LE BORNAGE : PIERRES PLANTÉES ET AUTRES SIGNES

MARKING OUT BOUNDARIES WITH ERECT STONES AND OTHER SIGNS

Michel Rouvière


Depuis 1967 nous poursuivons dans l’Ardèche méridionale l’inventaire des pierres plantées auxquelles on attribue des usages divers.

Les plus représentées sont celles utilisées comme pieux pour soutenir la vigne, d’autres, très rares, sont les pseudo-menhirs sur lesquels peuvent se frotter les bovins ! (1)

Pierre à bovins à Boulègues dans le Coiron.

Mise en place d'une pierre à bovins à Vinezac lors de la création d'une prairie en 1993.

Dans le cadre de la présente publication, nous nous limiterons aux différents types de pierres plantées et aux petits ouvrages et signes gravés destinés à borner les espaces privés ou publics.

1. Le bornage et les usages locaux

« Le bornage est une opération qui a pour but de fixer la ligne séparative de deux terrains non bâtis et de la marquer par des signes matériels ». Cette définition nous est donnée par H. Aldebert, président du tribunal de Largentière, dans un petit ouvrage précis, Usages locaux - Recueil et commentaires, paru en 1936 (1). Ce livre nous a permis de compléter les informations obtenues par la pratique et la tradition orale.

Les bornes sont connues, dans la région, sous le nom de bolo (selon la graphie de Mistral) ou bòla (selon celle d'Alibert). D’autres noms sont également utilisés, terme (borne, limite), montjoie (tas de pierres) (2). On connaît aussi l’utilisation de gros galets, codols.

Les pierres servant de bornes peuvent être confirmées par deux petites pierres enterrées de part et d’autre à leur pied : ce sont les témoins.

Pour ces témoins, le vocabulaire du pays des Vans et de sa région, recueilli dans l’ouvrage En cò nostre (*), donne aubesoun, et Frédéric Mistral coudelet.

2. Recherches dans les archives et reconnaissances sur le terrain

2.1 Le communal de Balazuc et Vinezac

Les actes d’un procès ayant duré une décennie à partir de 1820 au sujet des droits de dépaissance sur les Gras de Vinezac et Balazuc, mentionnent la présence de pierres limitant des espaces contestés régulièrement depuis 1254. Ce procès a abouti au lotissement du communal en lots parfaitement géométriques (3).

Procès entre Balazuc et Vinezac (1815-1836)

A partir de quelques archives conservées (4) nous avons pu retrouver sur le terrain deux bornes conformes à celles décrites dans les actes. Le plan répertoriant et situant ces bornes a pour sa part disparu.

On trouve mention de ces bornes dans différents documents à partir de 1601.

- Le 5 février 1601 : Arrêt du parlement de Toulouse dont exécution fut renvoyée au sénéchal de Nîmes.

- Le 22 février 1601 : Le sénéchal de Nîmes nomme par appointement rendu le même jour M. Gévaudan conseiller, commissaire aux fins de ladite exécution. Ce commissaire doit nommer les experts prud’hommes pour tracer la ligne de démarcation en deçà de laquelle les habitants de Vinezac devaient exercer leurs droits de dépaissance. Ces mêmes prud’hommes devaient planter les sept bornes aux limites désignées par la transaction de 1398.

- Le 15 avril 1603, le conseiller commissaire Gévaudan établit un procès-verbal pour que les experts prud’hommes procèdent au rétablissement des sept limites. Ces limites étaient « marquées en pierres rousses de la largeur d’environ trois pans, dont ils avaient fiché en terre la moitié de la longueur et laissé l’autre moitié hors de terre ». Ils devaient également dresser un plan figuratif des lieux contentieux.

Deux cent dix neuf ans après, le 12 septembre 1822, on lit ceci : « Primo : que le grand devois de Balazuc est de nature calcaire, qu’un point marqué A sur le plan est un creux, dans la terre, du diamettre d’environ un mètre, que près de ce creux sont les débris d’une pierre de grès que les habitants de Balazuc prétendent avoir été une borne dudit devois… ».

Procès entre Balazuc et Vinezac (1815-1836)

2.2 Le bornage des parcelles privées sur ce même communal de Balazuc et Vinezac

Pour faciliter la recherche nous n’avons eu qu’à reprendre nos archives familiales (5) et nous servir de nos propres souvenirs à partir des renseignements transmis par nos grand-père et père et bien d’autres détails venant de la tradition orale.

Borne de la parcelle Rouvière sur le Gras.

Nos ancêtres, durant le XIXe siècle, ont acquis et travaillé deux parcelles.

L'une est limitée par une muraille périphérique, ce qui permet de la localiser facilement.

L’autre se repère à partir d’une pierre plantée posée sur la roche affleurante. Sur cette roche est gravée la lettre R. Autour de la pierre sont entassés quelques cailloux. Cette parcelle de faible largeur, de 8 à 9 m, se prolonge sur près de 600 m. De part et d’autre la limite est marquée par des petits tas de cailloux, espacés assez régulièrement. Actuellement, avec la couverture végétale dominée par les buis, il est bien difficile de retrouver ces limites.

3. Autres pratiques de bornage

Au XVIe siècle : « Le 29 septembre 1570 eurent lieu les délimitations de Joyeuse et Saint-Alban. Des limites furent établies par la vicomtesse de Joyeuse, en l’absence du vicomte ; l’une d’elle fut gravée sur le rocher qui domine Garel, par l’empreinte d’une main gravée sur le rocher et depuis ce lieu a gardé le nom de Main de Madame » (6).

L’inventaire et les recherches permettraient, peut-être, de retrouver d’autres moyens destinés à marquer les limites comme les gravures dans les rochers : croix, fers à cheval, pieds de chèvre, croix de malte, etc. Quelques toponymes pourraient, également, orienter les recherches : terme, peyre, crémade, montjoie.

Les pierres destinées à soutenir la vigne feront l’objet d’une autre publication en complément de celle que nous avons déjà publiée dans La Belle Lurette (7).

Notes et bibliographie

(1) Les bovins aiment à se frotter contre les troncs d'arbres; s'il n'y a pas d'arbres dans la prairie, on peut remplacer ceux-ci par des pierres plantées.

(2) H. Aldebert, Usages locaux - Recueil et commentaires, Largentière, 1936, 185 pages.

(3) M. Lachiver, Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, Fayard, Paris, 1997, 1766 p. + XL p. h. t. (montjoie ou monjoie, s.m. : tas de cailloux ou de mottes de terre).

(4) En cò nostre. Parler et coutumes du pays des Vans et des régions environnantes, La Faraça, groupe occitan des Vans, octobre 1991, 471 p.

(5) Le Gras de Vinezac, Balazuc, Lanas, plaquette guide, Cévennes Terre de Lumière, 1990, 11 pages.

(6) Lot incomplet d’archives concernant le procès entre Balazuc et Vinezac (documents dégagés du feu lors du nettoyage des combles de la mairie de Vinezac il y a vingt ans).

(7) Archives privées de la famille Rouvière.

(8) L. de Montravel, « Monographie des paroisses du diocèse de Viviers. Joyeuse », Revue du Vivarais, tome 4, 1896, p. 520.

(9) M. Rouvière, « Les pierres plantées », La Belle Lurette, septembre 1998, p. 20-21.

   

Borne milliaire christianisée à Chauzon.

Borne milliaire christianisée à Vagnas.

   

Pseudo-menhir christianisé à Faugères. Bien taillé, il est gravé d'une croix en dessous d'un fer à cheval.

Borne gravée d'un ostensoir à Peyre.

   

Borne sur une ancienne voie de Vinezac à Prades

   

Vagnas :1800 ans séparent pierre milliaire et borne d'incendie.

Borne sur le communal de Balazuc


Pour imprimer, passer en mode paysage
To print, use landscape mode

© Michel Rouvière - CERAV

7 janvier 2009 / January 7th, 2009

Références à citer :
Michel Rouvière,
Le bornage : pierres plantées et autres signes,
www.pierreseche.com/bornes_ardechoises.htm,
7 janvier 2009

page d'accueil          sommaire terrasses