des pièces, ne précise que les cotes qui ne vont pas d’elles mêmes. Selon nous, les dimensions transversales de la Stube et de la Kammer sont implicites car déterminées par la file axiale des « colonnes faîtières », soit deux fois 15 pieds. C’est pourquoi nous n’avons pas retenu une autre possibilité, selon laquelle les 18 pieds donnés pour la Stube et les 12 pieds de la Kammer produiraient la largeur du bâtiment, soit 30 pieds. Cette hypothèse que nous avions écartée a été posée à nouveau par M. Jean-Jacques Schwien lors de la première présentation de notre interprétation, avec des arguments non moins fondés que ceux qui nous l’avaient fait écarter : les longueurs des travées pourraient, elles aussi, relever de conventions tacites. Néanmoins nous ne connaissons pas pour l’instant d’exemples de bâtiments dans lesquels les travées seraient équivalentes, et nous n’avons pas non plus décelé de règle constante de proportionnalité entre les travées.

Une lacune d’importance concerne la cuisine, non mentionnée. L’espace d’entrée donne sur la Stube, la Kammer et la pièce d’été, ce qui laisse supposer qu’il n’est pas cloisonné et il n’est pas même certain qu’il soit couvert d’un plafond ; c’est ce que donne à penser la pose de deux poutres destinées à recevoir un poulailler. Et sauf à poser l’hypothèse peu raisonnable d’une cuisine extérieure, nous devons constater que la cuisine n’existe pas en tant que pièce identifiée : le ou les foyers prendraient alors place dans l’espace d’entrée.

Le plan montre un décrochement dans l’espace d’entrée, empiétant sur la première travée, résultant de la différence de profondeur entre Stube et Kammer. Bien qu’on ne décèle dans le document aucune référence aux foyers, la probabilité est forte que c’est depuis ce décrochement que s’opérait le chargement du poêle de la Stube, et que c’est là aussi qu’étaient rejetées les fumées du même poêle.

Le cumul des informations programmatiques et techniques nous autorise une seconde proposition de restitution, toujours fondée sur la seule ressource du texte.

Figure 5. Hypothèse de restitution du plan de la maison de Stutzheim selon l’ensemble des indications fournies par le contrat.

La description de l’étage suggère qu’il est ou directement sous les rampants du toit, ou plus vraisemblablement à comble de surcroît ou Kniestock. Il comprend un plancher étanche partiel, au-dessus de la Kammer, destiné à recevoir un grenier. Plus loin on trouve l’unique mention d’une chambre à l’étage, au motif des deux volets qui doivent l’équiper. Ceux-ci se trouvant nécessairement sur le pignon, on peut poser l’hypothèse que le grenier et la chambre du haut sont la même pièce.

Le programme de Vendenheim est d’une précision telle que le plan peut être exprimé graphiquement sans difficulté d’interprétation.

Figure 6. Restitution du plan du rez-de-chaussée de la maison de Vendenheim d’après les indications de programme.

Plusieurs éléments sont communs avec Stutzheim, le plus évident étant l’agencement décalé de la Stube et de la Kammer de part et d’autre de leur mur commun – si toutefois notre interprétation des indications ambivalentes de Stutzheim était juste –. Les cotes des deux pièces sont données sous réserve qu’elles soient compatibles avec l’ouverture de chargement du poêle. Au vu du plan, on ne voit pas la nécessité de cette mention. La novation est l’apparition de la cuisine en tant que pièce autonome ; fait révélateur, la seule porte mentionnée dans le document est celle ouvrant de la cuisine directement dans le jardin. Autant le nombre et l’emplacement des portes fontt partie dans ce contrat de 1554 des évidences, autant l’autonomie de la cuisine – en fait l’invention de la cuisine – n’est peut-être pas encore généralisée. D’où peut-être aussi l’incertitude sur l’ouverture d’alimentation du poêle.

On note conjointement à celle de la cuisine, l’apparition d’une « speyßkammer », arrière-cuisine ou garde-manger, dont les cotes ne sont pas données mais dont l’emplacement est obtenu par déduction de l’emprise transversale de la « sommerhaus », pièce d’été.

La « sommerhaus » elle non plus n’est cotée que dans le sens longitudinal, car le document précise qu’elle s’arrête à la poutre nommée « brustbaum ». Cette pièce court sous le solivage, longitudinalement de part en part de la maison et dans son axe: elle forme sous-poutre et dans ce cas sablière haute des murs de refend.

Figure 7. Restitution du plan de l’étage de la maison de Vendenheim d’après les indications de programme.

L’étage déborde du rez-de-chaussée d’un pied, et les cotes de la Stube et de la Kammer ne sont pas détaillées, les pièce inférieures faisant référence ; il est seulement précisé que la Stube du haut doit être plus courte de trois pieds que celle du bas. Le plan montre que l’objectif recherché est d’aligner les deux pièces du côté de ce qui se dessine comme une travée centrale.

Une deuxième chambre, qu’il faut traverser pour aller aux latrines, est, elle, précisément cotée. On peut se demander, à voir le plan, pourquoi l’on s’astreint à traverser cette chambre, alors qu’un espace formant couloir la sépare de l’autre chambre. Il faut alors revenir au plan du rez-de-chaussée pour constater que cet espace apparemment inutilisé est la hotte, ou l’avaloir des fumées du poêle au droit de leurs orifices d’alimentation et d’évacuation. Le texte ne mentionnant pas de cheminée, cette hotte traversante ou avaloir collectait probablement aussi les fumées des foyers de cuisson des aliments. On note à nouveau que cette zone est cotée avec grand soin, comme si elle était susceptible de poser problème.

Enfin, aucune précision n’est donnée sur l’affectation et les éventuelles subdivisions de la travée arrière, côté jardin.

Figure 8 : élévation du pignon de la maison de Vendenheim selon les indications du contrat.

L’élévation nous montre l’autonomie des différents niveaux, celui de la cave qui se trouve à l’arrière sous la « sommerhaus » n’étant pas représenté – le document ne précise pas sa profondeur –. On voit que le système de charpente décrit comme « dachstul ligendt mit kreutzbiegen und drey lediger balcken darzwischen » soit une charpente dite « couchée », par opposition à la charpente dressée, à poteaux, que nous avons rencontrée à Stutzheim. Cette charpente comporte deux pignons et à l’intérieur deux fermes, solidarisées entre elles par trois poutres dénommées ici « libres ». Nous reviendrons de manière plus détaillée sur les aspects techniques, tels qu’ils se révèlent à travers le vocabulaire employé. À cette phase d’analyse, nous mettrons en relief que les univers techniques – et l’appréhension de l’espace qui pourrait en résulter – des maisons de Stutzheim et Vendenheim sont d’un ordre radicalement différent.

Dans le premier cas, la structure est continue du sol au faîtage et se lit en portiques, dispositifs répétitifs transversaux imposant une subdivision physique de la maison en travées, et un axe longitudinal, qui n’est pas nécessairement matérialisé par une continuité de murs, déterminé par les poteaux centraux portant la poutre faîtière.

On aura saisi que toutes les contraintes induites par ce système à Stutzheim s’effacent à Vendenheim, d’une part en raison de l’autonomie des niveaux d’habitation et d’autre part et surtout car la charpente ne nécessite plus d’autre appui vertical que celui des murs gouttereaux. Aussi l’emplacement des fermes n’est pas, et d’aucune manière, déterminé par celui des murs de refend des étages inférieurs.

Le rapprochement des plans des deux maisons, soit le rez-de-chaussée et seul niveau complet d’habitation de Stutzheim, et l’étage de Vendenheim, montre que le changement de technique n’entraîne pas un changement du principe général d’organisation interne : par son axialité longitudinale, matérialisée par la sous-poutre mentionnée au rez-de-chaussée et la « poutre libre » centrale de la toiture, par une partie des refends des deux étages, la maison de Vendenheim est construite sur l’empreinte d’un mode de construction antérieur et ne tire guère parti, en termes de liberté d’aménagement, de la latitude apportée par la « nouvelle » technique.

Or cette « nouvelle » technique – nous reviendrons sur la notion de nouveauté – va de pair ici, on l’a vu, avec une transformation radicale de la pensée de la maison, qu’on ne nomme plus de la même façon et qui va migrer d’un statut de structure essentiellement technique vers l’image d’un volume, induisant des notions de contenant et de contenu, d’exposé et de caché, qui ouvre l’ère de la fonction majeure de représentation assignée à la maison. La persistance d’une trame ancienne, en quelque sorte de filigrane à peine perceptible sous le visible nous interroge sur une « mémoire de la production de la maison », possible système sous-jacent aux évolutions d’ordre technique, social et de confort domestique.

7. Le contrat de 1489 concernant un grenier à grains à Strasbourg

Le chapitre cathédral de Strasbourg conclut un contrat le 21 septembre 1489 avec le charpentier Hans von Gmünd, en vue de la réalisation d’un grenier à grains au Bruderhof à Strasbourg. Francis Rapp [16] a étudié le contexte et les attendus de cet important chantier, qui révèle, en aval et en amont de celui-ci, une politique économique volontariste du Chapitre cathédral. La finalité de l’objet construit est la spéculation sur le grain. Le contrat de construction de la charpente intervient au terme d’un processus de reprise en mains des propriétés forestières du chapitre dans le Comte Ban. Une fois assurée la maîtrise juridique et foncière, l’administration du Chapitre cathédral confie une première coupe de bois à une équipe de bûcherons conduite par Conrad Hase de Schiltach le 16 janvier 1489. Le 20 janvier, il recrute un scieur, Henri Bischoff de Wolfach, pour une durée de 10 ans, et enfin le 29 janvier confie à Oswald Schwartz originaire du même village de Forêt Noire la construction d’une scierie. Celle-ci doit être achevée le 5 avril de la même année. Les chantiers de coupe, de construction et de mise en service de la scierie doivent avancer rondement car le 1er août les bûcherons se voient confier une nouvelle coupe importante, qui porte à 600 le nombre de sapins abattus.

Le contrat a été traduit et commenté en 1987 par Thierry Fischer [17] et Jean-Jacques Schwien, en collaboration avec Max Gschwend, spécialiste de l’architecture rurale suisse. L’exposé liminaire identifie l’ouvrage à édifier et les contractants, le prestataire étant qualifié de « maître » et non de charpentier. 13 item de spécifications se succèdent :

-    les 9 premiers item constituent le descriptif technique ;

-    les 4 derniers item spécifient délais, conditions de réception et de livraison et paiement.

Compte tenu de la destination de l’ouvrage, le contrat diffère des précédents par l’absence de programme d’une part, ce qui se conçoit, le bâtiment n’étant pas compartimenté en pièces. Il n’y figure pas d’indications de second œuvre non plus (sinon deux escaliers). Cela ne saurait surprendre, venant d’un maître d’ouvrage rompu à la segmentation des tâches et à la spécialisation des prestataires. L’ouvrage n’est pas coté dans ses grandes dimensions horizontales, sans doute du fait d’un soubassement en maçonnerie préexistant, tenant lieu de plan grandeur réelle.

Le descriptif suit l’ordre logique du montage des éléments :

-    sur les appuis en maçonnerie deux sablières, dont on peut comprendre qu’elles sont en plusieurs éléments assemblés l’un à l’autre par enture ;

-    sur ces sablières viennent reposer des solives espacées l’une de l’autre d’un maximum de deux pieds ;

-    ces solivages sont portés au centre par une sous-poutre, qu’on se représente ainsi parallèle aux sablières et soutenue par autant de poteaux que nécessaire ;

-    que le comble comporte deux étages de fermes couchées, dont les faux-entraits sont assemblés à mi-bois et chevillés dans un poteau central (non porteur de panne faîtière) et un troisième étage de faux-entraits assemblés à mi bois (dans les chevrons) ;

-    que ces poteaux centraux seront assemblés aux « unterdachpfetten », soit à mi-bois, soit par tenon et mortaise;

-    la pente du toit est définie par rapport à la pointe d’un triangle équilatéral, rabaissée de 3 pieds, et les chevrons sont chevillés l’un à l’autre.

Figure 9 : restitution de la charpente du grenier à grains du Bruderhof, par Thierry Fischer, selon les indications du contrat de 1489.

8. Matières premières et délais de fabrication en 1489, 1498, 1554

Le contrat de Stutzheim est signé le 3 mai 1498 et stipule une réception de la préfabrication à la Saint-Adelphe (29 août), ce qui laisse au prestataire un délai théorique de 4 mois, hors montage définitif qui intervient après la réception. En soi, la durée impartie au chantier paraît cohérente. La période l’est moins, eu égard à la question de la fourniture en bois dont il est stipulé, par deux fois, qu’il doit être fraîchement coupé. Or pour que le bois frais soit propre à la construction, résistant aux champignons et insectes xylophages, il convient qu’il soit coupé en période hors sève, en lune descendante dit-on ; le pic du hors sève étant pour le chêne le mois de décembre. La conclusion du contrat au mois de mai pose de ce fait problème : soit l’acte vient formaliser une décision convenue oralement au moins un semestre plus tôt, ou alors il faudrait envisager l’hypothèse, a priori douteuse, d’un stock ; elle serait concevable dans une période où à la fois la ressource forestière est abondante et où le charpentier, compte tenu d’une densité de la demande, est assuré de trouver preneur dans l’année suivant la coupe. La deuxième question est celle de la disponibilité de la main-d’œuvre. À ce que l’on croit savoir du cycle traditionnel, l’abattage des bois en hiver est immédiatement suivi de leur façonnage et du dressement de l’ossature afin de libérer la main-d’œuvre pour les labours de printemps. La période choisie pour les travaux de Stutzheim est ainsi cohérente avec la nature de la maîtrise d’ouvrage, qui n’a pas vocation à contribuer aux travaux par apport de main-d’œuvre contrairement à ce que l’on pourrait imaginer dans le cas d’une maîtrise d’ouvrage de personne privée.

Le contrat de Vendenheim n’envisage pas non plus d’apport de main-d’œuvre. Il ne nous dit pas la date de livraison de l’ouvrage, cependant la date de conclusion de l’acte, le 25 juin, laisse entrevoir l’éventualité d’une démarche davantage anticipatrice qu’à SM, si toutefois l’essence était le chêne, ce qui n’est pas spécifié dans le contrat.

Le contrat de 1489 s’inscrit dans une logique capitaliste et un état technique proto-industriel. Le propriétaire de la ressource forestière est le chapitre cathédral, qui engage un programme de valorisation ; celui-ci passe par l’équipement nécessaire à la transformation de la ressource en biens marchands: la scierie qui reste sa propriété, et fonctionne au moyen d’un salarié contractuel (10 ans). Le bûcheronnage est assuré par une équipe qui travaille sur commande et délais, équipe allogène dont Francis Rapp montre qu’elle est payée en numéraire en dessous des tarifs de la main-d’œuvre locale, mais bénéficie probablement d’un appréciable revenu d’exploitation des sous-produits, cime et branches. Le chapitre cathédral confie à façon la production de grumes d’une longueur de 28 pieds, soit 8 m 50 environ utiles à son industrie, ce qui laisse selon l’évaluation de Francis Rapp une cime de l’ordre d’une quinzaine de mètres. Les deux premières coupes concernent 300 sapins à couper et façonner entre le 16 janvier et le 25 juillet, puis sont commandées à nouveau, le 1er août, 300 grumes de même longueur, avec un délai de livraison plus long (11 mois).

L’étude de Francis Rapp conclut à ce que les bois nécessaires à la charpente du Bruderhof étaient prêts en septembre 1489. Le contrat de charpente est signé le 21 septembre et stipule le début des travaux le 16 octobre en vue de l’achèvement de la préfabrication le 21 février 1490, soit une durée sensiblement équivalente à Stutzheim pour un ouvrage autrement complexe. Le dressement de la charpente intervient dans la foulée au mieux des conditions météorologiques. Francis Rapp démontre que l’objectif de délai fut tenu, et qu’on l’on entreposa les céréales panifiables dans le bâtiment dès la fin de la même année, permettant de fructueuses plus-values compte tenu de l’emballement des prix des grains.

Les documents étudiés par Francis Rapp nous alertent sur la place de la construction dans une entreprise capitaliste, qui maîtrise la ressource forestière, sa transformation et probablement la commercialisation des produits façonnés, une fois opéré le prélèvement des matériaux nécessaires à la construction de bâtiments servant une autre branche de ses activités économiques. La main-d’œuvre est constituée de groupes de production spécialisés, recrutés là où se trouvent les compétences et les effectifs les plus à même de contribuer à des opérations hautement techniques, strictement anticipées et planifiées.

Ce que nous savons de l’amont du chantier permet de comprendre le mutisme quantitatif du document, ne serait-ce que par l’absence des principales dimensions. Le maître d’ouvrage s’était ménagé tout le temps nécessaire à la conception du bâtiment et au choix du maître d’œuvre le plus en adéquation avec son exécution. La matière première ne manquait pas, et le fait que le bois soit prêt (encore que nous ne sachions pas ce qu’il faut entendre par là, c'est-à-dire quelle est l’étendue du façonnage restant à la charge des charpentiers), avant même la conclusion du chantier, laisse supposer que la maître d’ouvrage avait déjà préparé son propre descriptif quantitatif et sa liste de bois. S’il fallait transposer cela dans les pratiques modernes, on pourrait assimiler ce contrat à une adjudication de travaux assortie de conditions techniques particulières. Compte tenu de la précision et de la cohérence quasi visuelle de l’acte sur des points strictement techniques, et de ses silences sur d’autres, on ne prend guère de risques à supposer que chaque partie a effectué des esquisses préparatoires : ce qui est très vraisemblable aussi dans le cas de Vendenheim, et l’est beaucoup moins pour celui de Stutzheim.

Sensiblement contemporains, les contrats de Strasbourg et Stutzheim nous révèlent des univers constructifs qui n’ont pas grand-chose de commun, autant dans l’élaboration du projet, que sa mise en œuvre et son résultat formel.

9. Morphologie et technique de la charpente à travers le vocabulaire des contrats

Nous avons vu que Stutzheim est une construction à quatre portiques, dénommés dans le texte « pignons ». La notion de portique s’exprime aussi par le mot « croix », « Kreutz » que l’on rencontre en Alsace [18], et encore davantage en Forêt-Noire; ce terme évoquant l’assemblage de la « colonne faîtière » et de l’entrait décrit bien les portiques intérieurs, notamment dans les maisons aux pignons brisés par des croupes importantes, comme c’est du reste la règle en Forêt-Noire [19].

Figure 10. Le système constructif du pignon de cette maison démontée par l’auteur en 1995 à Schoenau (67), datée par dendrochronologie de 1540, illustre la notion de « croix » évoquée dans les textes.

 

Figure 11. « Croix » médiévale conservée à Colmar car incluse dans un mur plus tardif. Relevé de l’auteur avant destruction en 1978.

Précisons que le terme pignon, Giebel, peut continuer plus tard à désigner un refend transversal de la maison, lorsqu’il est rempli y compris au niveau du comble. Un règlement forestier de Bischoffsheim (1560) [20] citerait une forme de bâtiment à trois pignons « dreigebling » mais sauf erreur d’interprétation il s’agit là de bâtiments multifonctions, comportant sous le même toit une partie d’habitation et une partie grange, étable ou pressoir. Le troisième pignon ne doit pas, dans ce sens, être compris comme un portique, mais comme un mur rempli séparant les deux parties, ne serait-ce qu’à titre de coupe feu. Il n’implique pas la présence d’un poteau central. À l’inverse de Stutzheim, la description de 1560 par « pignons » ne vise pas un système constructif mais un mode habituel d’organisation interne.

Les composantes des portiques mentionnés sont :

- les sablières « swellen »

- les poteaux (« colonnes ») faîtiers « fürstsulen ». Par poteau faîtier, rappelons-le, nous entendons le poteau central porteur de la poutre faîtière. Compte tenu de la largeur du bâtiment, on pourrait attendre que de part et d’autre du poteau faîtier prennent place des poteaux portant une panne intermédiaire à mi-pente de toiture. Le document n’identifie pas de tels poteaux : ou la construction en était dépourvue, ou ces poteaux n’étaient pas désignés par un terme spécifique. Pas davantage il n’y a de mention d’entraits, sans lesquels la tenue du bâtiment serait difficilement envisageable. La panne faîtière n’est mentionnée qu’allusivement, à travers le poteau qui la supporte, et il ne figure aucune pièce longitudinale de liaison entre les portiques, qu’elle soit dans le plan de la toiture ou dans l’axe des poteaux. Le document distingue le poteau faîtier ou « colonne » des poteaux engagés dans un mur « pfosten » .

Sont également mentionnés :

- les chevrons, « sparren » ;

- des contreventements – « liens » – non localisés, « bügen » ;

- le chevillage, comme s’il n’allait pas de soi ;

- « thürgestell » pourrait désigner l’ensemble du dispositif constituant une porte, soit le dormant et l’ouvrant. Ce terme laisse entrevoir des murs à l’armature minimaliste, dans lesquels l’inclusion d’une porte ne va pas de soi. Le document est par contre silencieux sur les dispositifs structurels attendus pour les fenêtres, que leurs ouvrants soient vitrés ou de simples volets.

Le vocabulaire des charpentes de Stutzheim et Vendenheim sera passé en revue simultanément, les deux ouvrages appartenant au même univers technique. Plusieurs termes sont communs aux deux documents : le solivage « getrems, getrembß » et la sous-poutre longitudinale qui en reprend la charge, « brustbaum ». À Strasbourg où l’intérieur n’est pas cloisonné, la sous-poutre s’appuie sur des « colonnes », « süle », terme distinct des « pfosten » désignant ici comme à Stutzheim les poteaux engagés dans les murs. Les deux termes désignant des pièces verticales, poteaux et colonnes, sont absents du contrat de Vendenheim, bien que l’on y trouve les énigmatiques « 2 pfey unden und oben an jedem ortt eins gegen dem garten hinauß ». La présence et la mention des pièces verticales à Strasbourg s’explique bien sûr par la fonction même du bâtiment [21], chargé de grains, qui commande que le poids des planchers soit relayé, et que la ferme de charpente soit la plus autonome possible des niveaux inférieurs : de ce fait elle est suspendue à un poteau central qui n’a fonctionnellement, mécaniquement, rien de commun avec les poteaux faîtiers structurants de Stutzheim.

À Vendenheim, l’ossature des murs est évoquée par le terme Riegel, désignant les entretoises sous forme isolée ou combinée Brustriegel. Les pièces obliques sont ignorées.

Le système de ferme est décrit par le même vocable « dachstuhl liegendt », liegende Dachstuhl, qui demeure le vocable allemand d’usage. Le principe en est suffisamment connu en 1489 et a fortiori en 1554, sans qu’il ne soit besoin d’en détailler les 4 composantes basiques. Néanmoins les faux entraits, Reche, font l’objet d’une mention à Strasbourg, au motif de l’obligation faite de les assembler et cheviller dans les poteaux centraux. À Vendenheim, ils n’apparaissent qu’à travers le terme « gerecht » qui désigne sans doute le plus haut des trois niveaux de faux entraits.

Les liaisons longitudinales, on l’a vu, sont assurées par une sous-poutre, « Brustbaum », associée à un solivage. À Vendenheim, les deux pannes de toiture appuyées sur les fermes sont complétées par une poutre à même hauteur au centre de la ferme. Les trois pièces sont désignées par le même terme « lediger balcken ». Contrairement à Strasbourg, ce document ignore le terme de Pfetten pour désigner les pannes.

Enfin Strasbourg ne mentionne pas les contreventements alors qu’à Vendenheim la spécification de « kreutzbiegen », associée aux fermes, nous renvoie à des contreventements en croix dans le plan de la toiture.

10. Contrats et corpus des objets conservés : confrontations

Dans la première partie de l’analyse, nous nous sommes refusés à éclairer les zones d’ombres des textes en faisant recours au corpus d’objets contemporains conservés en élévation.

La lecture des textes nous semblait devoir être confrontée aux références bâties par dégrossissages progressifs, afin de nous prémunir de toute tentation de catégorisation des trois ouvrages étudiés par rapport à un schème évolutionniste préconçu. La seule distinction typologique admissible dans le cadre limité de ce travail, car elle correspond à des univers constructifs très éloignés l’un de l’autre, consiste à envisager séparément les familles de maisons à poteaux faîtiers et poteaux de fond, des constructions à « charpente couchée ». La comparaison des charpentes de Stutzheim (1498) et Strasbourg (1489) nous montre, nous confirme, que ces deux familles ne sont pas, à cette période, successives, mais synchrones. Les deux familles ont chacune des caractères essentiels qui, d’une certaine manière, peuvent déjà relever d’une tradition. La « charpente couchée » n’est plus en 1489 une nouveauté [22], elle est dans l’ère des perfectionnements et non plus de l’invention. La construction à portiques de poteaux, qui nous apparaît bien sommaire par rapport à la « charpente couchée », a encore trois siècles devant elle dans le sud-ouest de l’Alsace, au moins 60 ans en moyenne Alsace [23].

Figure 12. Maison à poteaux faîtiers et comble de surcroît, à deux refends transversaux, datée de 1561 (d), correspondant à la notion de « maison à quatre pignons » visée par le contrat de 1498. Etat in situ  (Artolsheim, Bas-Rhin, Alsace centrale) pendant démontage (1987).

 

Figure 13. Maison à poteaux faîtiers et comble de surcroît, à deux refends transversaux, datée de 1561 (d), correspondant à la notion de « maison à quatre pignons » visée par le contrat de 1498. Etat après reconstruction à l’écomusée d’Alsace.

Pour la période que nous prenons en compte ici, toute perspective visant à faire découler une famille de l’autre, soit par filiation directe, soit par hybridation puis élimination des organes inutiles, paraît ici biaisée. Cette remarque n’a pas portée générale : l’étude de micro-territoires dans le Sundgau dans la première moitié du XVIe s. plaide en faveur d’une migration progressive d’une famille vers l’autre.

Identifier les problèmes posés par la coexistence des deux familles en Basse Alsace autour de 1500 nécessite dans un premier temps une approche spatiotemporelle pour chacune des deux conceptions.

La question de limites territoriales légitimes en terme de comparaisons est des plus délicates. Nous avons décidé de nous en tenir à la Basse Alsace, l’actuel département du Bas-Rhin, échelle offrant une pertinence minimale au regard du nombre d’objets, tout en limitant la complexité engendrée par la prise en compte d’un espace plus large ; celui-ci conduirait à aligner des variations dites locales de grands « types » dont la pureté ( ?) s’avère à l’évidence introuvable. Néanmoins, des incursions de l’autre côté du Rhin, en Brisgau et Ortenau, de l’autre côté de la Forêt Noire en Souabe seront nécessaires seront nécessaires : nous avons vu que lorsqu’un maître d’ouvrage a un dessein économique d’envergure, c’est dans ces régions qu’il trouvera les hommes. Mise en concurrence des coûts de main-d’œuvre ou appel aux compétences les plus avancées ?

Restent à définir des catégories de regroupement à l’intérieur de ce territoire lui-même arbitraire. À un premier degré de pertinence, une maison est comparable à une autre à contexte socioéconomique équivalent. Nous avons arbitré en faveur de quatre espaces au sein desquels une chronologie comparée des techniques peut avoir du sens : le milieu urbain, les campagnes du nord, du centre et du sud de l’Alsace. Ceci nous permettra la contextualisation spatiotemporelle des trois constructions étudiées, les soumettant ainsi à l’épreuve de la représentativité.

 

Figure 14. Les caractères techniques des constructions de Stutzheim (A), Strasbourg (B), Vendenheim (C) dans leur contexte spatiotemporel.

10.1. La maison de Stutzheim, dans son temps et son espace

En milieu urbain l’on dispose de deux séries techniques distinctes, constituées par les patientes recherches de Maurice Seiller.

-    à Wissembourg, de 1289 à 1475, des bâtiments à poteaux continus et axés, mais ne portant pas de panne faîtière, système que l’on trouve également ponctuellement à Ribeauvillé 1417, à Strasbourg 1442, à Dambach 1377 et 1439,

-    à Strasbourg, des bâtiments à poteaux faîtiers stricto sensu de 1302 et 1309, plus tardifs en moyenne Alsace : Ribeauvillé 1336 et 1392, à Colmar 1373.

Cela indique pour la région qui nous intéresse une disparition précoce (début XIVe s.) de ce système en milieu urbain.

En Alsace centrale, un spécimen de 1467 (Gertwiller) est suivi par d’autres, dans deux villages voisins, Schoenau (1540) et Artolsheim (1561). En 1600, le passage aux murs à poteaux de fond coiffés par une charpente à « ferme couchée » est avéré.

Dans le sud de l’Alsace, la première construction à poteaux de fond et charpente de toit distincte est de 1499 (d), la première d’une série de « fermes couchées » de 1529 (d). Cette série coexiste peut-être avec des habitations à poteaux faîtiers, non datées, très localisées et intégrées à des maisons-bloc. La série de granges à poteaux faîtiers débute en 1542 (d) et court jusqu’au début du XIXe siècle.

La rapprochement entre la moyenne Alsace – plus particulièrement la bordure rhénane et le Ried de l’Ill – et l’extrême sud de la région – le Sundgau – montre combien la notion de « retard » dans l’acquisition de techniques constructives est suspecte. Selon un tel jugement, la moyenne Alsace serait résistante à l’innovation jusque tard au XVIe siècle, tandis que le sud réputé conservateur serait de 50 à 70 ans plus précoce dans l’adoption des « fermes couchées »… tout en assurant, à travers des granges monumentales, la continuité des constructions à poteaux deux siècles au-delà de leur abandon en moyenne Alsace.

Nous ne sommes malheureusement pas renseignés sur le nord-ouest de l’Alsace, où prenait place la maison de Stutzheim, région agricole qualifiée de prospère. La maison à poteaux y est sans doute abondamment représentée à la fin du XVe siècle. Le maître d’ouvrage strasbourgeois ne peut pas ne pas connaître les systèmes à bois courts et à « fermes couchées ». Aussi, il ne semble pas qu’il ait assigné à la construction de cette maison un autre enjeu que de se couler dans le moule d’une tradition locale de la maison ; il a pris ainsi le parti de la simplicité, pour un ouvrage certes important – quelque 130 m2 au sol – mais ne comprenant qu’un étage, éventuellement surmonté d’un comble de surcroît. Choix certes moins onéreux en main-d’œuvre et peut-être d’une exécution plus facile pour un charpentier que l’on devine ici sous étroite surveillance.

10.2. La charpente de Strasbourg, dans son temps et son espace

Le système des fermes couchées est observable dès 1435 à Riquewihr, petite ville du vignoble d’Alsace centrale. À Strasbourg, l’essentiel du parc immobilier est constitué voire renouvelé après le grand incendie de la fin du XIIIe siècle . Il semblerait que l’activité de la construction entre le milieu du XIVe et le dernier quart du XVe s. porta essentiellement sur la rénovation et l’adaptation de structures existantes. Aussi l’apparition de la première ferme couchée strasbourgeoise en 1491 – dans la charpente d’une tour des fortifications urbaines – ne peut pas être considérée comme signe d’acquisition tardive de cette technique. Le deuxième exemple d’envergure est daté de 1496 (10, place de la Cathédrale) et consiste en une nouvelle charpente de toit venant coiffer deux bâtiments d’habitation distincts et antérieurs (1468 et 1469).

Cette charpente paraît correspondre sur les points essentiels à celle commandée par le chapitre cathédral en 1489 pour son grenier à grains. Maurice Seiller nous la décrit comme une charpente à chevrons portant ferme, à trois niveaux de combles. Ce système répétitif est relayé et renforcé par une structure à chevalet à jambes de force. Par charpente portant ferme, il entend comme la plupart des charpentistes une succession de triangles formés par une paire de chevrons et un entrait.

Cette lecture statique de la charpente ne correspond pas à l’esprit de la description contractuelle de 1489 : celle-ci ignore le concept de « chevrons portant ferme », dans la mesure où elle se focalise sur les structures à chevalet – stuhl – et n’accorde pas un statut spécifique aux vrais entraits, qui sont les solives du plancher des combles – et celles du plafond de l’étage inférieur –. Ce que nous désignons aujourd’hui comme entrait, dans sa fonction statique, est décrit par le contrat par sa fonction d’usage : support de plafond et plancher.

Les chevalets sont constitués de deux jambes de force, maintenus en leur sommet par un étrésillon en deux éléments, et deux aisseliers assurant le contreventement transversal. Cette structure n’est pas décomposée dans le document de 1489, mais nommée dans son ensemble liegende Stuhl. Il est cependant fait mention de l’étrésillon, qui dans la vue des constructeurs de 1489 constitue l’entrait, Reche. Chaque demi étrésillon est assemblé par enfourchement à la jambe de force et aux poteaux centraux, que l’on décrira plus loin.

Les jambes de force sont assemblées à tenon et mortaise dans les solives constituant l’entrait « statique » et dans la panne, que l’on remarquera ici non pas sur chant vertical mais inclinée sur arrête, indicateur de l’acquisition d’un niveau élevé et durable de sophistication. Les contreventements en croix signalés dans le document se retrouvent ci sous la forme d’aisseliers croisés joignant pannes et jambes de force.

Le contrat de 1489 stipule « deux étages de fermes couchées l’une au-dessus de l’autre », ce qui signifie que le système décrit (jambes de force et double étrésillon) est répété verticalement. La charpente de 1496 est plus simple, substituant au deuxième complexe un faux-entrait (« Reche »).

Les fermes sont solidarisées longitudinalement au premier niveau de comble par trois poutres, deux latérales (pannes) et au même niveau une dans l’axe de la charpente. Dans le document de 1489 ces trois poutres sont dénommées indistinctement undere dachpfetten.

Dans les deux cas, chaque ferme est renforcée en son milieu par deux poteaux, un par niveau de combles, venant chacun recevoir par enfourchements verticaux d’une part la poutre longitudinale centrale et d’autre part les demi étrésillons.

À la nuance près du deuxième étage de ferme, présent en 1489 et absent en 1496, les deux charpentes sont d’une conception identique et normée.

10.3. La maison de Vendenheim dans son temps et son espace

La construction à bois courts fait son entrée en milieu urbain en association avec des encorbellements en faible saillie, et selon deux modalités distinctes observables dans le vignoble en moyenne Alsace. À Dambach-la-Ville (1377d) [24], l’encorbellement est pratiqué sur le pignon côté rue et le gouttereau sur cour, le gouttereau arrière étant à poteaux de fond. Dans la même commune apparaît également le plus ancien bâtiment entièrement à bois courts et encorbellement (1439d) [25].

Le nord-ouest rural de l’Alsace, où s’inscrit Vendenheim, semble suivre la même voie, dans la mesure où le premier spécimen daté dans cette région, de 1531 [26], montre une association d’encorbellement sur deux côtés et de poteaux de fond sur le gouttereau arrière. La maison commandée par les décimateurs en 1554 est entièrement à bois courts et en encorbellement : sa silhouette générale n’était probablement pas tout à fait nouvelle dans cette région. On peut même parler de modèle dans la mesure où une maison conservée in situ, dans le même village, portant la date 1570 sur le linteau de porte, est très semblable à celle que la précision du contrat de 1554 nous permet de restituer : encorbellement de l’étage en faible saillie, pignon à croupe, division longitudinale par des sous-poutres axiales. Les dimensions au sol sont identiques ainsi que le principe de l’organisation interne en trois travées.

 

Figure 15. Vendenheim, comparaison à échelle identique de la restitution du pignon de la maison de 1554 et du pignon de la maison conservée datée 1570.

 

 

Figure 16. À titre de comparaison, une construction de dimensions et de statut sans doute comparable, strictement contemporaine de celle de Vendenheim et située à l’autre extrémité de la région, à Ballersdorf (Haut-Rhin, Alsace du sud, Sundgau). Les deux bâtiments appartiennent à des univers techniques différents, mais partagent l’axialité du mur de refend déterminant la symétrie du pignon. En cela, ils portent tous deux la mémoire des constructions à colonne faîtière (figures 10, 11,12,13).

Il semblerait qu’ici aussi, le bâtiment érigé par un maître d’ouvrage et un charpentier urbains se soient coulés dans une forme de constructions déjà installée, correspondant sans doute à des constructions de niveau élevé – il s’agit ici d’un presbytère – sans être à proprement parler exceptionnelles.

11. Déplacements et préfabrication de maisons rurales, une situation commune ?

La préfabrication des deux maisons de Stutzheim et Vendenheim en des lieux distincts de ceux de leur installation n’a semble-t-il rien d’exceptionnel au tournant des XVe et XVIe siècles, dans un cas par ailleurs simple où le maître d’ouvrage équipe ses propriétés. On en connaît un exemple similaire à la même époque au sud de l’Alsace, où en 1542 le couvent bâlois de St Alban cherche à se défaire d’un presbytère, préfabriqué peu avant à Bâle et construit dans le village de Jettingen, à une vingtaine de kilomètres de là [27].

Dans la préfabrication, ce n’est pas tant le transport sur une longue distance qui nous interroge : nous croyons pouvoir l’interpréter comme le produit de contraintes de main-d’œuvre et de proximité des ressources forestières directes ou indirectes, ces dernières étant les terminaux de flottage des bois jurassiens, vosgiens et de Forêt-Noire. En creux ils nous renseignent sur la rareté de la ressource forestière purement locale. Ces cas de préfabrication nous alertent sur la difficulté de principe à attribuer a priori les constructions rurales à des traditions constructives endogènes. Néanmoins, les constructions étudiées, bien que conçues « ex vitro », semblent se conformer aux morphologies et aux usages en vigueur localement. Il serait hasardeux d’en tirer pour l’instant une règle générale, le milieu du XVIe siècle dans le sud de l’Alsace nous montrant l’une ou l’autre inclusion dans le tissu construit local d’objets étrangers aux types dominants.

Ces derniers ne sont pas nécessairement produits ailleurs et transportés, ils peuvent être imputés à de charpentiers allogènes, itinérants ou sédentaires à aire d’exercice plus ou moins étendue. Constatant un écart technologique entre deux maisons de Weyersheim, l’une à bois longs de 1621(d) et l’autre à bois courts datée de 1630, Jean-Jacques Schwien rapproche ce hiatus, sans conclure, avec la plainte en 1628 du charpentier du lieu – qui y exerce depuis 16 ans – relative à la concurrence qu’il subit de la part d’une équipe qui vient d’une autre seigneurie [28]. Les charpentiers colmariens se plaignent de la même façon en 1618 de la concurrence de charpentiers vosgiens dans leur propre ville [29].

La préfabrication, qu’elle soit lointaine ou proche du lieu de la construction, pose la question de ce qu’est une maison. Formellement, nous en suivons l’évolution, depuis les poteaux plantés, structure technique, jusqu’à la construction tridimensionnelle objet de représentation sociale : une évolution qui s’enclenche avec le cadre de sablières basses au XIIIe siècle, et s’achève dans la 2e moitié du XVIe siècle, en voyant le phénomène de très haut sans s’attacher outre mesure à des particularités locales d’une part, de groupes sociaux d’autre part ; à ce titre, il n’est pas inutile de rappeler combien les bâtiments encore visibles en élévation correspondent à des catégories qualitatives moyennes et élevées, ayant traversé le temps, les apports de l’archéologie nous signalant la persistance aux mêmes époques de formes plus précaires.

Notre réflexion sur l’émergence de la maison fait appel à deux concepts distincts, celui du lien entre l’habitant, l’habitation et le sol d’une part et celui de la préméditation de l’ouvrage à construire d’autre part.

Des relations entre le bâti et la propriété foncière, on devine qu’elles sont tributaires des liens juridiques entre le tenancier et le seigneur foncier, la maison pouvant constituer une garantie de paiement du cens à ce dernier ; ainsi à Haslach au XIII e s., le seigneur peut en cas d’insolvabilité du tenancier se payer sur l’habitation de celui-ci, en y prélevant les poteaux et la colonne faîtière, ce qui indique que la valeur de la maison est, dans ce cas, celle de certains matériaux qui la composent, bien propres du tenancier [30]. Un texte de 1257 [31] mentionne un accord réciproque entre deux seigneurs : leurs hommes quittant la seigneurie de l’un pour s’établir dans celle de l’autre pourront emporter leurs biens meubles « Et est a asavoir que les maisons de fust sont muebles ». Dans ce cas, c’est la valeur de objet construit qui est visée ; elle nous indique un niveau d’élaboration, qui fait de la maison davantage que la somme de ses matériaux recyclables.

Une deuxième catégorie d’indices relève des règles communautaires, et plus particulièrement de celles afférentes à l’usage des ressources forestières. Il est en effet d’usage courant que les sujets d’une communauté – d’une seigneurie – bénéficient d’attributions de bois gratuites pour leurs constructions ou renouvellement de maisons détruites accidentellement. Le cas classiquement cité est celui du règlement du XIIe s. concernant Boesenbiesen « lorsqu’un tenancier voudra construire sa cour (« hubhof »), il faudra lui donner 5 troncs, soit un cadre de porte, une sablière, une poutre faîtière et deux poteaux » [32]. Plus tardivement les exemples abondent : en 1431 à Andolsheim, on attribue 13 troncs pour une maison, en 1560 à Bischoffsheim, Boersch et St Léonard 12 chênes pour la construction d’une maison à trois pignons, une grange, une étable ou un pressoir, etc. Ces attributions de bois gratuites peuvent ouvrir une manière de fraude, une maison pouvant être vendue en vue de son transfert. Ce cas est prévu par le règlement de Mollkirch (1548) [33] qui, s’il mentionne la gratuité du bois de construction pour les sujets de la seigneurie, prévoit qu’un tiers du prix de la vente reviendra au seigneur en cas de transfert dans une autre seigneurie. On dispose de nombreux cas aux XVIIe et XVIIIe siècles de transferts de bâtiments, connus parce qu’ils ont été déplacés sans autorisation [34], ou parce que s’agissant de biens d’institutions une trace de leur vente a été conservée [35], voire enfin de constructions illicites sur terrains communaux [36]. Le déplacement de maisons à pans de bois s’est poursuivi jusque tard au XIXe s., selon nos propres enquêtes ethnographiques [37].

Les transferts de maisons peuvent relever d’opérations programmées comme ce fut le cas en 1767-68 où un village complet – plus de 50 bâtiments dont 31 habitations – fut déplacé autoritairement par l’administration, faisant d’une pierre deux coups : écarter le village des crues du Rhin et équiper la route royale d’une nouvelle étape [38]. Et plus récemment (1980-2006), l’association « Maisons paysannes d’Alsace » a transféré près de 80 bâtiments anciens dans le musée de plein air d’Ungersheim.

12. Conclusion

Un large éventail de faits milite en faveur d’une mobilité effective et usuelle des constructions en bois en Alsace, jusqu’à donner à penser qu’elles ont perduré en raison même de leur capacité à être déplacées. On ne retrouve pas ici le phénomène de pétrification signalé dans le Jura neuchâtelois [39] et vaudois au XVIe s., ou en Moselle [40] autour de la Guerre de trente ans, pour rester dans des régions point trop éloignées de celle étudiée ici.

Bien plus, la modèle de la maison en bois résiste même en période de pénurie de la ressource : l’administration royale en viendra jusqu’à y substituer autoritairement l’usage partiel ou total de la pierre, probablement avec de faibles résultats [41].

La préfabrication de constructions rurales sur commande de maîtres d’ouvrage urbains, institutionnels, au tournant des XVe et XVIe siècles, paraît relever d’une attitude commune face à la maison en tant que bien meuble. Rien ne permet de corréler celle-ci avec la mobilité des individus. Les indices iraient plutôt dans le sens de la valeur bilancielle de la maison, capital éventuellement réalisable sans qu’il ne soit nécessaire de s’arracher à la terre que l’on cultive. En ce sens, la maison est sinon autre chose, du moins un peu plus, qu’un habitat et un outil de production. La sophistication croissante des charpentes, leur haute qualité d’exécution, leur démontabilité de plus en plus facilitée par les bois se raccourcissant, va évidemment dans le sens d’une valeur de cession supérieure à la valeur d’exploitation. Mais ceci est une conséquence et non la cause de ce qui nous apparaît pour le moment comme un fait culturel irréductible.

Les exemples étudiés ici, sur la base de contrats rapprochés avec des constructions contemporaines, observables dans le même territoire, nous montrent que ni la qualité des maîtres d’ouvrage, ni la préfabrication, à relativement longue distance, n’entraînent nécessairement, pour l’époque et le territoire concernés, une rupture avec des modes locaux de construction rurale. Ici, la circulation des innovations a emprunté, empruntera d’autres chemins que celui de l’exemple construit. Il serait imprudent d’en tirer une règle valant au-delà de ce territoire et de ce temps, et au final, que savons-nous vraiment de ces constructions urbaines de mieux en mieux documentées ? Beaucoup sur les habitations des patriciens, marchands et artisans… bien peu sur les constructions à fonction agricole et d’entreposage intra-muros, car elles ont disparu.

Si les objets qu’ils décrivent sont conformistes, les contrats nous apportent par contre une nature d’informations nouvelles – et ce texte n’en épuise pas toutes les ressources – sur comment une maison est pensée en son temps. En cela, les exemples montrent bien que jusqu’au milieu du XVIe siècle, les techniques se valent : maisons à poteaux faîtiers, maisons à bois courts, seront choisis en fonction de circonstances locales et budgétaires, pour réaliser des ouvrages qui se ressemblent par leur parti de symétrie et l’absence de forme ornementale – au sens où nous pouvons l’entendre – donnée aux pans de bois. Mais on voit, dans la période concernée par les contrats, que de la fin du XVe siècle au milieu du siècle suivant, on passe de la description d’un système technique à celle d’une forme. Cette forme nécessairement tridimensionnelle constituera enveloppe et surface : ce sera le triomphe des pans de bois ornementaux [42] dans un premier temps, suivi de la surcharge de sculptures et d’inscriptions dans un second temps, jusqu’à un assagissement à l’époque classique au XVIIIe s. : évolutions qui seront communes aux villes et aux campagnes, et qui verront l’éclosion d’une multitude de styles locaux bien reconnaissables.

Au plan des orientations futures de la recherche, l’interprétation et le commentaire des documents met en évidence la nécessité d’un renouvellement de la pensée, concernant le vocabulaire descriptif des ouvrages complexes en bois, dits « vernaculaires », et de leurs composantes. Peu nombreux sont, au final, les termes anciens – voire vernaculaires modernes – auxquels on peut opposer une traduction un tant soit peu fidèle aux logiques constructives et aux représentations symboliques initiales. La terminologie actuellement en usage – certes très utile – procède d’une efficacité normalisatrice, à la rencontre des traditions de l’architecture savante et d’une convocation de la statique, sans pour autant que cette dernière ne soit étayée par des études convaincantes. Il serait cohérent, dans le sillage des orientations théoriques données notamment par Jean Cuisenier et Isac Chiva, de porter dans le futur une plus grande attention à la terminologie ancienne et à ses fossiles ou renouvellements dialectaux, comme matériau essentiel à l’étude de la maison depuis l’« intérieur ». Dans cet « intérieur » qui ne peut être investi que par la multidisciplinarité, technique et sens se dévoilent dans un processus de co-élaboration que ces textes nous ont donné à saisir, presque sur le vif, car ils mettent les mots d’une société sur de vieilles poutres inertes.                                                                     

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NOTES

[1] Cet article fait suite à l’invitation faite à Marc Grodwohl et Maurice Seiller par M. Jean-Jacques SCHWIEN à présenter « la mobilité des constructions au Moyen Âge » dans le cadre son séminaire d’archéologie médiévale à l’Université Marc Bloch de Strasbourg le 26 avril 2008. Ils expriment toute leur gratitude à M. Jean-Jacques SCHWIEN de ses précieuses informations et critiques, et de leur avoir permis de confronter leurs hypothèses à un auditoire de chercheurs.

[2] On signalera en particulier une considérable synthèse sur la maison paysanne en France (TROCHET 2006) et le colloque qui s’est tenu à la Sorbonne du 14 au 16 septembre 2006 sous le titre « Les maisons paysannes en Europe occidentale, de la fin du Moyen Âge au XXe siècle » (TROCHET 2008).

[3] Christian LASSURE anime le CERAV (Centre d’études et de recherches sur l’architecture vernaculaire) qui, entre autres, édite depuis 1977 la revue « Architecture vernaculaire » et diffuse les actualités de la recherche sur l’architecture vernaculaire sur http://www.pierreseche.com/

[4] Mais Sébastien Münster est loin de faire l’apologie de l’habitation paysanne : « die Bauern führen ein schlecht Leben ; es ist ein jeder von dem ander abgeschieden und lebt für sich selbst mit seiner Gesindt und vih.Ihre Haüser seynt schlechte Haüser von Kot und Holtz gemacht auff die Erden gesetzt und mit Stroh bedeckt » , cité par SCHILLI (1963) p.80. Cette peinture d’une mauvaise qualité de vie et d’habitat est en contradiction avec l’exaltation naissante de la frugalité des anciens Germains, fondateurs d’une « antiquité nationale allemande », mais aussi une relative idéalisation de l’habitat rural dans les illustrations strasbourgeoises des œuvres de Vitruve. Il est vrai que dans ce dernier cas, certaines représentations sont des transpositions de maisons urbaines dans un cadre campagnard.

[5] En Allemagne le vocable « maison paysanne » (« Bauernhaus ») est employé régulièrement dans les titres des publications d’envergure à partir de 1887, cohabitant avec celui de « maison allemande » qui apparaît en 1882 avec un développement de la thèse du déterminisme ethnique par Adolf MEITZEN, « Das deutsche Haus in seinen volktümlischen Formen », Strassburg,1882.

[6] BOEHLER 1994, en particulier l’important et très documenté chapitre sur « La production du bâti rural » p. 1560 à 1621.

[7] à Wolfersdorf qui comporte un deuxième exemple daté de 1551 et plusieurs constructions similaires non datées.

[8] à Friesen, dans la haute vallée de la Largue soit un secteur qui aux XVIIe -XVIIIe siècles sera le « réduit » où se maintiennent des formes anciennes de charpentes. Pourtant la charpente de 1500 est déjà une construction à poteaux de fond et non plus à poteaux faîtiers. L’ « archaïsme » n’est donc pas un fait culturel territorialisé sur la longue durée.

[9] par exemple à Colmar nous avons pu relever in extremis un pignon de grange à poteaux faîtiers, conservé par son inclusion ultérieure dans un mur mitoyen, et révélé lors de la démolition du quartier (GRODWOHL 1978). Cf figure 11. Nous avons classé dans les bâtiments ruraux une maison de 1545 de Ste Croix en Plaine, bien que cette commune soit fortifiée, par analogie avec des bâtiments ruraux contemporains.

[10] Pour ce qui concerne l’auteur, travaux sur des bâtiments d’Artolsheim, Ballersdorf, Lutter, Rantzwiller, Koetzingue, Schlierbach, Schoenau, Mauchen, soit 8 bâtiments antérieurs à 1600.

[11] DOLLINGER 1972, p. 225.

[12] RAPP Francis, SCHWIEN Jean-Jacques 1998.

[13] Arch. Dép. B.-R. - G 4873. Prothocol Jungen-St-Peter. 149I/I507. Fol I06. Première publication et commentaires dans : RAPP Francis, SCHWIEN Jean-Jacques, 1998.

[14] Archives municipales de Strasbourg. 117Z 2139, 1554 VI 25. Contrat pour la construction de la cure de Vendenheim (Bas-Rhin) entre les décimateurs et un charpentier de Strasbourg.

[15] « portique », car l’analogie avec la construction industrielle contemporaine est saisissante.

[16] RAPP 1989, p. 116-126.

[17] « Tentative de reconstitution d’un bâtiment, d’après un contrat de charpentier du XVe siècle », inédit, Thierry Fischer pour l’association « Maisons paysannes d’Alsace », 1987.

[18] GRIMM (1863) p.87, règlement de Hochstatt (1364 et antérieur), malheureusement dans une version française: « celui qui veut bâtir une maison peut exiger autant de pièces de bois qu’il veut faire de croisées ». Nous remercions Bernhard Metz d’avoir bien voulu nous communiquer cette source concernant Colmar en 1363. Il s’agit d’un arrêté du Conseil de la ville : « das man kein holtz zu deheinen buwe sol geben, er habe denne einen solichen nùwen bu von grunde uff, da zu dem minnesten 2 crùtze an dem buwe sint, oder zu solichem buwe, das ein recht hus heisset mit gebelen; zu dem buwe sol man geben eime drie boume ». Traduction : « la commune ne doit fournir de bois gratuit que pour un édifice bâti à neuf et comprenant au moins 2 "croix", et pour une vraie maison avec des pignons; pour un tel édifice, on délivrera 3 troncs ». In P.W. FINSTERWALDER, éd., Colmarer Stadtrechte I, 1939, p. 284.

[19] SCHILLI 1964, p.77, exemple de Neueshausen en 1461.

[20] KOLESCH 1941, p.12 sans source.

[21] Néanmoins les poteaux verticaux ou légèrement inclinés de suspente ne sont pas spécifiques aux combles destinés à des entreposages lourds. Leur fonction peut être aussi de dégager l’espace inférieur de toute contrainte. Maurice Seiller les rencontre dans les cas de grandes voire très grandes portées (exemple 16 mètres entre appuis à Strasbourg vers 1340) : églises, bâtiments civils à grandes salles.

[22] Plus ancien exemplaire daté par dendrochronologie : 1435 à Riquewihr. Plus ancienne mention textuelle connue : Herrenstein 1478.

[23] Maison de 1561(d) à Artolsheim, FISCHER,SCHWIEN,GRODWOHL 1998, et GRODWOHL,SCHWIEN 1998.

[24] SEILLER Maurice, in POTTECHER (2008) p.140. Les encorbellements médiévaux strasbourgeois sont rares (1302 rue des charpentiers, 1309, 1468-69 Place de la Cathédrale, 1471 maison Kammerzell) du fait de la limitation règlementaire post-grand incendie les affectant et des réalignements du XVIIIe s.

[25] Dans HOUBRECHTS (2008) p. 187, on trouvera un intéressant développement sur la question de l’encorbellement dans le bassin de la Meuse moyenne (Liège). Nécessité urbaine, l’encorbellement se réduit au XVIe s. en milieu urbain pour en disparaître au siècle suivant. D. Houbrechts donne plusieurs exemples ruraux d’encorbellements sur des façades, greffés sur des ossatures à poteaux de fond, dont un cas de 1550-1551 ; pour l’auteur , ce sont de « faux encorbellements », évoquant une « référence urbaine » dont « la mise en œuvre était d’autant plus aisée que la ville fait alors largement appel à la main-d’œuvre rurale ».

[26] Oberkutzenhausen, datée sur linteau de porte, cf Staatsmann.

[27] ABEL 1994, p. 80.

[28] SCHWIEN Jean-Jacques, rapport du sondage archéologique de 1988 dans la maison Gremminger à Weyersheim (Direction des antiquités historiques d’Alsace), inédit aimablement communiqué par l’auteur. voir aussi SCHWIEN 1990, Weyersheim.

[29] GRODWOHL 1978 b.

[30] GRIMM (1840) p.700 date le document de 1336 : « wurde ouch der schöeffele deheiner sumig und keme nut an das gerihte, sohet der herre von ochsenstein der das gerihte besitzet, dem schöffele sin hus abezebrechende unts an die fier pfosten und untze an die uf gande bant, die an die virst gant, und nemede alles in dem huse ist, one den pflug und das bette zu beroudende, und sol man den schöffeln under der swellen us dem huse ziehen, und im buchelingen uffe ein pfert legen und zu gerihte furen ».

[31] METZ 1984.

[32]SCHILLI (1964) cite ce texte publié par GRIMM (1840) p. 689 : « wenne der huber bowen wil sinen blosen hupfof, so sol man ime gen funf holzer, das ist ein ubertur, ein swelle, ein virstblach une zwo sullen » et en donne p.76 une intéressante extrapolation graphique.

[33] METZ 1984.

[34]1641 : plainte d’un créancier contre le transfert d’une maison hypothéquée à Mittelhausen dans une autre seigneurie (METZ 1984).1718 : achat d’une maison à Willgottheim pour la remonter à Quatzenheim (BOEHLER 1994). 1759 : transfert d’une maison neuve de Holtzwihr à Andolsheim (BOEHLER 1994) 1730-1768 : transport d’une grange et d’étables de Hettenschlag à Balgau sans l’accord de la seigneurie (METZ 1984). 1772 : demande d’autorisation de remonter à Habsheim une maison acquise à Schlierbach (ABEL 1994).

[35] 1641 : vente du presbytère de Mackenheim, village déserté, à un particulier qui le reconstruit à Marckolsheim (METZ 1984) ;1770 : offre d’un particulier de Berentzwiller pour l’achat du presbytère de Jettingen en vue de son transfert (ABEL 1994).

[36] à Westhouse, 4 bâtiments de journaliers construits les ans 7, 8 et 9 de la République.

[37] Notamment à Gommersdorf et Wolfersdorf.

[38] FISCHER (1984), GRODWOHL (1995).

[39] GLAUSER (2008) p.146 donne des exemples de pétrification de bâtiments initialement en bois dans la seconde moitié du XVIe s.

[40] BLAISING, GERARD, FRAUCIEL (2008), p. 179.

[41] « Reglemens pour les forests et bois des communautés des Bailliages de la Haute Alsace », édictés par l’Intendance d’Alsace en 1747-1748. Baillage de Belfort « La quantité de bois, surtout en chêne, qui ont été exploités pour les bâtiments dans partie des communautés dudit baillage qui sont tous en bois de galandure et la rareté de ces mêmes bois ne permettant pas aujourd’hui d’espérer que les habitants puissent continuer à en user pour la totalité de leurs bâtiments, nous leur ordonnons de construire le premier étage de leurs maisons ou granges en pierre ». Stipulations semblables pour le baillage d’Eschentzwiller et la seigneurie de Bollwiller.

[42] HOUBRECHTS (2008) p.189, pour la même période met en relation l’abondance croissante des croix de St André dans l’architecture urbaine avec une densification du pan de bois délimitée aux façades vues des maisons rurales dans le bassin de la Meuse moyenne, et une ornementation développée et variée des pans de bois en Meuse et Moselle françaises. FURRER (2008) constate autour de 1550 en Suisse centrale (et rurale) un nouveau rôle de représentation sociale de la Stube. On pourrait certainement multiplier les exemples d’une mutation majeure et assez générale des formes de l’habitat rural au milieu du XVIe s., du moins des formes observables.


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© CERAV

Référence à citer / To be referenced as :

Marc Grodwohl (en collaboration avec Bernhard Metz et Maurice Seiller)

Préfabrications et déplacements de maisons rurales en Alsace, 1489-1554 (Prefabricating and transferring rural houses in Alsatia (1489-1554))

L'architecture vernaculaire, tome 32-33 (2008-2009)

http://www.pierreseche.com/AV_2008_grodwohl.htm

6 novembre 2008

L’auteur :
Chercheur associé, UMR PACTE 5194, Politiques publiques, Action politique, Territoires, Université Joseph Fourier - Grenoble.

Marc Grodwohl a initié au début des années 1970 des chantiers d’études et de sauvegarde in situ de l’habitat rural en Alsace. Devant l’impossibilité de conserver certains bâtiments in situ, et dans le souci d’approfondir et de partager les connaissances avec un large public, il a été, avec ses collègues de l’association « Maisons paysannes d’Alsace », l’auteur du musée de plein air « écomusée d’Alsace ». Ce dernier, ouvert en 1984, fut sous la direction de l’auteur jusqu’en 2006 un lieu de conservation, d’études et de formation, démontrant avec ses 300 000 visiteurs annuels l’intérêt du public pour le patrimoine ethnologique. Depuis son départ, l’auteur collabore à des projets similaires en France et à l’étranger, reprend ses recherches personnelles et intervient dans des formations universitaires.

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